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Jean-Noël Escudié / P2C pour Localtis

L'Observatoire des inégalités voit plutôt le verre à moitié vide

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L'Observatoire des inégalités vient de publier son troisième "Rapport sur les inégalités en France", qui constate une stabilité de l'écart absolu de niveau de vie entre les plus riches et les plus pauvres… mais rappelle que cinq millions de Français vivent avec moins de 855 euros par mois. Le rapport s'intéresse à la notion de "mal emploi", qui concernerait 8 millions de personnes. Et passe au crible d'autres variables, qu'il s'agisse d'éducation ou, tout simplement, d'espérance de vie.

Comme tous les deux ans, l'Observatoire des inégalités publie son "Rapport sur les inégalités en France". Ce document toujours très attendu (176 pages, 9 euros sur le site de l'Observatoire) compile un grand nombre de données issues de différentes sources – à commencer par l'Insee –, pour en tirer des analyses qui n'hésitent jamais à bousculer certaines idées toutes faites. Il s'est d'ailleurs rapidement imposé comme une référence incontournable sur la question.

Un "changement historique" dans l'évolution des inégalités

L'édition 2019 intervient dans un contexte un peu particulier, avec la crise des gilets jaunes et la montée des populismes. Hasard de calendrier : l'ouvrage est publié quelques jours après l'étude de l'IAU d'Île-de-France (Institut d'aménagement et d'urbanisme), qui met en évidence la montée des inégalités – notamment spatiales – au sein de la région (voir notre article ci-dessous du 3 juin 2019).

Contrairement à l'IAU, l'Observatoire constate une stabilité de l'écart absolu de niveau de vie (soit 4.000 euros par mois) entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres. Mais cet écart s'est en revanche accru de 833 euros si on remonte à vingt ans. Si on s'en tient aux seuls revenus, l'écart s'est plutôt réduit ces dernières années, après avoir connu une forte poussée avec la crise de 2007 : le ratio de Palma (ce que perçoivent les 10% les plus riches par rapport aux 40% les plus pauvres) est ainsi passé de 1 en 1996 à 1,14 en 2011, avant de revenir à 1,05. Le taux de pauvreté (à 50% du revenu médian) a connu une évolution similaire : 7,3% en 2006, 8,3% en 2011 et 8,0% en 2016.

Louis Maurin, le fondateur et président de l'Observatoire, reconnaît qu'"entre 2013 et 2016, nous sommes plutôt dans une période de stabilisation des inégalités de revenu". Mais "cela fait suite à une période de diminution des inégalités, entre 2011 et 2013. Néanmoins, nous sommes toujours très loin d'avoir rattrapé la progression des années 2000". Sur le plus long terme, le rapport insiste sur le "changement historique" intervenu dans les années 2000. La crise des années 2007-2008 a en effet été précédée par plusieurs décennies de réduction des écarts de revenus. La tendance s'est nettement inversée sous l'effet de la crise, avec une apogée en 2011. Depuis, la tendance est revenue à la baisse ou à la stabilisation, mais sans rattraper les niveaux antérieurs.

Pour autant, l'Observatoire rappelle que le taux de pauvreté français (13,6% à 60% du revenu médian) est l'un des plus faibles d'Europe, inférieur à ceux de l'Allemagne (16,5%), du Royaume-Uni (15,9%) et même de la Suède (16,2%). Seules la Norvège (12,2%) et la Finlande (11,6%) font mieux que la France. Même plus faible que la moyenne européenne, ce taux de pauvreté signifie tout de même que cinq millions de Français vivent avec moins de 855 euros par mois et par personne...

