Emilie Zapalski

Brexit : les régions bordant la Manche s'organisent

Europe et international

Le retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne arrive à grands pas, avec des conséquences importantes pour les régions françaises en matière de commerce notamment. Les régions frontalières, comme les Hauts-de-France, la Normandie et la Bretagne, n'ont pas attendu la fin des négociations ni l'officialisation du Brexit en mars 2019, pour s'organiser, mettant en place des "task forces" et des relations étroites avec le Royaume-Uni d'une part, et Bruxelles d'autre part.

Le 29 mars 2019, le Royaume-Uni sortira officiellement de l'Union européenne. D'ici là, un délai de deux ans a été fixé pour négocier les modalités du retrait. Si la France affiche un déficit commercial avec ce pays, avec des importations (32,3 milliards d'euros en 2017) supérieures aux exportations (30,9 milliards d'euros), ce n'est pas le cas pour toutes les régions. Neuf d'entre elles ont un excédent commercial avec le Royaume-Uni : le Grand Est (3,42 milliards d'euros d'excédent), l'Auvergne-Rhône-Alpes (2 milliards), les Hauts-de-France (1,9 milliard), la Bourgogne-Franche-Comté (1 milliard), les Pays de la Loire, la Nouvelle-Aquitaine, la Normandie, la Bretagne et Paca (selon les données des Douanes pour 2017). La réintégration de barrières tarifaires et douanières pourrait freiner ces échanges commerciaux. Pour les régions qui bordent la Manche, les conséquences vont être d'autant plus importantes. Les Hauts-de-France, la Normandie et la Bretagne vont ainsi redevenir dès mars 2019 des régions frontalières de l'Union européenne. Pour mesurer précisément les impacts économiques et sociaux, ces régions ont rapidement fait appel à leurs conseils économiques, sociaux et environnementaux régionaux (Ceser).

Accompagner les exportateurs

En Bretagne, le Ceser a été sollicité dès le lendemain de la décision du Brexit, établissant un rapport en décembre 2016, qui tente d'identifier les conséquences, pour les entreprises notamment. Les exportations bretonnes sont supérieures aux importations, avec un excédent de 333 millions d'euros en 2017, et le rapport signale qu'en cas d'entraves fortes à la liberté de circulation des biens et des services, "les conséquences seraient défavorables pour la Bretagne". Il préconise la mise en place d'un cadre juridique permettant un maintien de la fluidité des relations économiques. A défaut, "il serait indispensable d'accompagner au mieux les exportateurs de la région", signale le document, qui indique que le Royaume-Uni est un partenaire important pour l'économie bretonne. Le pays représente ainsi 8,2% des exportations et 4,3% des importations, avec une croissance des exportations bretonnes vers cette destination depuis trois ans. Par ailleurs, le Royaume-Uni est le troisième investisseur étranger en Bretagne. Ces investissements représentent 10% du nombre de salariés employés par des entreprises à capitaux étrangers (3.700 emplois) et 11% en nombre d'établissements (50 entreprises). "Le Brexit intervient donc dans une période où le Royaume-Uni est devenu un partenaire commercial très intéressant pour la Bretagne, souligne le rapport. L'incertitude quant au potentiel rétablissement de barrières tarifaires et non-tarifaires et aux futures règles encadrant la mobilité des personnes pourrait freiner le développement vers un marché porteur et proche géographiquement pour les entreprises bretonnes."

"Le retrait d'un partenaire de poids pour la Bretagne"

