Lutte contre les incendies de forêt : solutions connues, textes existants, mais volonté absente ?

Dans le cadre d’une mission sénatoriale "sur la lutte contre l'intensification et l'extension du risque incendie" qui doit rendre ses conclusions en juillet, représentants des sylviculteurs, des sapeurs-pompiers et du monde de la recherche se sont chargés de battre en brèche quelques idées reçues, à commencer par la notion de "mégafeux", inscrite dans l'intitulé d'une table ronde organisée ce 15 juin. Peu tendre avec un État jugé défaillant, ils appellent notamment à mieux accompagner les collectivités, à conduire une "véritable prévention" ou encore à valoriser la forêt.

"Les mégafeux sont une expression médiatique. S’il s’agit des feux dépassant les 1.000 hectares, alors ils ont toujours existé en France." Auditionné lors d'une table-ronde organisée ce 15 juin par deux commissions (affaires économiques et aménagement du territoire) du Sénat dans le cadre d'une mission d'information conjointe sur "la lutte contre l’intensification et l’extension du risque incendie" qui doit rendre ses conclusions en juillet, Christian Pinaudeau, ancien secrétaire général du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest, s’est employé à tordre le cou à un certain nombre d’idées reçues, en ne maniant guère la langue de bois.

Le feu suit l’homme

Il souligne d’emblée les travers du vocable, susceptible de susciter la fascination, et donc les vocations de pyromane, et fournissant surtout "un alibi supplémentaire pour ne rien décider politiquement", compte tenu de la connotation de l’inévitable qui s’en déduit, comme si c’était un "phénomène naturel contre lequel on ne peut rien". Or, rappelle-t-il, "à l’exception de la foudre, le feu est toujours d’origine humaine. Le feu suit l’homme". Ce qui fait d’ailleurs selon lui de l’augmentation de la population – y compris temporaire, singulièrement avec le tourisme estival – le principal facteur d’augmentation des risques, "avec le changement climatique, incontestable". Aussi préfère-t-il retenir la notion de "feux incontrôlables, qu’aucun moyen humain ne peut arrêter", validée par le président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers, Grégory Allione. Ce dernier, qui qualifie ces feux de "virulents", d’"agressifs", précise qu’"ils sont d’une telle intensité en température qu’il est impossible d’aller au contact. Ce sont des centrales nucléaires qui se déplacent. Ils se propagent même en latéral, alors que les feux le font normalement par l’avant".

Le "calme" avant la tempête ?

Contrairement à une autre idée reçue, François Pimont, ingénieur de recherche à l’Inrae, fait état d’une "diminution très importante des activités de feu ces trente dernières années" en France, et ce alors que "les indices de danger liés au climat a augmenté dans le même temps d’au moins 20%". Il précise toutefois que cette baisse n’est pas linéaire. Elle s’est faite autour de deux périodes : dans les années 1990, et après 2003. Surtout, cette baisse tient "exclusivement à la diminution des feux de moins de 1 hectare", dont le nombre a été divisé par deux. En revanche, "il n’y a pas eu d’amélioration pour les feux dépassant ce seuil". Il relève en outre qu’on ne constate pas "depuis d’amélioration notable, même sur les feux naissants". Ce qui ne le rend guère optimiste pour la suite. 

Extension des zones à risque…

François Pimont s’attend ainsi à une augmentation des surfaces brûlées de 90% en 2050, plutôt "par tache d’huile", principalement aux marges des zones déjà concernées. Une précision d’importance, "pour ne pas disperser les forces". Il relève toutefois deux facteurs susceptibles d’entraîner l’apparition de feux dans des endroits jusqu’ici épargnés : les scolytes, "phénomène qui double le niveau de danger en rendant le combustible beaucoup plus sec", et les feux de chaume. Au passage, il estime en revanche que la déprise agricole (et corrélativement l’augmentation de la surface forestière) ne semble pas un "facteur significatif à l’échelle de l’ensemble du sud-est – zone où les indices de danger sont sans commune mesure avec le reste des territoires, et vont continuer à augmenter avec le changement climatique –, ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas parfois le cas localement".

