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La nouvelle définition du rural encore perfectible, estime le chercheur Olivier Bouba-Olga

Définir le rural en plein et plus seulement en creux (tout ce qui n'est pas urbain). C'est la tâche à laquelle s'est attelée l'Insee pour la première fois dans son étude "La France et ses territoires" publiée le 29 avril 2021. Une initiative saluée par Olivier Bouba-Olga, chercheur en sciences sociales, qui estime cependant qu'on pourrait aller plus loin en croisant d'autres indicateurs pour mieux définir la "diversité des mondes ruraux" existant en France.

Définir le rural en plein et non plus en creux ? C'est ce à quoi s'emploie l'Insee dans sa dernière édition de "La France et ses territoires" parue le 29 avril 2021 (voir notre article du 29 avril 2021), conformément à l'une des mesures de l'Agenda rural de 2019. Jusque-là, définir le rural revenait simplement à identifier ce qui n'était pas urbain. Ainsi, l'Insee définissait les communes rurales comme étant celles qui n'appartenaient pas à une unité urbaine (c'est-à-dire des regroupements de plus de 2.000 habitants dans un espace présentant une certaine continuité du bâti). Pour mettre fin à cette approche "en creux", un groupe de travail associant des personnalités d'horizons divers (statisticiens publics, associations d'élus, universitaires) a planché sur le sujet. À l'issue de leurs travaux, il a été décidé de définir les communes rurales à partir de la grille de densité : sont ainsi considérées comme rurales toutes les communes peu denses ou très peu denses. Cette nouvelle définition, validée lors du comité interministériel des ruralités du 14 novembre 2020, permet de mettre en exergue une population rurale bien plus importante que ce qui était considéré auparavant. "Les territoires ruraux désignent désormais l'ensemble des communes peu denses ou très peu denses d'après la grille communale de densité, détaille ainsi l'Insee. Ils réunissent 88% des communes en France et 33% de la population en 2017." En effet, avec cette nouvelle définition, le poids du rural en France est largement réévalué. Le "rural" passe de 4,5% de la population (si l’on retient comme zonage celui en aires urbaines, et que l’on considère que le rural correspond aux communes isolées hors influence des pôles), à 32,8% si l’on retient comme critère les communes très peu denses et peu denses. Le nombre de ruraux passe ainsi en nombre absolu, selon les données du recensement millésime 2017, d’environ 3 millions à près de 22 millions de personnes ! 

Une définition basée sur un critère simple qui fait consensus

"Cette définition fait consensus chez les chercheurs, indique à Localtis Olivier Bouba-Olga, chercheur en sciences sociales, professeur de sciences économiques de l’Université de Poitiers. Elle se base sur un critère simple, un critère morphologique de densité." Autre intérêt : elle est en phase avec la définition européenne, "ce qui facilitera les comparaisons européennes et permettra de se doter d’un critère homogène pour des sujets autour de la répartition des fonds européens par exemple", détaille, dans une note du 29 mars 2021, le chercheur, aujourd'hui également détaché à la région Nouvelle-Aquitaine. En effet la France apparaît soudain, parmi les pays à la population équivalente, comme le plus rural en Europe, derrière la Pologne (avec une proportion de 45% de la population), et au-delà de la moyenne européenne (28%). L'étude de l'Insee montre aussi les dynamiques démographiques. En dix ans (2007-2017), la croissance de la population est plus forte dans le rural (+ 0,66% par an, contre +0,38% dans les communes urbaines).

Ce changement de paradigme permettra de mieux cerner les contours du rural et son poids réel. "On va forcément se réinterroger sur la place du rural dans nos systèmes socio-économiques, car on voit qu'il y a encore pas mal de citoyens qui habitent dans le rural et qui y travaillent, explique Olivier Bouba-Olga. En termes de représentation générale des politiques, cela peut changer les choses de manière fondamentale." Les financements, qu'ils soient européens, nationaux voire même régionaux, pourraient notamment être distribués différemment.

Une diversité des mondes ruraux

Mais la nouvelle définition "n'épuise pas le sujet de la ruralité", insiste aussi le chercheur, signalant qu'il y a une diversité de mondes ruraux et que d'autres critères doivent être croisés. C'est ce qui a poussé l'Insee à ajouter un critère supplémentaire à sa nouvelle définition. Ce critère, de nature fonctionnelle, correspond aux flux domicile-travail observés entre les territoires ruraux et les villes.

