Congrès des maires - Le désarroi des maires ruraux face à la "démocratisation" de la cocaïne

La recrudescence du trafic et de la consommation de cocaïne touche de plus en plus les communes rurales démunies face à ce phénomène, comme l'a montré la séquence du congrès des maires consacrée à la "sécurité du quotidien". En partenariat avec l'AMF, la Mildeca a édité un guide du "maire face aux conduites addictives".

Autrefois produit phare de la "jetset", la cocaïne se répand de plus en plus en France et atteint désormais les campagnes. Jacques Servat, maire du Plan, petite commune de 450 habitants près de Saint-Gaudens (Haute-Garonne), a alerté ses collègues, mercredi 23 novembre, dans le cadre d’une séquence du 104e Congrès des maires sur la "sécurité du quotidien". "La ruralité a changé, depuis le Covid on est en pleine mutation, la démographie augmente. Mais les problèmes se déportent, ceux que vous avez dans les villes, ils arrivent maintenant dans les campagnes", a-t-il témoigné. Selon lui, la cocaïne est devenue "un fléau". "Le problème des stupéfiants, ce n’est pas que dans les grandes et moyennes villes, c’est dans les campagnes profondes, très profondes même." Ancien officier de gendarmerie, l’édile n’a pas d’agent de police municipale à sa disposition et se retrouve "seul" pour gérer ces difficultés. Son ancien métier est un atout. Mais il se met à la place des maires de petits villages qui sont "complètement démunis". "Sans police municipale, je peux vous dire que c’est long 45 minutes à attendre les forces de l’ordre. C’est là que les accidents arrivent."

Selon la Mildeca (mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives), le nombre de consommateurs ayant expérimenté la cocaïne a été multiplié par quatre ces 20 dernières années. "Désormais moins chère et plus pure, la cocaïne bénéficie d’une image positive malgré des risques sanitaires et sociaux importants liés à sa consommation", souligne-t-elle. Nicolas Prisse, président de la Mildeca, médecin de son état, confirme le constat de cet élu rural. "Les évolutions qu’on voit ces dernières années, c’est quand même l’arrivée des psychostimulants et au premier rang desquels la cocaïne. On est dans un pays aujourd’hui où, quel que soit le territoire, même les petites communes, le rural, il y a des produits qui sont recherchés parce qu’ils boostent, générateurs de performances en matière professionnelle, festive et sexuelle", a-t-il expliqué.

"La cocaïne se diffuse largement"

Produite essentiellement dans trois pays d’Amérique latine (Colombie, Bolivie et Pérou), la cocaïne déferle en Europe et en France par le biais de "conteneurs qui sont sursaturés", profitant du plein essor du trafic dans les grands ports maritimes, comme Anvers, Rotterdam ou même le Havre (sans parler du "pont aérien" qu’est devenue la ligne Cayenne-Paris, comme s’en alarmait un récent rapport sénatorial). Cette recrudescence de la cocaïne vaut aussi pour son corollaire, le crack (la "cocaïne fumée"). "Croire aujourd’hui que le crack, c’est uniquement le nord-est de Paris, est malheureusement une erreur. Il y en a un petit peu partout. Et ce sont des produits dont, une fois qu’on tombe dans cette addiction-là, qui est une addiction forte, on a malheureusement beaucoup de difficulté à sortir, il n’y a pas beaucoup de traitement", alerte Nicolas Prisse. "Je dirais, à la limite aujourd’hui, il vaut mieux être addict à l’héroïne qu’à la cocaïne, mais c’est la cocaïne qui se diffuse largement."

Pour les élus, ces évolutions ont des répercussions concrètes, notamment la multiplication des points de deal répertoriés et cartographiés par les services du ministère de l'Intérieur. "Au départ j’avais des points de deal de cannabis. Aujourd’hui j’ai des points de deal de cannabis et de cocaïne. C’est beaucoup plus dur que la bataille sur le cannabis", commente Jean-Paul Jeandon, maire de Cergy (95), coprésident de la commission Sécurité et Prévention de la délinquance de l’Association des maires de France (AMF). Ce dernier a aussi constaté l’apparition de points de vente de cigarettes autour d’une gare. Et c’est d’ailleurs le deuxième message adressé par Nicolas Prisse : il ne faut pas baisser les bras sur les addictions plus classiques. Et de rappeler qu’avec 75.000 morts par an, le tabagisme est le "serial killer numéro 1" ou que 30 à 40% des crimes délits en France sont commis sous l’effet de l’alcool. C’est particulièrement le cas des violences intrafamiliales. Autre produit phare : le cannabis, avec 900.000 consommateurs quotidiens en France, un "niveau historique" qui résulte d’une "banalisation autour de ce produit" ces dernières décennies, alors que la concentration en THC (un principe actif nocif) a été multipliée par 4 au cours en vingt ans, "c’est une bombe pour le cerveau des enfants"…

Risque de "déstabilisation et de corruption"

Pour aider les élus dans leur travail de prévention, la Mildeca a édité, en partenariat avec l’AMF, un guide pratique du "maire face aux conduites addictives". Le document qui se veut très opérationnel rappelle notamment que les maires peuvent rechercher des subventions auprès de la préfecture ou de l’agence régionale de santé pour financer leurs actions. Ce travail partenarial permet des résultats. "Les résultats qu’on obtient chez les jeunes sont assez encourageants", souligne Nicolas Prisse, citant une enquête menée par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives début 2022 montrant que "pour le tabac, l’alcool et le cannabis, la consommation et l’expérimentation ont largement diminué ces dernières années". Pour exemple : en 2010, 24% des jeunes de classe de 3e avaient expérimenté du cannabis, chiffre tombé à 9,3% aujourd’hui. Répondant au désarroi du maire du Plan, Nicolas Prisse a indiqué que les correspondants locaux de la Mildeca étaient les directeurs de cabinet des préfets.

Outre les problèmes de la sécurité du quotidien, il y a quelques semaines, la délégation parlementaire du renseignement émettait de vives inquiétudes sur "les risques que le trafic de stupéfiants fait peser sur la France" en termes de "déstabilisation et de corruption". La délégation alerte sur l'apparition d'une situation "de 'narco-État' observée dans certains pays du Nord de l'Europe où l'emprise des organisations criminelles vise le plus haut sommet de l'État" (le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, a dû être placé sous protection policière l'an dernier, ndlr). "Le trafic de drogue apparaît comme un puissant générateur de déstabilisation des institutions publiques - à commencer par l'échelon local - et doit, par conséquent, être également abordé sous l'angle de la lutte contre la fraude et la corruption."

 

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