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L'export se met à l'heure de la "différenciation des territoires"

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Michel Tendil / Localtis
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Europe et international

Développement économique

Le Premier ministre a annoncé, lundi 17 juin, le lancement de la plateforme Team France Export recensant dans chaque région les offres de formation, d'accompagnement et de financement des entreprises à l'international. Un pas supplémentaire dans la constitution des "guichets régionaux de l'export". Alors que le déficit commercial est toujours aussi critique, des menaces sérieuses pèsent sur l'agriculture.

"Il faut encourager la différenciation entre les territoires." L’antienne du Premier ministre – qui sera au cœur de son projet de loi annoncé pour la mi-2020 et de la future réforme constitutionnelle - a aussi vocation à s’appliquer à l’export, talon d’Achille de l’économie française. "La bataille de l’export se gagne dans les territoires", a-t-il déclaré, lors de la première rencontre nationale de la Team France Export, le 17 juin à Rouen, en présence du président du conseil régional de Normandie, Hervé Morin. Depuis quelques mois, les autorités ont entrepris une réforme de l’accompagnement des entreprises (notamment PME et ETI) via des "guichets régionaux export" mis en place sous le nom de Team France Export. Et ce afin de redresser une balance commerciale en déficit chronique depuis 2005. Ce réseau Team France Export comprend 250 conseillers en France, issus des équipes de Business France, des chambres de commerce et d'industrie (CCI) et des agences régionales de développement. Déjà 11 des 13 régions métropolitaines ont signé une convention pour ancrer ce rapprochement. Le but est d'offrir un guichet unique proche des entreprises alors que jusqu’ici "les PME et les ETI restaient confrontées à un dispositif d’accompagnement atomisé et complexe", a fait observer le Premier ministre, disant "faire pleinement confiance" aux territoires. "Proposer le même accompagnement à une startup lilloise et à une entreprise d’agroalimentaire bretonne n’a aucun sens (…). Les solutions doivent être pensées au cas par cas : tantôt publiques, tantôt privées, parfois les deux", a plaidé le Premier ministre. Car la logique est aussi de faire "plus avec moins", sachant que les moyens des CCI sont rognés après année. "Là où le marché privé peut offrir un accompagnement de qualité, à des coûts raisonnables pour nos entreprises, le public doit laisser la place", a encore dit le Premier ministre.
À cette occasion, le chef du gouvernement a annoncé le lancement d'une plateforme numérique Team France Export, recensant région par région les offres de formation, d’accompagnement et de financement. "Mieux former, mieux accompagner, mieux financer, voilà le triptyque que nous avons bâti pour créer une culture de l'export", a-t-il insisté.  

"Premiers signaux faibles"

Selon lui, cette nouvelle culture insufflée depuis plusieurs mois, commence «"à montrer de premiers résultats". "En 2018, on note une timide amélioration de notre balance commerciale, qui se poursuit au cours du premier trimestre 2019", a-t-il assuré. En réalité, la balance commerciale a continué de se dégrader en 2018 de deux milliards d’euros, à 59,9 milliards d’euros, contre 57,8 un an plutôt, selon les chiffres des Douanes. Et au premier trimestre 2019, le déficit commercial de la France s'établit à 13,7 milliards d'euros, après 12,4 milliards d'euros au trimestre précédent, toujours selon les Douanes. 
Mais il est vrai que la détérioration de 2018 doit plus à la remontée du prix du pétrole et à la stagnation de la consommation des ménages (engendrant moins d’importations) qu’à un recul des exportations de produits Made in France. Les ventes d’automobiles ont même progressé de 7%. Il n’empêche, la situation française est à mettre en parallèle avec les 280 milliards d’excédents allemands. 
 "Les résultats ne peuvent pas être spectaculaires, en si peu de temps", a concédé le Premier ministre. Il reste pourtant optimisme et estime que "les premiers signaux faibles passent au vert", "record des exportations" l’an dernier à 492 milliards d’euros, hausse du nombre d’entreprises exportatrices passées à 125.000. L’objectif du gouvernement est de rattraper l’Italie et surtout l’Allemagne qui en compte 300.000. Au début du quinquennat le gouvernement s’était fixé un objectif de 200.000 entreprises exportatrices. L’ambition est aujourd’hui revue à la baisse. Il est prévu d’accompagner 26.000 entreprises d’ici à 2022. Chaque conseiller est spécialisé dans un secteur donné. 80 le sont dans l'industrie.

L’agriculture pourrait être déficitaire d’ici 2023

L’attention se porte en effet souvent sur l’industrie, mais un défi majeur attend la Team France Export : celui de l’agriculture, troisième excédent commercial derrière l’aéronautique et la chimie. Car deux alertes viennent d’être lancées coup sur coup : l’une de la Cour des comptes, l’autre du Sénat. Depuis les années 1990, la France est en effet passée du deuxième rang mondial à la sixième place en 2015, se faisant tailler des croupières par les Pays-Bas, l’Allemagne et le Brésil. Le recul est "général" et concerne aussi bien l’agriculture que l’industrie agroalimentaire, constate le premier président de la Cour des comptes, Didier Migaud, dans un référé publié fin mai. Le secteur a dégagé un excédent de 5,7 milliards en 2017, soit une baisse de 36% sur un an dans un contexte mondial pourtant en forte expansion. En dix ans, les exportations ont augmenté de 36% mais moins que les importations (+47%). La détérioration est particulièrement forte au sein de l’Union européenne qui a vu l’essor de nouvelles puissances agricoles comme la Pologne. L’excédent de 7,6 milliards d’euros en 2007 s’est rétréci comme peau de chagrin (400 millions en 2017). "Les groupes français ont davantage délocalisé leur production que leurs concurrents de l’UE", analyse Didier Migaud. Et "la production délocalisée se substitue à des exportations depuis le territoire français". L’Allemagne, par exemple, n’a pas fait ce choix. Le contraste est particulièrement saisissant pour la filière laitière : les industriels français transforment 23,8 milliards de litres de lait en France et plus de 20 milliards hors de frontières, alors qu'Outre-Rhin, leurs concurrents en transforment 30,3 milliards sur place contre et moins de 5 milliards en dehors du pays.
Et pourtant, fustige Didier Migaud, ce ne sont pas les "plans stratégiques" gouvernementaux qui manquent. Il en dénombre pas moins de neuf entre 2012 et 2018. Pour le premier président de la Cour des comptes, le rôle de l’État "n’est plus de fixer des cibles géographiques ou sectorielles", mais de "définir et de protéger les intérêts offensifs et défensifs du pays dans les négociations commerciales internationales". Il constate également que l’Etat n’a pas tiré toutes les conséquences venues accroître les compétences économiques des régions. "À ce rythme de décroissance, la France constatera son premier déficit agricole en 2023", alerte à son tour le sénateur LR de Haute-Loire Laurent Duplomb. Si le sujet est souvent abordé sous l’angle de la compétitivité - plus rarement sous celui de l'euro -, le sénateur pointe la "concurrence déloyale" des produits importés soumis à des normes moins exigeantes. "Entre 10 et 25% des produits importés en France" ne respecteraient pas les normes minimale pesant sur les producteurs français. "Trente pays concentrent 90% des exportations françaises. Il en reste donc plus de 150 à conquérir", lance le sénateur.

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