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Les Rencontres nationales de l'eau publique plaident pour une "politique de transversalité"

Ce 6 juillet s'est tenue à Paris la deuxième édition des Rencontres nationales de l'eau publique. Les débats, centrés sur un "nouvel imaginaire de l'eau", n'ont pas manqué de déborder vers un souhait accru de coopération territoriale.

C'est à la "ré-imagination" d'un projet de société qu'invitait, ce 6 juillet, la deuxième édition des Rencontres nationales de l'eau publique, organisées à Paris par France eau publique. L'occasion pour Christophe Lime, président de cet organisme militant pour la mise en place de régies publiques (Bordeaux et Lyon en sont deux exemples récents), de dénoncer l'aspect très financier de la fusion entre Suez et Véolia (pour laquelle un accord a été signé en mai dernier). "On a beaucoup parlé de rémunération d'actionnaires, pas forcément de politique de l'eau. Ça a semé beaucoup de doutes chez les élus qui nous ont fortement sollicités pour étudier un retour en gestion publique", a-t-il soufflé à la tribune. "L'eau a joué un rôle essentiel dans la crise sanitaire, or elle reste encore la grande impensée des politiques territoriales."

Vers une nouvelle logique de l'eau ?

Plus nuancé, Joël Giraud, le secrétaire d'État auprès de Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales chargé de la ruralité, évoque à son tour le souhait de "mieux intégrer l'eau et ses acteurs publics dans nos réflexions sur les aménagement et la cohésion des territoires (…) car elle crée des interdépendances entre villes-centres et campagnes. Face au changement climatique, elle appelle aussi à une gestion intégrée et solidaire et à l'association de plusieurs échelles territoriales". S'il admet timidement que la loi Notr et l'agrandissement de ses échelles territoriales a "pu faire l'objet de quelques résistances", il assure son bénéfice "reconnu pour disposer d'une vision globale et diminuer le coût de l'eau".
Le projet de loi 3DS (ex-4D) sur la décentralisation, examiné depuis ce 7 juillet par le Sénat, a beau susciter la "déception" des rapporteurs du texte, Joël Giraud affirme qu'à l'heure "où certains voudraient que la compétence eau revienne aux communes, il faut éviter les retours en arrière, d'autant que la loi Notr permet une délégation de gestion aux communes qui le souhaitent. Ce qu'il faut, c'est faire de l'eau un élément intégrateur des politiques publiques". N'hésitant pas à parler de "résilience de l'action publique face au dérèglement climatique" (alors même qu'un décret publié le 24 juin tente d'organiser la gestion des crises liées à la sécheresse en harmonisant les mesures de restriction), l'élu redonne un autre cap : celui des futurs "contrats de relance et de transition écologique, signés avant la fin de l'année. Ils doivent permettre de déterminer les actions prioritaires et une gouvernance à long terme assurant la transversalité".
Enfin, le secrétaire d'État a annoncé la mise en place d'un partenariat entre le ministère de la Cohésion des Territoires et l'organisme France eau publique visant à "identifier, valoriser et développer des pratiques innovantes dans lesquelles l'eau irrigue des projets de territoires". Ce partenariat devrait donner lieu à un "guide des pratiques innovantes de l'eau".
Les intervenants de la matinée, eux, ont orienté le débat vers des réflexions plus générales, avec toutefois un point transversal : la nécessaire mise en place d'une solidarité territoriale. Pour Emmanuel Dupont, expert-conseiller Transformation de l’action publique et territoires à l'Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), il faut "renouer avec une logique de l'eau comme un bien et une richesse plutôt qu'avec la logique de produit actuelle. Ça oblige à repenser un nouveau système de gouvernance, des relations plus égalitaires entre la société civile et l'administration. C'est aussi un enjeu de conviction, d'engagement personnel".

Besoin de transversalité

"La période actuelle accroît une forme d'autonomie des territoires", argue de son côté le géographe Daniel Behar. "On se trompe de combat", affirme-t-il en citant le président de la région Nouvelle-Aquitaine, Alain Rousset, et son souhait accru de décentralisation. "La condition de l'efficacité, c'est l'horizontalisation et la coopération territoriale, quels que soient les périmètres. Or on voit qu'il y a une grande difficulté collective à incarner cette exigence. On a l'impression qu'avec les coopérations des métropoles avec les autres territoires, chacun fait sa bonne action mais qu'on reste dans le symbolique, le diplomatique. Pour l'eau, penser une politique horizontale, c'est penser réciprocité et négocier entre des intérêts divergents."
La responsabilité de chacun, c'est justement le souhait du mouvement des "cousinades territoriales" organisées depuis 2018 en Gironde. Julie Chabaud, responsable de la mission Agenda 21 et LaboM21, explique ce mouvement global à la composition hétéroclite (habitants, élus, agents territoriaux, etc.) qui s'est réuni une quatrième fois en novembre 2020 pour réfléchir autour d'un "monde sans eau potable". Plaidant pour une "déconstruction, une gouvernance symbiotique plutôt que mécanique", elle évoque un constat commun des participants à ces ateliers conçus comme des "imaginaires démocratiques. Beaucoup nous on dit que ça les préparait à évoluer. Il y a un vrai problème de formation à la transformation. Le cadre de confiance de l'implication citoyenne n'est pas vraiment posé".
Bien qu'évoqués, les conflits d'usage se sont faits discrets. "Il y a un enjeu à démontrer que les divergences d'intérêts sont structurellement présentes et à faire de la rareté un atout", espère Daniel Behar. À quelle échelle ? "Pas sûr qu'il y ait de bonne taille. Il y a un enjeu de stabilité des périmètres politico-administratifs. Il faut que les coopérations soient à géométrie variable."
Difficile à entendre pour les élus dans la salle, notamment un président de syndicat de l'eau couvrant 740 communes dans le Nord, le Pas-de-Calais et l'Aisne. "Quand les nappes phréatiques sont à sec, on est obligés d'amener de l'eau avec des camions citerne. L'agglomération de Lille va chercher des millions de mètres cubes d'eau à plus de 80 kilomètres." Le rempart face à ce qu'il dénonce comme étant un "égoïsme communal" ? Le dialogue et le changement de méthode, pour le géographe Emmanuel Bertin. La bataille de l'eau a encore de beaux jours devant elle.