… et surtout intensification du phénomène

Il prédit surtout une intensification des feux dans les zones à risque existantes. D’une part, via un "allongement – un triplement – de la durée de la haute saison des feux", qui passerait "du 15 juillet-15 août au 15 juin-15 septembre". D’autre part, via une "intensification des feux dans cette période clé, avec les conséquences sur le personnel en termes d’usure et de fatigue", mais aussi sur la faune et la flore : "Les feux ne sont constituent pas la principe pression sur les écosystèmes actuellement, mais ça pourrait le devenir". Grégory Allione tout à la fois corrige et abonde : "Il faut arrêter de parler de saison des feux. Dans les Bouches-du-Rhône, nous faisons des feux depuis janvier." Il confirme évidemment l’impact sur le personnel – et le matériel –, ainsi que sur la faune et la flore, "pour lesquels le vrai sujet, c’est la redondance, la répétition des feux sur un même territoire", qui ne lui permettent pas de se regénérer.

Des solutions connues, parfois de longue date

"On ne pourra pas dire que l’on n’était pas au courant ", avertit en conséquence Christian Pinaudeau, rappelant entre autres que "l’extension des risques aux échéances de 2030-2060 est cartographiée depuis un rapport de 2010". D’autant moins, insiste-t-il, que "les solutions sont connues (…). La question n’est pas technique, mais politique". Pour lui, "la" solution "n’est pas la multiplication des moyens de lutte (…), solution très coûteuse et pas infinie", mais "la réduction des risques". "Les mégafeux, ce n’est pas le sujet. Le vrai sujet, c’est comment réduire les risques", insiste-t-il. Et ce via "la prévention, qui reste faiblement développée, voire pas du tout. Aucun massif forestier n’a de politique de prévention, à l’exception de la forêt de Gascogne", regrette-t-il. "La vraie prévention en milieu forestier", précise-t-il, n'est pas la distribution de prospectus d’information, l'affichage, les rencontres avec les scolaires, etc. mais "une prévention de terrain avec des points d’eau, des pistes, le quadrillage…". Au passage, il tacle "ceux qui nous expliquent qu’il faut laisser faire la nature en forêt. Il faudrait leur faire signer un engagement de responsabilité", relevant par ailleurs que "c’est en monoculture que les risques sont les plus faibles". "Dans une châtaigneraie, il faut voir une souris courir", confirme Grégory Allione, se remémorant les préceptes de son père. Il plaide d’ailleurs pour "un retour aux techniques ancestrales, comme le brûlage dirigé", notamment pour faire face à une véritable contrainte, "le manque d’eau". "Nous avons aujourd’hui des camions de très grande capacité, alors qu’on avait par le passé très peu d’eau pour lutter contre les feux". À rebours, il a demandé à ses collaborateurs "de réfléchir à comment éteindre les feux sans eau", et à tout le moins d’utiliser moins d’eau potable. François Pimont opine : "Tout ce qui est entretien du paysage est favorable : brûlage dirigé, agropastoralisme…", faisant valoir que le facteur-clé pour réduire les risques est "le respect des obligations légales de débroussaillement – de 50 mètres minimum –, insuffisamment mises en œuvre".

