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Agriculture : équation délicate entre afflux de volontaires et besoins massifs de saisonniers

En pleine saison, 200.000 emplois de saisonniers seraient nécessaires dans l’agriculture qui a habituellement recours à la main-d’œuvre étrangère. Aussi, 225.000 volontaires pouvant cumuler chômage partiel et activité saisonnière se sont manifestés. Reste à savoir si l’offre et la demande concorderont sur la saison.

Le chiffre a fait le tour des médias : l’agriculture française aurait besoin de 200.000 bras pour assurer sa production saisonnière d’ici l’été. Si certains observateurs avancent un chiffre un peu moindre - de l’ordre de 100.000 à 150.000 saisonniers à court terme - ces estimations sont cependant en ligne avec l’étude sur l’emploi saisonnier réalisée en 2019 par la Dares (ministère du Travail) : elle chiffrait à 270.000 - ad minima - le nombre de travailleurs saisonniers annuels dans le secteur agricole, l’essentiel des embauches se concentrant sur la saison estivale et la période des vendanges (1). 

Le besoin concerne la plupart des régions françaises : "Il s’agit de récolter les légumes dans la vallée du Rhône, ou dans la Manche, les asperges dans les Landes, les fraises en Dordogne, les fleurs et les concombre de Centre-Val de Loire, et d’effectuer les travaux de taille et de palissage dans toutes les régions viticoles", détaille Sébastien Windsor, président des chambres d’agriculture. "Pour l’instant, l’essentiel des besoins est encore concentré au sud de la Loire", précise de son côté Sophie Rigondaud, de la Fédération nationale de l’agriculture biologique. Le besoin en qualification est, en général, assez faible quand il s’agit de récoltes. "En revanche, il est plus élevé pour la mise en place de cultures (plantations)", poursuit Sophie Rigondaud.

Multiplication des initiatives

Habituellement, ce besoin est comblé par un recours important à la main-d’œuvre étrangère, qui constituerait, selon les sources, entre un tiers et deux tiers du total. Et même si les professionnels prennent pour acquis la fermeture au moins temporaire des frontières, certains responsables politiques ne désespèrent pas d’arriver à faire venir des saisonniers d’autres pays, à l’instar de l’Allemagne et de l'Autriche. "Certains pays voisins font venir par avion des travailleurs saisonniers, testés à leur arrivée. Je suis prête à pousser ce dossier pour que la France fasse de même", prévient Alexandra Dublanche, vice-présidente de la région Île-de-France en charge du développement économique, de l’attractivité, de l’agriculture et de la ruralité.

À l'heure actuelle, les exploitants doivent donc, dans l’urgence, trouver d’autres solutions, plus locales. Et même pour les secteurs moins dépendants de l’étranger, comme la petite agriculture biologique, "les besoins de main-d’œuvre sont plus importants que d’habitude pour deux raisons : l’incapacité dans laquelle se trouvent certains salariés du secteur de travailler pour cause de maladie ou de garde d’enfants d’une part, et, de l’autre, la nécessité de réaliser des ventes directes pour remplacer les débouchés représentés par la restauration collective", poursuit Sophie Rigondaud.

Ces dernières semaines, les initiatives se sont multipliées : le 23 mars était lancé, par l’interprofession agricole, le site internet "Des bras pour ton assiette", soutenu par l’Anefa (Association nationale pour l’emploi et la formation dans l’agriculture), Wizifarm et Pôle emploi. Début avril, le ministère du Travail, associé à Pôle emploi mettait en ligne la plate-forme "mobilisationemploi" dédiée, entre autres, aux emplois agricoles.

Mais impossible de séduire des saisonniers, qu’ils soient réguliers ou nouveaux venus, sans travail de fond sur l’application des gestes barrières dans le secteur. Les deux plateformes précitées en font du reste un prérequis à la signature de tout contrat.