Le rapport fait le point aussi sur les secteurs qui pourraient être impactés, comme la pêche, le tourisme, le transport maritime, l'agriculture et l'industrie agroalimentaire, et la recherche et l'enseignement supérieur. Le secteur de la pêche notamment pourrait être fortement affecté par le retrait du Royaume-Uni en termes d'accès aux zones de pêche, de répartition des quotas de pêche, de réglementations européennes, de marché des produits de la mer. Des conséquences qui s'imposeront à l'ensemble des acteurs de la filière : mareyeurs, poissonniers détaillants, grossistes, conserveries, grande distribution…
Les conséquences du Brexit sur les coopérations et les programmes européens sont également passées en revue. "Entre 2007 et 2013, 80% des projets de coopération territoriale européenne (Interreg) auxquels participaient des acteurs bretons impliquaient également des partenaires britanniques, précise le rapport. Le Brexit se traduirait donc de fait par le retrait d'un partenaire de poids pour la Bretagne." Exemple : le programme transfrontalier France-Manche-Angleterre, majeur pour la région, pourrait rencontrer des difficultés. Le programme permet de financer des projets bénéficiant aux régions françaises et anglaises autour de la Manche, des projets innovants qui ont un impact transfrontalier et durable : développement des clusters, soutien de l'innovation dans les PME, adaptation des compétences des populations, accroissement de l'efficacité énergétique… Au total, il est doté de 223 millions d'euros pour la période 2014-2020 et est géré par le Norfolk County Council.
Mais le rapport met aussi en avant les opportunités que représente le Brexit pour la Bretagne. La région pourrait attirer des entreprises à capitaux étrangers extra-européens basées au Royaume-Uni qui chercheraient à se relocaliser au sein d'un Etat-membre de l'Union européenne pour accéder facilement au marché commun. Par ailleurs, si des barrières tarifaires ou non-tarifaires étaient réinstaurées, elles pourraient aussi engendrer une perte de compétitivité pour les entreprises britanniques en faveur des entreprises bretonnes.

Les secteurs de la pêche et de l'énergie particulièrement impactés

Côté Normandie, le rapport du Ceser date de décembre 2017. Il fait aussi le point sur le poids du Royaume-Uni dans les échanges commerciaux : en avril 2016, près de 130 entreprises normandes exportaient vers ce pays et un peu moins d'une trentaine importaient depuis cet Etat. Entre le troisième trimestre 2016 et le deuxième trimestre 2017, le Royaume-Uni est le quatrième client de la Normandie avec 7,2% des produits régionaux exportés. C'est son septième fournisseur (4,8% de ses produits importés). Les exportations normandes vers le Royaume-Uni s'élèvent sur cette période à 2,3 milliards d'euros, pour 1,8 milliard d'importations, soit un excédent commercial avec le pays autour de 527 millions d'euros.
Au-delà des échanges commerciaux, le rapport pointe là encore le risque que fait peser le Brexit sur les programmes de coopération européens, et notamment sur les programmes Interreg France-Manche-Angleterre, Erasmus + mais aussi Horizon 2020, et sur les différents secteurs d'activité, comme la pêche, l'énergie, ou l'agriculture. En matière d'agriculture, le Royaume-Uni est un partenaire commercial de choix. Les produits de ce secteur représentent ainsi 18% de l'activité d'exportation globale de la Normandie vers le pays. La Normandie est présente sur le marché des produits laitiers au Royaume-Uni. A titre d’exemple, l’usine Danone basée à Ferrière-en-Bray (Seine-Maritime) consacre la quasi- totalité de sa production à l’export outre-Manche. Employant 330 salariés, ce site collecte auprès d’un millier d’éleveurs normands. "Dans un contexte post-Brexit, la crainte est de voir par exemple certains produits laitiers se retrouver davantage en concurrence avec des produits néo-zélandais et la viande avec la viande australienne ou américaine", détaille le rapport du Ceser Normandie. Sur l'énergie, le Ceser estime que certains projets, comme les projets d'interconnexion électrique entre la France et le Royaume-Uni, pourraient être impactés avec la perte de financements issus de la Banque européenne d'investissement (7 milliards d'euros ont été injectés dans l'économie britannique en 2014, dont la moitié dans le secteur l'énergie). Un impact important pour la Normandie, qui est une région largement exportatrice d'électricité…

Des "task forces" mises en place

Pour se prémunir des impacts négatifs du Brexit et saisir les opportunités commerciales et économiques, chaque région s'est organisée. La constitution d'une "task force" dédiée est l'outil privilégié pour mener les réflexions. Dans les Hauts-de-France, cette organisation, dirigée par Xavier Bertrand, président de la région, a été mise en place il y a quelques mois, pour éviter de "travailler en silos". L'équipe est composée du conseil régional, de la chambre de commerce et d'industrie (CCI) des Hauts-de-France, de l'agence de développement North France Invest et de Nord France Convention bureau, du comité régional de tourisme et des réseaux du Comité Grand Lille, ainsi que de chefs d'entreprises et autres acteurs économiques. Elle réalise des points d'étape régulièrement, en se focalisant à chaque fois sur une thématique spécifique. La task force a aussi lancé un club d'affaires, le "Channel Hub" et ouvert un "business lounge", pour accueillir les Britanniques à deux pas de la gare Lille Europe. Des opérations séduction comme les "LinkLille Meetings" sont organisées. En octobre 2017, 250 acteurs de la région issus des univers économique, académique, public, de la société civile et du transfrontalier ont investi Londres pour parler de Lille et des Hauts-de-France à leurs contacts. Principal message envoyé aux entreprises britanniques et étrangères souhaitant se rapprocher du marché européen : à proximité immédiate, de l'autre côté de la Manche, un territoire vous attend, accueillant, dynamique et joyeux, "Hauts-de-France, welcome home !".

