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Formation : les limites à l’individualisation des parcours

Dans un récent rapport, l’OCDE étudie les dispositifs individuels de formation dans six pays dans le but d’analyser leur efficacité et leurs lacunes, et ainsi aider à élaborer des politiques de formation pertinentes. Alors que les dispositifs de plus en plus individualisés tendent à défavoriser les moins qualifiés, il convient de promouvoir des systèmes simples, en adéquation avec les besoins et dotés de financements pérennes.

Dans un rapport de novembre 2019 (1), l’OCDE rappelle que le monde du travail fait face à d’importants changements parmi lesquels le développement d’une pluralité de formes de travail (contrats courts, plateformes…) qui impliquent plus de mobilités et moins d’accès à la formation, alors que les Etats ont tout intérêt à ce que la population soit le mieux formée possible, autant pour accroître le niveau des compétences que favoriser la mobilité professionnelle. Aussi, non seulement les opportunités de formation doivent être renforcées, mais les moyens qui y sont alloués également, convient l’institution à l’issue de cette étude très fournie qui souligne notamment le regain d’intérêt pour les dispositifs individuels de formation.

Initié au début des années 90, ce type d’outils qui existe dans de nombreux pays dont six sont ici analysés (2) avait pour objectif principal de renforcer le choix et la responsabilité individuels en matière de formation, d’une part en abondant un fonds individuel et d’autre part en désolidarisant les droits à la formation de l’emploi ou de l’entreprise. Il s’agit soit de compte individuel dont le seul exemple du CPF français, soit de systèmes s’approchant du "chèque formation".

Les droits sont dès lors liés à l’individu et non plus à un emploi spécifique ni à un employeur. Ainsi, "les mesures en faveur de la formation professionnelle privilégient davantage l’individu que l’emploi", résument les auteurs du rapport. Dans ce contexte, le compte personnel de formation (CPF) français est souvent cité comme un exemple d’une nouvelle approche intéressante pour booster la formation professionnelle dans le nouvel environnement de travail.

Ciblage sur les moins qualifiés

Cependant, si le compte individuel de formation semble attractif au premier regard, il doit être considéré avec circonspection. A l’instar des autres dispositifs, il peut devenir une "boîte de Pandore", estime l'OCDE. En fait, aussi pertinente soit-elle, l’individualisation des parcours tend à creuser les disparités entre les personnes les plus formées et favorisées, et les plus démunis, en avantageant les premières. En effet, il ressort de cette étude que les cadres et les personnes avec un haut niveau de formation sont surreprésentés dans les parcours individuels de formation. En France, le fossé serait même plus important avec le CPF que dans les parcours de formation traditionnels.

En effet, la plupart des dispositifs nécessite un certain niveau d’autonomie limitant la capacité des moins qualifiés à concevoir leur parcours de formation et qui ont de plus souvent une mauvaise expérience de l’éducation initiale. Ils ont besoin "d’information en face-à-face, de conseils et d’être orientés pour transformer leurs droits à la formation en parcours efficaces".

L’OCDE suggère, sauf dans le cadre du CPF, de cibler le dispositif sur les moins qualifiés ou ceux dont les revenus sont faibles de manière à combler cet écart. Tout en reconnaissant que le ciblage entraîne davantage d’implications administratives, le rapport indique que les nouvelles technologies peuvent y remédier.

Développer les co-financements

Une autre alternative serait d’augmenter les moyens pour les groupes ciblés arguant que pour accroître de manière significative les niveaux de qualification, un accompagnement financier pendant la formation est nécessaire. "Les barrières financières freinent les personnes les plus désavantagées", assurent les auteurs du rapport.

En France par exemple, les droits dans le CPF pour les personnes les moins formées augmentent plus vite (800 euros par an) que ceux des autres groupes (500 euros). Une piste consisterait également à développer les co-financements, sauf qu’il est "complexe de faire des recommandations sur un niveau souhaitable de co-financements qui sont variables selon les besoins des individus". En outre, plus un dispositif dépend de ressources de type épargne individuelle ou de co-financement, moins il est redistributif. A l’inverse, l’expérience de la Haute-Autriche, de l’Ecosse et des Etats-Unis montre qu’un système financé par des fonds publics est très dépendant des politiques budgétaires et donc moins prévisible sur le long terme. "Le financement d’un compte via une contribution formation comme en France présente l’avantage de dédier le financement à cet usage spécifique, ce qui est fondamental dans le cas de véritables comptes individuels de formation", est-il indiqué dans le rapport.

Les limites de la digitalisation

Mais aussi indispensables soient-ils, les moyens financiers ne peuvent résoudre tous les freins à l’usage de ces dispositifs qui proviennent aussi de leur complexité pour y accéder. "Les systèmes de financement complexes et leur gouvernance fragmentée rendent difficile pour les usagers la compréhension du dispositif et son appropriation, et contraignent les employeurs à avoir besoin de l’assistance des services publics de l’emploi", indique l’OCDE. Les modalités d’accès au CPF français ont ainsi dû être simplifiées en réduisant le nombre d’acteurs et en rendant le site web dédié plus accessible. Des sites web mieux conçus et plus accessibles comme à Singapour, en Ecosse et aux Etats-Unis, favorisent l’autonomie des usagers. Mais la digitalisation totale des procédures risque d’exclure les personnes qui ne sont pas à l’aise avec l’usage d’internet. Il est donc important, préconise le rapport, de fournir un parcours alternatif avec la possibilité de faire les démarches sans passer par le numérique comme en Haute-Autriche, ou une hotline comme à Singapour ou encore de proposer une assistance en face-à-face quand les personnes suivent une formation via internet comme dans la région de Genève.

(1) "Individual learning accounts : panacea or pandora’s box ?" - Les dispositifs individuels de formation : panacée ou boîte de Pandore ? (exclusivement en anglais et en allemand)

(2) France, le compte individuel de formation (CPF) ; Haute-Autriche, le Bildungskonto ; Ecosse, the Individual learning/training accounts ; Etats-Unis, Individual training accounts Michigan et Washington ; Italie, Carta ILA (Toscane) ; Singapour, SkillsFuture credit.

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