Le halo du mal-emploi

Mais le rapport ne se limite pas aux seules questions de revenus et de niveaux de vie. Remettant en cause la focalisation excessive sur le taux de chômage – qui "reflète mal la dégradation du marché du travail" -, il s'intéresse en effet à la notion de mal-emploi. Au-delà des 2,8 millions de chômeurs, celle-ci recouvre les 1,6 million d'"actifs découragés" (personnes proches de la retraite, mères de familles...), les 1,6 million de travailleurs en temps partiel non choisi et les 3,7 millions de "travailleurs précaires" (intérimaires, CDD...). Pour être complet, il faudrait d'ailleurs y ajouter les "travailleurs indépendants contraints", comme les livreurs de repas ou les chauffeurs de VTC.

Le rapport explique qu'"en tenant compte du chômage, de la précarité des contrats en CDD ou intérim, ainsi que des personnes qui déclarent qu'elles souhaiteraient travailler mais ne sont pas considérées comme chômeuses, l'Observatoire des inégalités décompte plus de huit millions de personnes en situation de mal-emploi", soit un actif sur quatre. En outre, ce phénomène de précarité serait en hausse depuis 2014, après dix années de stabilité.

Des salariés plus exposés, mais des jeunes mieux formés

Mais même les salariés en CDI ne sont pas à l'abri de difficultés. L'Observatoire pointe ainsi les contraintes croissantes auxquelles sont exposés notamment les ouvriers et certains employés : travail le dimanche (28% des salariés - et même 45% dans le commerce et les services - contre 26% en 2005), horaires variables (18,8% contre 16,9%), rythmes de travail contraint (35,2% contre 31,6%, sur une base déclarative). De même, la pénibilité physique est près de 11 fois plus fréquente chez les ouvriers que chez les cadres supérieurs.

Le niveau de diplôme se révèle aussi un facteur discriminant. Ainsi, trois ans après leur sortie de l'école, les jeunes non diplômés en emploi sont à 65% en contrat précaire (CDD ou intérim), contre seulement 18% parmi les diplômés de niveau bac+5.

Tout n'est cependant pas négatif en matière d'éducation. Par exemple, la part des jeunes qui quittent le système scolaire avec un faible niveau d'éducation (inférieur ou égal au brevet) est passée de 11,3% en 2007 à 8,9% en 2017, soit une baisse de 2,4 points sur dix ans. De même, la part d'enfants d'ouvriers dans l'enseignement supérieur est toujours de 12,2% en 2017 – comme en 2007 -, mais elle a en réalité progressé car la part des ouvriers dans la population ne cesse de diminuer. Le rapport relève aussi que la part des femmes sur les bancs des écoles d'ingénieurs a légèrement progressé entre 2005-006 (26,8%) et 2015-2016 (28,1%). Mais l'Observatoire fait remarquer qu'"à ce rythme, il faudrait 170 ans pour parvenir à la parité".

L'inégalité majeure de l'espérance de vie

Les inégalités sont également très prégnantes en matière de modes de vie. Le rapport rappelle notamment que 800.000 personnes n'ont pas de domicile propre, dont au moins 11.000 à la rue, 143.000 sans domicile et 643.000 "hébergées dans des conditions de confort plus ou moins acceptables, mais sans accéder à l'autonomie". En revanche, la précarité énergétique est passée de 14% en 2013 à 12% en 2017, sous l'effet de la meilleure isolation des logements et de la lutte contre les "passoires thermiques".

Les consommations culturelles restent également très typées socialement. Il est en de même pour les usages d'internet : 98% des cadres supérieurs effectuent des démarches administratives en ligne, contre 69% des ouvriers. De même, 66% des personnes les plus pauvres disposent d'un ordinateur, contre 93% parmi les titulaires de revenus élevés.

Mais la principale inégalité reste celle liée à l'espérance de vie. Les hommes disposant du plus faible revenu affichent ainsi une espérance de vie moyenne de 71,7 ans, contre 84,4 ans pour les 5% appartenant aux catégories les plus aisées, soit un écart de près de treize ans. Ces écarts d'espérance de vie ne reflètent toutefois pas seulement les différences dans l'accès à la santé ou dans l'hygiène de vie, mais prennent aussi en compte d'autres éléments, comme l'accidentalité.

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