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Kamel Chibli : "En matière d'orientation, les régions sont très volontaristes"

En septembre 2018, la loi Avenir professionnel confiait aux conseils régionaux la gestion de l'orientation. Le texte les chargeait d'informer les collégiens, mais aussi les lycéens et étudiants, sur les métiers et les évolutions de l'emploi. Pour Localtis, Kamel Chibli, vice-président de la région Occitanie chargé de l’éducation, de la jeunesse et du sport et président de la commission de l'éducation de l'association Régions de France, revient sur la difficile mise en place de cette réforme.  

Localtis - Il y a un an, lors du Congrès des régions 2019, un représentant de l'ARF estimait que la loi ne donnait pas aux régions les moyens pour réussir. Où en est-on aujourd'hui ? 
Kamel Chibli - Les budgets d’intervention des régions pour exercer la nouvelle compétence sont compris entre 3 et 15 millions d'euros par an. Le montant compensé chaque année pour le transfert d’une partie des missions de l’Onisep aux régions s'élève à 8,2 millions d'euros, pour 200 équivalents temps plein, soit entre 1 et 40 par région. Ce n'est pas très ambitieux par rapport à la problématique de l'orientation. Un an après, chaque région a avancé pas à pas, certaines ont mis en place des applications, d'autres ont constitué des agences régionales de l’orientation en s'appuyant sur le réseau des Carif-Oref. Mais ce qui est certain, c'est que ce n'est pas à la hauteur des espérances. Il faut comprendre que les discussions avec l'État ont duré un certain temps, notamment sur la question des moyens. Finalement, toutes les conventions régionales État/région de déclinaison du cadre national de référence en matière d’orientation et d’information étaient signées en septembre 2020. Il y a eu un travail effectué avec les collèges. Des régions avaient déjà mis en place des actions comme les salons TAF (travail, avenir, formation) qui permettent aux élèves d'avoir une visibilité sur les possibilités offertes sur le territoire. Car la volonté est bien entendu de créer de la formation et de l'orientation liées aux métiers existants dans les bassins de vie de chaque territoire.

Vous dites que c'est une question de moyens mais beaucoup d'argent a été investi…
Il y a des milliards d'euros investis par les collectivités et l'État mais on en voit très peu les effets, très peu. C'est quand même malheureux. On a toujours du mal à caler l'offre et la demande. Les branches professionnelles doivent se demander comment rendre leur secteur attractif. Dans certains secteurs, on a du mal à embaucher car on est incapable de bien informer les élèves sur ces métiers. Aujourd'hui, la conception qu'un jeune se fait de la maçonnerie, c'est monter des briques. Alors que ce secteur peut être très performant sur les questions d'énergies par exemple. On a le même problème en restauration. Il faut être capable d'analyser le contexte national, certes complexe, et de l'adapter au niveau territorial. Ce qui est vrai en Aquitaine n'est pas forcément vrai en Occitanie ou dans les Hauts-de-France. C'est un défi pour nous, régions. Et ce n'est pas simple en raison de la taille de nos régions.

À propos de moyens, humains cette fois, la loi Avenir professionnel prévoyait d’expérimenter la mise à disposition des régions des personnels des CIO (centres d'information et d'orientation) de l’Éducation nationale sur une base volontaire. En Occitanie, vous aviez demandé dès 2019 aux équipes des CIO de rejoindre vos Maisons de l'orientation. Cela ne s'était pas réalisé à l'époque. La situation a-t-elle évolué ?
Certains employés de CIO ont été dans le doute, dans l'inquiétude de basculer vers la région. Qu'ils soient contre la réforme, c'est leur droit, mais il ne faut pas donner le sentiment que travailler pour la région est une catastrophe. Ça, je ne le comprends pas. J'ai lancé un message en leur disant que ce n'était pas une tare de rejoindre une collectivité. La région réalise de belles actions autour de la formation et de l'information. Finalement, après des inquiétudes, on est plutôt sur une bonne dynamique. Il faut se mettre au service de nos jeunes et avancer, on n'a plus le temps d'attendre.

