Nicolas Portier propose de créer une "géographie industrielle prioritaire"
Dans une note publiée par l'Institut Terram, Nicolas Portier invite à repenser la politique industrielle à partir des territoires, en désignant entre 250 et 300 sites stratégiques. Cette politique, reposant sur une "élaboration concertée" entre fédérations industrielles, régions et intercommunalités, permettrait d'arrêter une "géographie industrielle prioritaire".
© Institut Terram et Adobe stock. Source: Trendeo, base des investissements et des emplois
L’industrie française entre dans une nouvelle "zone de turbulences". "En 2025, quelque 20.000 emplois manufacturiers ont disparu en solde net et 179 sites industriels ont fermé, contre 116 créations", rappelle Nicolas Portier dans une nouvelle étude pour l’Institut Terram intitulée "Réindustrialiser : le nouvel impératif territorial" (en téléchargement ci-dessous). Seulement, aussi préoccupants soient-ils, "les vents défavorables que rencontre l’industrie depuis quelques mois (…) ne doivent pas occulter les signaux positifs à plus long terme", veut croire cet expert indépendant professeur affilié à l’École urbaine de Sciences Po : après les années post-covid, les entreprises tricolores ont reconstitué leurs marges, la compétitivité française s’est redressée au sein de l’Union européenne au moment même où elle compte se doter d’une dose de préférence européenne (elle prend néanmoins plus le chemin d’un "Made with Europe" que d’un véritable "Made in Europe")…
Si la part de l’industrie est tombée de 16% à 11% du PIB depuis 2016, avec la suppression d’un million d’emplois manufacturiers, les raisons sont moins la conséquence de causes subies (coûts du travail, fiscalité, normes…) que d’une trajectoire "tacitement choisie" par les grands patrons, à la manière d’un Serge Tchuruk, le PDG d’Alcatel vantant au début des années 2000 le modèle de "l’entreprise sans usine"…
Pour redresser la barre, Nicolas Portier préconise de regarder la question industrielle par le prisme de l’aménagement du territoire. "L’enjeu dépasse la seule compétitivité. Une réindustrialisation mieux répartie peut devenir un puissant instrument de cohésion territoriale", souligne-t-il, à l’instar de l’ancien délégué aux Territoires d’industrie Olivier Lluansi (lire notre interview).
Une cartographie dans l'ombre des grands récits
L’industrie ne résume ni aux métropoles ni aux gigafactories. Quelque 300 intercommunalités sur 1.250 comptent encore plus de 20% d’emplois industriels, voire parfois le double, indique le rapport. Vimeu, Perche, bocage normand, Vendée, Mayenne, Choletais, Béarn, Auvergne, vallées alpines, Jura, Haute-Marne ou Alsace composent cette cartographie d’une France productive dans l’ombre des grands récits nationaux. Composée essentiellement d’un tissu de PME et d’ETI, elle demeure "un moteur essentiel de centaines de territoires ruraux, de petites villes et de villes moyennes". D’où le hiatus originel entre les élus et le gouvernement autour du plan France 2030 de 54 milliards d’euros, pensé depuis Paris. Le secrétariat général à l’investissement (SGI) chargé de son pilotage aurait même recouru à des cabinets privés pour faire remonter des projets des territoires, sans passer par les services régionaux, nous confiait récemment une source bien informée.
Pourtant, estime Nicolas Portier, ancien conseiller d’Intercommunalités de France, ex-ADCF, la loi Notr avait posé le cadre institutionnel adéquat, autour du couple régions-intercommunalités : les premières disposant de la compétence économique alors que les secondes contrôlent les 15.000 zones et parcs d’activité. 91% des intercommunalités disposent désormais d'un service économique structuré (contre 61% il y a dix ans). Elles jouent un rôle décisif en matière de foncier, logement, mobilité, eau, déchets, énergie ou compétences. À cet égard, le rapport salue la logique du programme Territoires d’industrie qui, à l’inverse de France 2030, repose sur une "logique ascendante". Mais ses moyens restent largement sous-dimensionnés, comme l’a récemment montré un atelier organisé dans le cadre de la préparation d’une stratégie nationale d’aménagement du territoire (lire notre article). Pire, les soutiens de l’État via le fonds vert sont tout bonnement appelés à disparaître dans le projet de loi de finances pour 2027 (lire notre article). L’auteur reprend l'estimation d’Olivier Lluansi, selon laquelle le programme devrait disposer d'environ un milliard d'euros par an pour atteindre sa pleine puissance.
250 à 300 sites industriels stratégiques
La réindustrialisation ne doit plus être envisagée en nombre d'usines ouvertes ou en montants d'investissements (type Choose France), estime Nicolas Portier. Les transitions écologiques et énergétiques peuvent constituer "le socle d'un nouveau cycle industriel". Il encourage des stratégies nationales résultant "d’une élaboration concertée avec les fédérations industrielles, les régions et les autorités locales en charge de l’aménagement économique opérationnel (intercommunalités)". Il plaide pour une "géographie industrielle prioritaire", nécessitant des efforts spécifiques "pour accompagner le redressement productif des régions piégées dans la "’trappe du développement'", expression qui, dans les rapports sur la cohésion de la Commission européenne, désigne les régions coincées dans le piège de la stagnation. Ce qui implique "des soutiens publics spécifiques, de caractère budgétaire ou fiscal", pour stimuler les investissements publics et privés dans ces régions. Il faudrait aussi selon lui élargir les sites clés en main à 250 à 300 sites industriels stratégiques, de quoi mobiliser 20.000 à 25.000 hectares de foncier. Enfin, à l’approche de l’élection présidentielle, il réclame un ministère de l’Industrie de plein exercice. Et non un ministère délégué comme celui de Sébastien Martin, qu’il a pu côtoyer à Intercommunalités de France. Une façon, peut-être, de reconnaître que ce fervent défenseur de la réindustrialisation par les territoires n’a pas les coudées franches.