"Des solutions pragmatiques"

Au-delà de l'accueil des entreprises britanniques, la région travaille avec le Royaume-Uni sur les autres thématiques importantes, comme les migrations, mais aussi la sécurité, la logistique, le contrôle aux entrées des ports, les douanes, etc. "Nous essayons de construire des solutions pragmatiques, explique à Localtis Jean-Paul Mulot, représentant permanent des Hauts-de-France en Grande-Bretagne. Nous avons démarré avant le référendum, au sujet de la crise migratoire." La question du transit vers le Royaume-Uni des biens et des services par cette région est aussi au cœur des débats. "17 à 18% de l'import/export qui rentre au Royaume-Uni passe par nous, détaille Jean-Paul Mulot, rien que pour le tunnel, cela représente 100 milliards d'euros". La région souhaite aider les entreprises qui, de par leur taille, ne peuvent consacrer beaucoup de moyens aux nouvelles organisations à mettre en place. "Nous voulons aider nos industriels à continuer à développer les investissements dans les deux sens", précise encore le représentant des Hauts-de-France.
En Bretagne, une task force a également été mise en place, avec deux niveaux différents : un comité politique, présidé par le président du conseil régional et dont la première réunion a eu lieu en avril 2018, et un comité technique, avec les représentants des différents secteurs d'activités impactés par le Brexit. "Nous avons un rôle d'alerte auprès des décideurs nationaux et européens pour réfléchir à l'après-Brexit, explique Forough Salami, vice-présidente de la région chargée de l'Europe et de l'international, c'est très important pour coordonner nos actions." Un travail intense de lobbying est également mené à Bruxelles. Une délégation permanente à Bruxelles, la Maison de la Bretagne, a été mise en place en mars 2017 pour représenter et défendre les intérêts de la région auprès des institutions européennes. En janvier 2018, une rencontre a aussi été organisée entre le président de la région, Loïg Chesnais et Michel Barnier, négociateur en chef de l'Union européenne sur le Brexit. "Il y a une prise en compte de nos problématiques spécifiques même si cela reste encore flou, détaille Forough Salami, Michel Barnier nous demande des chiffres exacts pour objectiver l'impact du Brexit, nous préparons cela pour octobre 2018."

Une résolution du Comité européen des régions

Pour aider les collectivités locales et régionales à faire valoir les impacts du Brexit sur leur territoire, le Comité européen des régions a adopté un projet de résolution le 17 mai 2018 sur le sujet. La résolution met en avant les différences qu'il peut y avoir dans les effets économiques et sociaux du retrait du Royaume-Uni, selon les secteurs économiques mais aussi en fonction des régions et des pays, "certaines régions et certains Etats membres se trouvant davantage exposés en raison de la nature et de l'échelle des liens commerciaux qu'ils entretiennent avec le Royaume-Uni". Des impacts que la plupart des régions n'ont pas encore réussi à évaluer correctement, car les négociations ne sont pas terminées. La résolution demande toutefois aux collectivités locales et régionales d'élaborer des stratégies spécifiquement adaptées à leurs besoins en vue d'atténuer les conséquences du retrait, "à chaque fois que cela sera nécessaire et justifié". Le Comité insiste aussi sur la nécessité d'autoriser le Royaume-Uni à participer à certains programmes de l'Union européenne et à y contribuer financièrement, "en particulier dans les domaines de l'éducation, de la culture, de la recherche et de l'innovation", mais aussi en matière de sécurité et de gestion des frontières et des migrations. Il met en avant la coopération qu'il faut maintenir entre les collectivités de chaque côté de la Manche : "Après 2020, des dispositifs appropriés devraient être mis en place pour assurer un accès aisé des collectivités locales et régionales britanniques à une coopération avec leurs homologues de l’UE par l’intermédiaire des cadres existants que sont les stratégies macrorégionales et les groupements européens de coopération territoriale". Elles seraient alors traitées au même titre que leurs homologues de Norvège, d'Islande ou de Suisse... sachant que jusqu'au Brexit, elles restent bien sûr éligibles à tous les programmes en cours.

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