France 2030 : une territorialisation manquée ?

À l'occasion du premier anniversaire de France 2030, la Première ministre a promis une plus grande territorialisation de ce plan de 54 milliards d'euros, comme le réclament les associations d'élus à cor et à cri. Ses annonces laissent cependant dubitative Intercommunalités de France qui demande des "gages réels".

Pour le premier anniversaire du plan France 2030, la Première ministre Élisabeth Borne s’est rendue dans le laboratoire d'Alain Aspect, prix Nobel de physique 2022, à l'Institut d'optique Paris-Saclay (Essonne). Ici, le physicien français, cofondateur de la start-up Pasqal, travaille sur "l’ordinateur quantique" pour lequel la France mise de grands espoirs. "C’est vraiment une chance pour notre pays d’avoir des équipes qui portent l’excellence, l’innovation et qui préparent les générations à venir de chercheurs", a salué l’ancienne polytechnicienne, avant de présider à Matignon le comité national de suivi du plan auquel participaient les représentants des régions et intercommunalités.

Pas moins de quatre équipes en France travaillant sur l’ordinateur quantique sont actuellement soutenues par ce vaste plan lancé par Emmanuel Macron le 12 octobre 2021 pour positionner le pays sur les technologies de demain, "l'industrie du futur". Sur les 54 milliards d’euros dont il dispose au total, la moitié des moyens sont fléchés vers des "acteurs émergents" (principalement des start-up), et 50% vers la transition écologique. 8,5 milliards ont été investis à fin septembre, 10 milliards d’euros l’auront été avant la fin de l’année, assure la cheffe du gouvernement. Elle promet 20 milliards d’euros d’engagements pour la fin 2023 et souhaite donner un coup d’accélérateur. Car la concurrence est féroce. Avec son Inflation Reduction Act doté de 370 milliards de dollars, le président américain Joe Biden ne cache pas son intention d’attirer à lui les industriels européens. À l’actif du plan, Élisabeth Borne a mis en avant le pacte de décarbonation des 50 sites les plus émetteurs de CO2 en France proposé par Emmanuel Macron aux industriels le 8 novembre. Alors qu’avec la crise énergétique, les États-Unis revendent déjà à prix d’or leur GNL, l’exécutif montre de l’agacement depuis quelques semaines. Ce plan américain "ne respecte pas les règles de l’OMC", a déploré Élisabeth Borne qui, dans un long entretien aux Échos, a indiqué le même jour que "le caractère massif des aides" pourrait créer des distorsions de concurrence et faire perdre à la France "10 milliards d'euros d'investissements" et "10.000 créations potentielles d'emplois". "C'est un sujet de préoccupation important que nous allons porter au niveau européen et que le président de la République va évoquer lors de sa visite d'État à Washington fin novembre", indique-t-elle.

1.700 projets soutenus en un an

Le plan arrive aussi opportunément pour répondre au durcissement des conditions de financement des start-up depuis le printemps, souligne Matignon. Alors que l’économie française est en proie à de sérieux doutes, le gouvernement veut aussi démontrer les avancées du plan. En un an d’existence, France 2030 a déjà permis de soutenir plus de 1.700 projets à travers une cinquantaine d’appels à projets. "On veut développer une filière complète dans l’hydrogène, on a d’ores-et-déjà sécurisé la production d’1 million de véhicules électriques à l’horizon 2027 (sur un objectif de 2 millions en 2030, ndlr), on avance aussi sur les petits réacteurs nucléaires (SMR), sur les micro-lanceurs…", a énuméré Élisabeth Borne.

Elle a aussi promis de veiller à la simplification et à la territorialisation du plan. "On veut ancrer davantage la démarche dans les territoires" pour "relayer les appels à projets et accompagner les porteurs de projets dans la création d’usines". "On va nommer des sous-préfets dans chacun des départements pour accompagner les porteurs de projets." En réalité, ils existent déjà. Devant la commission des affaires économiques du Sénat, mercredi 2 novembre (voir notre article), le secrétaire général pour l’investissement (SGPI) Bruno Bonnell, pilote du plan, avait déjà évoqué le rôle de ces "sous-préfets à l’investissement" qui désormais s'appelleront les "sous-préfets France 2030 et l'investissement". Il s'agit en fait d'un nouvel habillage des sous-préfets à la relance. Le SGPI s’était aussi félicité qu’une bonne part des projets provenaient des régions. Mais à regarder le premier bilan, avec respectivement 430 et 201 projets retenus, les régions Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes sont très largement devant les autres. Un paradoxe quand on sait que 75% de l'industrie se situe dans les territoires. L’Occitanie parachève le trio de tête, loin derrière (97 projets). Le Centre-Val de Loire n’en a que 24 et la Corse 5, presque autant que tout l’outre-mer réuni. Ces distorsions territoriales ont été pointées par les sénateurs.

"Sans territorialisation, pas de réindustrialisation"

Mobilisées dès la présentation du plan pour être parties prenantes, les associations d’élus restent sur leur faim après les annonces d’Élisabeth Borne. "Sans territorialisation, France 2030 n’atteindra pas l’objectif de réindustrialisation du pays", a réagi dans un communiqué Intercommunalités de France dont le président, Sébastien Martin, participait au comité de suivi. L’association attend désormais des "gages réels". Les intercommunalités se disent "en première ligne pour identifier les projets novateurs venant des territoires", sachant qu'avec 1.800 projets, le programme Territoires d'industrie a déjà "fait ses preuves". Devant les sénateurs, Bruno Bonnell avait annoncé que la région Paca allait faire l’objet d’une expérimentation pour "préqualifier" les projets remontant du terrain. Contactée, la préfecture confirme, mais indique qu’il est encore trop tôt pour en parler. Quoi qu'il en soit, la préfecture serait à la manoeuvre alors qu'une étude récente d'Intercommunalités de France montre que neuf intercommunalités sur dix disposent d'un service économique (voir notre article du 15 novembre 2022). Un vivier qui reste pour l'heure inexploité. De manière générale, les élus regrettent que le plan cible exclusivement l'industrie du futur, des start-up qui n'ont pas (encore) d'usine alors que des plans entiers de l'industrie "ancienne" risquent de couler dans la tourmente actuelle. Exemple avec les batteries électriques : alors que plusieurs fonderies ferment en France, il faudra recourir à de l'aluminium turc ou chinois pour les produire. "Aucun argent n'est investi dans les intrants qui nourrissent la production. On a une véritable scission entre la politique d'innovation et la politique industrielle", fustige un spécialiste de l'industrie.

 

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