La MSA (Mutualité sociale agricole) et le ministère du Travail se sont attelés à la tâche et détaillent, sur leurs sites internet, toutes les précautions à appliquer selon l’activité. Des gestes barrière pas toujours si difficiles à mettre en œuvre, assurent les professionnels. "Ainsi, l’on peut organiser la cueillette avec une personne tous les deux ou trois rangs et l’on décale dès qu’un rang est fini. Quant aux repas, ils s’organisent par tours", explique Sébastien Windsor. Idem pour les plantations.

Cumul

La difficulté peut concerner l’hébergement : même si le recrutement plus local réduit les besoins, il faut monter des cloisons dans des hébergements collectifs, ou mobiliser des hébergements de tourisme ou des internats de lycées.

Il a fallu, également, prévoir des règles spéciales permettant aux salariés en chômage partiel d’aller travailler dans les champs. "Le salarié pourra cumuler son indemnité d’activité partielle avec le salaire de son contrat de travail dans la filière agroalimentaire, sous réserve que son employeur initial lui donne son accord pour respecter un délai de prévenance de 7 jours avant la reprise du travail", a précisé le ministère du Travail. Quant aux bénéficiaires du fonds de solidarité pour les très petites entreprises, indépendants, micro-entrepreneurs et professions libérales, ils pourront cumuler le versement par le fonds (1.500 euros début avril sur demande auprès du site des impôts) avec des contrats courts dans les entreprises agricoles et agroalimentaires.

Succès populaire

Si cette mobilisation a rencontré un grand succès populaire, son efficacité reste encore à démontrer. "Au 10 avril, nous comptions 225.000 inscrits dont un tiers de salariés en chômage partiel s’étant déclarés prêts à travailler, tout particulièrement dans les départements des Bouches-du-Rhône, de la Gironde, de la Haute-Garonne, de l’Hérault, de la Loire-Atlantique, du Nord et en Île-de-France", explique Richard Buxant, chez Wizifarm, qui gère la plateforme "desbraspournosassiettes".

Parallèlement, en revanche, seuls "4.300 inscrits se sont déclarés recruteurs et ont déposé 700 missions représentant 5.000 emplois dont 2.200 ont déjà été pourvus", poursuit Richard Buxant. Quant au site mobilisationemploi, il recensait, trois jours après son lancement, 371 offres d’emplois agricoles dont la majeure partie ont été satisfaites, d’après Pôle emploi.

L’on est encore loin, donc, des 200.000 offres d’emplois saisonniers annoncés. "Nous n’en sommes qu’au début de la saison, et ces sites attirent surtout les exploitants qui ont des besoins pour 3 semaines ou un mois. Pour les besoins plus longs, les employeurs restent prudents puisque, les candidats inscrits sur ces plateformes étant en général au chômage partiel, ils peuvent être amenés à reprendre leur emploi rapidement", explique Sébastien Windsor.

Accompagnement à la formation

De la même façon, le fait que seules 2.200 des 5.000 offres d’emplois proposées sur "desbraspourmonassiette" aient été satisfaites peut également interroger : "À ce stade, nous étudions les raisons", répond Richard Dixant. "L’inadéquation peut être purement technique car nous ne 'poussons' vers l’employeur que les profils situés à moins de 30 km de l’offre. Il faudra donc peut-être élargir un peu le périmètre. Mais il faut également très certainement un accompagnement à la formation pour orienter ces nouveaux travailleurs qui n’ont pas tous nécessairement les compétences requises."

Cependant, l’écho médiatique de l’opération a aussi favorisé un recrutement local par bouche à oreille, assurent tant Sophie Rigondaud que Sébastien Windsor, qui confirme : "Globalement, si tous les problèmes n’ont pas été réglés, la situation s’est un peu détendue." Pour l’instant du moins : la saison ne fait que commencer ! 

(1) Décembre 2019, note n° 057 : "Quelle place occupe l’emploi saisonnier en France ?"

 
 

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