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Face au défi du vieillissement de la population, "il faut voir la ville avec des yeux de vieux"

Publié le
par
Sandrine Toussaint, à Uzès / Localtis
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Santé, médico-social, vieillissement

Face à la désertification médicale, au vieillissement de la population et aux nouveaux enjeux qui y sont liés, aujourd’hui tout le territoire est concerné et tout le monde se pose les mêmes questions. Il faut donc réfléchir ensemble et s’unir "à l'échelle de l'AMF". Tel fut le message d’Emmanuel Vigneron, professeur d’aménagement sanitaire à l’université de Montpellier, spécialiste reconnu de l’offre de soins, en introduction de la table ronde consacrée aux défis du vieillissement dans le cadre des Assises de l’APVF le 19 septembre à Uzès, dans le Gard.

"La réalité française est aujourd’hui celle d’une profonde désertification. Plus personne n’ose la nier", affirme Emmanuel Vigneron, professeur d’aménagement sanitaire à l’université de Montpellier, spécialiste reconnu de l’offre de soins, devant un auditorium à l’écoute ce 19 septembre à Uzès dans le cadre des Assises des petites villes de France. "Le phénomène s’est accentué. Auparavant il touchait essentiellement les cantons, aujourd’hui ce sont des départements entiers (la Mayenne, la Haute-Marne), des régions (Centre-Val de Loire, ancienne Champagne-Ardenne…) qui manquent de médecins, de spécialistes", ajoute le professeur dans son long plaidoyer pour la prise de conscience collective.

Le droit de vivre

Carte à l’appui, il montre le mal qui ronge le territoire. L’inégalité dans l’accès aux soins, c’est pour lui "une inégalité face à la mort donc à la vie". Sa carte de France voit du rouge un peu partout dans l'Aisne, le Cantal, les Vosges… de petits points qui traduisent parfois un taux de mortalité jusqu’à 30% supérieur à la moyenne nationale. "Les choses se sont fragmentées, on le voit entre la ville-préfecture et la périphérie départementale, on le voit dans l’Hérault, la Lozère, le Gard, entre la capitale régionale, son bassin et les périphéries, entre Paris et sa banlieue... Le léger mépris de l’administration, sans doute dû à une méconnaissance que l’on a des uns et des autres, creuse encore plus une situation déjà par endroits aux abois", interpelle Emmanuel Vigneron. "Tout le monde a partie liée. Qu’on soit une très petite, petite, moyenne ou grosse ville, insiste-t-il, on a le droit de se faire soigner, d’avoir un spécialiste, de bénéficier des dernières technologies moins douloureuses dans le cas du traitement de certains cancers. On ne peut admettre que l’on se fasse mieux soigner selon l’endroit où l’on vit."

Alors que faire ? Comment repenser le territoire, comment faire venir les médecins là où il en manque. Certains élus se sont saisis de la compétence. À l’exemple d’André Accary, président du département de Saône-et-Loire, présent à la table ronde, qui annonce depuis 2018 un recrutement de 50 médecins, la création de 5 centres de santé et de 45 antennes dans le département. "Nous avions 91 Ephad sans médecin ! Aujourd’hui, avec nos recrutements, on a restauré les docteurs dans ces établissements, mais aussi la visite à domicile. Nous avons reconstruit le maillage. Tous les maires se sont saisis du projet, les collectivités et le département ont mis la main à la pâte", se félicite-t-il.

Le grand absent

Tout comme la maire de Bourg-de-Péage et vice-présidente de l’APVF, Nathalie Nieson, qui souligne aussi qu’aider les personnes âgées, c’est aider les aidants. "Pour qu’ils ne tombent pas malades eux non plus, nous avons créé un accueil de jour municipal. Cela permet à des personnes vivant à domicile d’être accueillies pour une période allant d’une demi-journée à plusieurs jours par semaine. Cela passe aussi par l’aide au quotidien, les déclarations d’impôts en ligne compliquées pour les personnes âgées… Parfois, partager son jardin avec une personne qui va l’entretenir quand la personne âgée ne peut plus le faire..." Et de souligner encore et encore ce besoin d’entraide, de nouveaux services, de partages, de maillage territorial. Il en va selon elle de la responsabilité du maire. Dont le rôle est-il vraiment de pallier les manquements ? Se substituer à l’État ? C’est aussi en filigrane ce qu’il ressort de ces témoignages.

Le maire toujours plus compétent, toujours plus polyvalent. Une problématique soulevée par Martin Malvy, pour qui le grand absent de cette table ronde, pourtant moult fois mentionné, est le médecin. "On ne verra que dans 10 ans les effets de la réforme du numerus clausus", affirme-t-il, responsabilisant l’État et la profession médicale qui ont laissé la situation dégénérer. "Aucun des deux ne s’est préoccupé du problème, nos politiques, toutes couleurs confondues, ont construit cette situation (…) qui pose la question de savoir si c’est de la responsabilité du maire de se substituer aux responsables." Et l’ancien président de l’APVF de rappeler qu’effectivement, tout le monde est touché "quand, même dans une grande ville, on met 3 mois à avoir un rendez-vous avec un spécialiste". "Tant qu’on ne met pas en place des obligations d’installation sur le territoire, on ne réglera pas le problème", affirme-t-il. "D'un autre côté, si on ne fait rien, c’est non-assistance à personne en danger", relève André Accary qui opine du chef devant les propos de Martin Malvy.

Voir la ville avec des yeux de vieux

Sans accuser qui que ce soit, mais ne prenant plus de gants face à la situation qu’il juge dramatique, Jérôme Guedj, ancien président du département de l’Essonne, dénonce ce manque de visibilité factuelle. "Personne ne s’est penché sur cette évidence qu’est la transition démographique. Nous vivons un moment historique, quatre générations cohabitent", souligne-t-il. En 2030, il y aura en France 4 millions de plus de 85 ans. Selon lui, "il faut voir la ville avec un œil de vieux, fabriquer une ville plus douce pour tous". "Il faut que la ville soit adaptée pour que les personnes âgées puissent rester chez elles, remettre ces bancs dans les espaces publics que l’on a supprimés pour diverses raisons, repenser l’accès aux commerces, aux services publics." "Ces services et cette accessibilité servent aux citoyens, insiste-t-il, il ne faut pas penser qu’ils sont destinés à une seule catégorie. Les femmes avec enfants, les handicapés, les personnes blessées... tous, à un moment, bénéficieront de ces services. Il faut réintroduire des valeurs de lenteur." "On a fait des choses pour la jeunesse, on a fait un Agenda 21 pour l’écologie, il faut un projet pour prendre à bras le corps les personnes âgées. S’en occuper, ce n’est pas juste un banquet et le colis de Noël." Et de rappeler que c’est une demande électorale, "que 15 à 17% des électeurs sont des personnes âgées !". Le maire selon lui a un rôle d’ensemblier. Et l’auteur du livre "Plaidoyer pour les vieux" de rappeler que "l’isolement est un facteur de perte d’autonomie tout comme la sédentarité", les deux fléaux pour une personne âgée. Lutter contre la perte d’autonomie, c’est aussi investir sur le futur, "ce qui coûtera moins cher à la société" aussi… Ou, comme l'a résumé Jean Dumonteil, l’animateur de la table ronde, "le Care plutôt que le Cure".

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