Quel est le principal défi des régions en matière d'orientation ?
Le vrai sujet est de pouvoir répondre aux jeunes sur un territoire donné en leur proposant des formations qui leur permettent de trouver un emploi sur ce territoire. L'orientation et la formation sont totalement liées. Pour former, il faut bien orienter, il faut créer des formations en lien avec l'orientation, avec les secteurs qui embauchent. Je suis dans une région meurtrie par la situation de l'aéronautique à cause du Covid, alors que c'était un débouché intéressant. Il faut donc être capable d'adaptation sur le territoire en dépit d'une situation économique qui n'est pas des plus florissantes. Encore une fois, la problématique est celle des moyens. Nous savons que la question de l'orientation, c'est quasiment du cas par cas pour les élèves. La problématique globale que j'ai pu pointer, et sur laquelle j'étais en désaccord avec des syndicalistes de l'Onisep, était le manque d'accompagnement individuel pour les élèves. Dans notre région, nous avons 230.000 lycéens et environ l'équivalent en collégiens. Le travail est colossal, sachant qu'il doit se faire dès la troisième, dès le premier stage. Avec un sentiment d'échec pour les élèves qui n'ont pas la possibilité d'en obtenir un. Cette question se pose actuellement avec les lycées professionnels. Aujourd'hui, un certain nombre d'entreprises sont en difficulté, ne sont pas en situation de pouvoir accueillir de jeunes stagiaires.

Au-delà de cet exemple, la crise sanitaire de 2020 a-t-elle affecté le déploiement de la compétence orientation des régions ?
Avec le Covid, pratiquement tout s'est arrêté. Nous avions des salons TAF qui réunissaient entreprises, organismes de formation et d'orientation et élèves dans un même bassin de vie. Nous les avons mis en sommeil depuis six mois. 

On comprend les effets du Covid à court terme. Pourtant, les formations s'envisagent à long terme. Les collégiens d'aujourd'hui entreront en formation dans quatre ou cinq ans alors que la crise sanitaire sera, on l'espère, loin derrière nous…
Vous avez raison, on ne peut pas imaginer des formations d'une année sur l'autre. Préparer une formation, cela prend du temps et se fait dans la durée. Mais force est de constater que la situation économique crée le besoin, et avec le la crise sanitaire tout évolue. Certaines entreprises changent d'activités pour des questions de survie économique, on doit avoir une capacité d'adaptation.

Avec la perte de la compétence en matière d'apprentissage par les régions, on a craint une refonte de la carte des formations au détriment de l'équilibre territorial. Y a-t-il une menace sur les petits lycées professionnels et centres de formation d'apprentis (CFA) ?
C'est un peu trop tôt pour évaluer cela. Mais j'ai toutefois des remontées d'inquiétudes, ce que nous avions déjà pointé en termes de disparités des territoires. Désormais, tout le monde peut créer sa section d'apprentissage. Forcément, les grandes entreprises bien équipées pour mettre cela en place sont plutôt situées dans les grandes villes. Et les petites structures vont plutôt souffrir. On verra les effets dans les prochaines semaines.

In fine, la réforme de l'orientation a-t-elle créé un puzzle plus compliqué encore qu'auparavant ?
C'est un très, très gros sujet. Ce n'est pas une petite réforme. Je pense que l'orientation sera plus efficace en étant gérée directement depuis le terrain. Après, la question des moyens est cruciale. Aujourd'hui, on a le sentiment que l'on nous transmet toujours les patates chaudes en ne nous donnant quasiment pas de moyens. Il reste que les régions sont très volontaristes. Si on n'a pas les moyens, on va forcément embaucher pour faire le travail. La mission d'accompagnement des jeunes est nécessaire. Tout le monde doit y mettre du sien, que ce soit l'Éducation nationale ou les Dronisep (délégations régionales de l'Office national d'information sur les enseignements et les professions). On est déjà au travail et des choses existaient, mais cela restait parfois trop technocratique. Là on est sur une mission très claire, de terrain. Elle doit nous donner la possibilité d'être visible, audible, compréhensible auprès des jeunes. Le vrai sujet, si je prends l'exemple de l'Occitanie, est de parler aux 430.000 jeunes concernés. C'est un travail immense qui ne peut se faire qu'avec le concours des enseignants. 

 

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