Michel Tendil

Brexit : les ports de la Manche sont dans le "fog"

Cohésion des territoires

Europe et international

A moins de dix jours du dénouement sur l'accord du Brexit, les acteurs portuaires de la région Normandie se préparent au scénario du pire. Selon eux, l'absence d'accord ou un accord dur se traduirait par un besoin d'investissement de 20 à 30 millions d'euros.

"La France s'est mise à rêver. Elle rêve au Brexit comme s'il s'agissait d'une opportunité, notamment pour la place financière de Paris. Mais pour les régions qui bordent la Manche, et notamment ici en Normandie, le diagnostic est bien différent." Le ton est donné. Dans une tribune publiée le 10 octobre, les grands acteurs portuaires de Normandie (autorités portuaires, chambres consulaires, compagnies maritimes…) réunis autour du président de région Hervé Morin lancent un "cri d'alarme" face à la perspective d'absence d'accord entre le Royaume-Uni et l'Union européenne. Un "No Deal", comme disent les Britanniques qui, depuis le sommet Salzbourg du 20 septembre, est pris très au sérieux par les parties prenantes. A quelques jours du dénouement attendu lors du sommet européen qui se tiendra les 18 et 19 octobre, l'incertitude est totale.

Se préparer au pire

"Il faut qu'on ait les instruments, pour que tout soit en place pour le pire", a prévenu Hervé Morin, devant la presse mercredi 10 octobre, en présence des signataires de la tribune. Pour la région, qui abrite les deux grands ports du Havre et de Rouen mais aussi Cherbourg, Caen-Ouistreham et Dieppe, l'absence d'accord ou un accord dur ("Hard Brexit) aurait des conséquences "absolument redoutables", a-t-il dit. "1,8 million de passagers par an, 170.000 poids lourds, plusieurs rotations par jour pour Brittany Ferries (dont 3 à Caen) : ce sont des volumes extrêmement significatifs, traités aujourd'hui avec une célérité considérable", s'est-il inquiété.
"Le rétablissement d'une frontière et d'un passage douanier dès la fin du mois de mars prochain imposeront la mise en place d'installations permettant la perception éventuelle des droits de douane, de même que la perception de la TVA", soulignent les signataires. "Mais ce n'est pas tout : il faudra prévoir la réalisation de locaux dédiés aux contrôles vétérinaires et phytosanitaires, pour lesquels la règle qui prévaudra est celle du contrôle systématique." "L'accomplissement de ces formalités et de ces contrôles aura naturellement un impact sur la fluidité des trafics (…) Nous allons assister à de véritables thromboses", prévient encore la tribune. "Deux minutes de contrôle en plus sur les véhicules engendre une queue de 27 kilomètres", a ainsi fait savoir Thierry Grumiaux, représentant de la FNTR (Fédération nationale des transports routiers).

Un investissement de 20 à 30 millions d'euros

Cette situation nécessitera de créer "des aires de stockage des véhicules et des remorques, bien au-delà des surfaces existant aujourd'hui", souligne les acteurs portuaires. Ils proposent d'investir massivement dans le digital pour dématérialiser au maximum les procédures.
Hervé Morin en appelle à "la solidarité nationale" et à "l'intervention de l'Etat et de l'Union européenne". Selon lui, le coût des investissements nécessaires se monte entre "20 à 30 millions d'euros". "Instituer un poste vétérinaire coûte entre 2,5 et 3 millions d'euros", a renchéri Jean-Louis Le Yondre, président du conseil de développement du Grand port maritime du Havre.
Outre un soutien financier, les acteurs portuaires demandent un allègement des procédures de marchés publics pour conduire les travaux au plus vite. "Il faut donner la capacité pour la région et l'Etat d'agir rapidement en dehors des règles des marchés publics afin de construire des dizaines de millions d'euros de travaux pour envisager un Brexit dur qui peut-être n'arrivera pas", a exigé Hervé Morin. Un pas a déjà été fait avec un projet de loi d'habilitation présenté en conseil des ministres le 3 octobre qui habilitera le gouvernement à prendre les ordonnances nécessaires pour pallier ces difficultés. Il pourra ainsi "permettre d'accélérer l'aménagement de locaux, installations ou infrastructures portuaires, ferroviaires, aéroportuaires et routières". "Il faudra que les services de l'Etat, avant même la rédaction des ordonnances, prennent concrètement la mesure des opérations à réaliser port par port", demandent les signataires.
Ils demandent aussi que l'Etat s'engage à affecter "le nombre suffisant de fonctionnaires chargés des contrôles douaniers, vétérinaires, phytosanitaires" et à le faire "uniformément sur le territoire", afin de ne pas créer de distorsion de concurrence.

Corridor européen

Si la situation est difficile pour la Normandie, elle risque d'être "pire encore pour les Hauts-de-France", reconnaît Hervé Morin, alors qu'avec les ports de Dunkerque et de Calais et le tunnel sous La Manche, la région sera particulièrement touchée. Son président Xavier Bertrand est lui aussi monté au créneau lundi 8 octobre. "Pour éviter le mur, il faut un accord de sortie, une mobilisation totale de l'Etat et que tout le monde joue main dans la main à 200%", a-t-il déclaré, à l'issue d'un comité stratégique régional consacré au Brexit, à Lille. Et d'ajouter : "Si c'est les uns et les autres pour se faire concurrence, les grands gagnants seront les ports belges et les ports néerlandais."
Or une autre question provoque l'ire des ports français : Bruxelles proposerait la constitution d'un corridor européen pour le trafic en provenance de l'Irlande qui semblerait privilégier "les grands ports belges et néerlandais", sans escale prévue en France. Cherbourg, qui devrait voir son trafic avec l'Irlande fortement augmenter après le Brexit, serait mis sur la touche. "Nous devons être très clairement dans la cartographie européenne", a martelé Hervé Morin, déplorant un "manquement de l'Etat français sur cette question" (de fait, la ministre des Transports Elisabeth Borne a reconnu avoir été informée par voie de presse). "La proposition de Bruxelles est totalement inacceptable", a fustigé le président de la Normandie. Elisabeth Borne doit s'en entretenir prochainement avec la commissaire européenne aux Transports Violeta Bulc, celle-ci s'étant justifiée pour le moment en indiquant que le nouvel itinéraire proposé se focalisait "sur les services maritimes existants". Preuve en tout cas, qu'à moins de dix jours de l'échéance, les ports de la Manche naviguent en eaux troubles.

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