État défaillant, collectivités impuissantes

"Notre arsenal juridique est déjà très complet, envié par tous les pays du monde. Mais il n’est jamais appliqué", s’enflamme Christian Pinaudeau, alors que la sénatrice Sophie Primas évoquait comme possible conclusion de cette mission le dépôt d’une proposition de loi. "Cela fait 50 ans que les forêts sont classées dans le sud-est (…) et qu’aucun préfet en place, qu’aucun directeur de l’agriculture et de la forêt ou du territoire dans le sud-est n’a engagé le processus" de mise en place d’une association syndicale autorisée (ASA) pour lutter contre l’incendie, constate-t-il (possibilité prévue à l’article L. 132-2 du code forestier, issue de la loi du 26 mars… 1924, ndlr).
De manière générale, l’État a reçu une sévère volée de bois vert. "Au niveau national, ils sont tellement brillants que ce n’est plus la peine de leur poser de questions", fustige Christian Pinaudeau, qui dénonce "la lutte permanente", à coup de circulaires, que se livrent "les administrations centrales pour préserver leurs territoires". Une bataille qui s’arrête malheureusement selon lui à la "prévention réglementaire" théorisée par Haroun Tazieff : "Je ponds un texte, je suis couvert et advienne que pourra." Moins aigu, Gregory Allione dénonce lui aussi "une politique qui s’étiole entre les différents ministères", du fait de "structures qui ne permettent pas la perméabilité des informations". Et déplore une nouvelle fois le retard pris dans l’adoption d’une "politique globale de sécurité civile", regrettant "que mis à part les maires, personne n’est impliqué". Il plaide par ailleurs pour un renforcement des moyens des services départementaux d'incendie et de secours (Sdis) par l’État, "très peu [d'entre eux] accompagnant des collectivités" aujourd’hui. "On comprend bien qu’un maire est vraiment contraint, constate-t-il. Aussi nous avons besoin que la solidarité nationale s’exprime et que le quoi qu’il en coûte soit présent pour la sécurité civile". Concrètement, il propose notamment que "les véhicules des Sdis ne soient plus frappés du malus, une véritable charge pour les collectivités" et qu’ils "soient exonérés de la TIPP [taxe intérieure de consommation sur les produits pétroliers], comme les véhicules qui partent à la guerre". Il fixe néanmoins comme priorité "de revoir le contrat opérationnel, aujourd’hui en rupture". Au-delà de l'aspect financier, il souligne la nécessité d’accompagner les maires sur le plan technique, ce que selon selon lui un "Office national des forêts réduit à peau de chagrin" ne fait plus. "Ce n’est pas une sinécure d’être maire", confirme Christian Pinaudeau.

Valoriser la forêt

Pour l'ancien secrétaire général du syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest, le principal problème tient au fait que "la forêt, un peu comme le sapeur-pompier, est invisible. On ne la voit que quand elle tombe ou quand elle brûle". Il préconise aussi "de donner une valeur à cet espace, qui n’est aujourd’hui pas comptabilisée, et qui prendra alors une existence, notamment pour les assureurs". Grégory Allione le rejoint, soulignant "l’enjeu de la rentabilité des forêts, qui permet son entretien". Considérant que "tant que cela ne concerne pas leur porte-monnaie, les gens n’agissent pas", il recommande de faire des obligations légales de débroussaillement "un vrai sujet assurantiel". Il plaide de même pour travailler à la "valeur du sauvé", estimant que "le monde assurantiel a un rôle à jouer dans le financement de cette lutte. 200 millions d’euros d’injectés dans le Sdis des Bouches-du-Rhône, c’est 4,6 milliards d’euros de sauvés", estime-t-il. Christian Pinaudeau propose d’augmenter d’1 euro la taxe de séjour, en le dédiant à la prévention. "Dans la mesure où le risque est socialisé, il n’est pas aberrant que les touristes payent pour la protection du territoire dans lequel ils se rendent", juge-t-il. Il propose encore un "fonds national de garantie sur les risques incendie et phytosanitaires, alimentés par les ministères qui se prétendent compétents et les régions", afin de cofinancer les collectives locales. Considérant enfin que la réussite de la défense des forêts contre l’incendie en Aquitaine tient à "l’astuce d’avoir confié les ASA (associations syndicales autorisées, ndlr) aux propriétaires des forêts, et pas au représentant de telle ou telle institution", il implore de ne pas sacrifier au régime de biens communs, qui "serait la pire des solutions pour nos forêts".

 
  • Feux de forêt et de végétation : le gouvernement lance une nouvelle campagne nationale de prévention

Alors que l'Office national des forêts (ONF) vient d'alerter sur le risque d'incendie partout en France du fait des températures élevées et de la sécheresse qui touche de nombreux départements, le gouvernement a lancé ce 17 juin la nouvelle campagne nationale de prévention en direction du grand public. L'accent est mis cette année sur la nécessité d'adopter et de faire connaître les bons réflexes, sachant que 9 feux sur 10 sont d'origine humaine : bien jeter les mégots de cigarettes dans les cendriers ; faire des barbecues chez soi ou dans un espace dédié, sur une terrasse, plutôt qu'en pleine nature, et loin des broussailles, qui peuvent flamber ; penser à débroussailler son jardin, se placer loin des espaces sensibles et prévoir un extincteur à proximité lorsque l'on fait des travaux de bricolage en plein air. La campagne sera déployée jusqu'au 30 août prochain via de multiples canaux - radio, affichage, digital et aussi une opération spéciale sur Tik Tok - pour interpeller toutes les tranches d'âge et les résidents comme les touristes. 
A.L. / Localtis

 

 

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