La méthode revient ainsi à identifier les communes rurales qui sont sous l’influence d’un pôle urbain pour ces déplacements domicile-travail, et celles qui ne le sont pas ou qui appartiennent à une aire d’attraction limitée (moins de 50.000 habitants). Ces nouveaux critères permettent d’affiner la typologie de la population rurale : sur les 22 millions de ruraux recensés avec la nouvelle définition de l’Insee, une majorité d’entre eux (58%, 13 millions) vivent dans un territoire qui est sous l’attraction d’un pôle dense, cela correspond à 19% de la population totale de la France, et 42% (9 millions) dans une zone hors attraction d’un pôle dense, donc particulièrement rurale, soit 14% de l’ensemble de la population française. L’Insee regroupe ensuite les communes selon cette orientation (si la part de population habitant dans des communes très denses est supérieure à 50%, la maille est considérée comme étant très dense et vice-versa).

Au niveau démographique, le résultat n'est pas le même. Conséquence du phénomène de périurbanisation : la population augmente assez fortement dans les communes sous l'influence d'un pôle alors qu'elle stagne dans les zones les moins denses qui sont peu attractives, aussi bien pour les ruraux qui déménagent que pour les urbains. "En 2017, 712.000 urbains sont venus s’installer dans le rural et 622.000 ruraux dans l’urbain. Lorsque des habitants de l’urbain viennent s’installer dans le rural, les deux tiers vont dans des communes périurbaines", constate l'Insee.

S'il juge intéressante l'idée d'ajouter un critère de ce type, prenant en compte l'interterritorialité, Olivier Bouba-Olga regrette toutefois qu'il n'y ait que cet indicateur qui soit pris en compte.

Une vision réductrice ?

"Déjà, on se base sur une proportion faible d'habitants, mais aussi on ne pense le lien qu'au regard de l'emploi alors qu'il y en a d'autres. Les villes peuvent être des endroits où les habitants des territoires ruraux vont faire leurs courses, voir des amis ou réaliser leurs activités de loisirs…", développe-t-il. Par ailleurs, si la ville peut être une zone d'attraction pour ces habitants du rural, elle peut aussi avoir un caractère repoussoir. "Des habitants des villes, selon leur parcours familial, sont parfois amenés à aller s'installer contre leur gré plus loin pour bénéficier d'un foncier moins cher. Dans ce cas, la ville joue le rôle de repoussoir, on a tous les cas possibles, les villes qui attirent, qui repoussent, et même chose pour les campagnes ! Il y a une diversité de processus qui coexistent", explique Olivier Bouba-Olga regrettant que la nouvelle définition s'affranchisse de cette complexité. "Si on veut mieux qualifier la diversité du monde rural, il faudrait croiser les données avec d'autres indicateurs", insiste-t-il. Il cite en exemple l'étude commanditée par l'Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT) et réalisée l'Inrae-Cesaer qui s'attache à déterminer les liens entre les territoires français en matière d'équipements et de services. Ce travail met en avant les lieux où se concentrent des fonctions (administratives, économiques, commerciales, etc.) pour lesquelles des habitants se déplacent et tente de qualifier ces pôles selon l'attractivité qu'ils exercent sur leur territoire environnant. L'étude indique ainsi que 31% des communes, qui regroupent 87% de la population, jouent ce rôle de centre d'équipements et de services pour la population. Faut-il aider en priorité les centres en perte de vitesse ou apporter un soutien à ceux qui occupent une situation clé dans des territoires isolés, sans lesquels les habitants se retrouveraient très éloignés des services essentiels ?, questionne aussi le document.
 
La marge pour mieux définir le rural et ne pas passer à côté des différentes "ruralités" est encore large. Autre écueil à éviter : la focalisation sur les territoires ruraux, qui remplacerait l'obsession de cette dernière décennie pour les métropoles. "On a toujours l'impression qu'il faut trouver la catégorie de territoires qui est dynamique. Hier on disait que l'avenir c'était les métropoles, maintenant il faudrait mettre le paquet sur le rural, regrette le chercheur. L'enjeu c'est surtout les flux entre les territoires, ce qui circule entre eux."