Gens du voyage : Taverny (95) se livre à une communication sans tabou

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Tourisme, culture, loisirs

Val-d’Oise

Taverny (Val-d'Oise) a choisi de parler "sans détour" des gens du voyage. Concert, expo photos et petit guide ont été réalisés pour venir à bout des préjugés persistants sur cette population méconnue. L'opération de communication a été récompensée en décembre par le prix Cap'com de la citoyenneté.

En février 2004, les habitants et les scolaires de Taverny, dans le Val-d'Oise, se sont émus de l'histoire d'une famille de gens du voyage, interprétée par une troupe de théâtre professionnelle à la médiathèque. La pièce raconte l'aventure d'un écrivain à la mode qui passe huit jours avec une famille de voyageurs pour écrire sa prochaine oeuvre. On se retrouve dans la peau de ce personnage, qui représente le gadjo, "le sédentaire" en gitan, et l'on suit pas à pas sa découverte d'une autre culture. Commandée par la municipalité de Taverny, cette pièce traduit la tentative de mieux faire connaître le monde des gens du voyage auprès du public. Elle est l'une des actions fortes d'un plan de communication que la ville a mis sur pied en 2002. Un plan qui s'est échelonné sur dix-huit mois et qui devait accompagner la création en 2006-2007 sur la commune d'une aire d'accueil de trente-trois places pour les caravanes des nomades.
Le dispositif de communication déployé par la ville était vaste. Son nom, "Les gens du voyage sans détour", résume l'objectif de la municipalité : dire la vérité sur une population dont on se méfie, mais dont pourtant on ne connaît pas grand-chose. Dans un premier temps, à l'automne 2003, la ville a distribué à tous les Tabernaciens via le journal municipal un guide pédagogique de quinze pages sur le quotidien des gitans.

Du linge qui pend...

Ils ont pu y retrouver les questions qu'ils se posaient ("De quoi vivent les gens du voyage ?" "Payent-ils des impôts ?") à côté de rappels sur l'histoire, la langue, la religion et la culture des gitans. Le livret est aussi le moyen pour la municipalité d'expliquer pourquoi elle doit se conformer à la loi et construire une aire d'accueil. Il s'agit de désamorcer les craintes. "Notre quartier ne va-t-il pas être exposé au vandalisme ?", "L'implantation d'une aire d'accueil va-t-elle influer sur les prix de l'immobilier ?"
Une quinzaine de familles gitanes séjournent annuellement à Taverny. Les riverains n'acceptent pas tous le voisinage des caravanes derrière lesquelles pend du linge à sécher. "Lorsque la municipalité a annoncé la création d'une aire d'accueil, certains ont protesté, se souvient Françoise Lamau, adjointe au maire déléguée aux solidarités locales. Les gens ne sont pas contre les aires d'accueil, mais ils voudraient qu'elles soient ailleurs. Et ailleurs, c'est en fait nulle part, commente-t-elle. J'ai alors compris les limites de notre communication sur le sujet."
Elue en mars 2001, Françoise Lamau découvre le monde des gitans et le rejet dont ils sont victimes. Elle décide de mettre sur pied une stratégie de communication pour venir à bout des préjugés.

Communication sans angélisme

Dès avril 2001, elle se met au travail avec l'aide de la Ligue des droits de l'homme et de l'Association des voyageurs et gadjé (Advog) basée à Pontoise. Ensemble, ils recensent les questions que les habitants posent lors des conseils de quartier. De ces questions naît le livret pédagogique dont la maquette est réalisée par une société de communication. Les photos émouvantes des gens du voyage sont en noir et blanc. Comme celles de l'exposition réalisée sur commande par un photographe de l'agence France-Presse. Ces photos sont exposées sur l'aire d'accueil de Conflans-Sainte-Honorine. Les Tabernaciens sont invités à s'y rendre pour les regarder tout en découvrant l'aire d'accueil. Peu ont fait le déplacement, mais l'exposition est ensuite installée à la médiathèque de Taverny. Entrer dans le quotidien des gitans, c'est bien l'objectif qu'a voulu atteindre Françoise Lamau. La culture s'y prête bien. Après la pièce de théâtre jouée en février, les Tabernaciens ont pu découvrir le 21 juin, jour de la Fête de la musique les sonorités du groupe Urs Karpatz. "Nous avons voulu toucher tous les types de population, déclare Françoise Lamau, mais nous ne voulions pas faire d'angélisme."

"Le climat s'est apaisé"

Au final, "le climat s'est apaisé" estime Françoise Lamau, qui, avec le maire, Maurice Boscavert, a mené la concertation sur l'emplacement de la future aire d'accueil. Après de longues discussions avec les 600 riverains, le choix s'est porté sur une zone située au nord de la zone d'activités économiques. La mise en service de l'aire est prévue pour l'été 2007. Aujourd'hui, Taverny passe à une nouvelle étape, en se rapprochant des communes voisines de Saint-Leu-la-Forêt et de Bessancourt. Les élus et les techniciens des trois villes participeront prochainement à une formation commune sur les gens du voyage et les aires d'accueil. Des efforts qui sont de bon augure dans un département qui accuse un retard patent sur l'objectif de 1.035 places fixé par le schéma départemental. Actuellement, les sept aires d'accueil n'offrent que 218 places, une capacité très insuffisante pour les 2.500 à 2.800 caravanes stationnées dans le département.

Thomas Beurey / EVS Conseil pour Localtis

"Il faut apprendre à se connaître"

Françoise Lamau est adjointe au maire de Taverny, déléguée aux solidarités locales.

Vous vous êtes beaucoup investie afin de mieux faire comprendre qui sont les gens du voyage. Pour quelles raisons ?

Le Val-d'Oise est depuis très longtemps un lieu de prédilection pour les tsiganes et les gitans. Au Moyen-Age, la foire Saint-Martin était une importante plate-forme commerciale où ils vendaient les produits de leur artisanat. Le Val-d'Oise est resté un point d'ancrage. Elue en mars 2001, j'ai découvert les problèmes vécus par les gens du voyage, lorsque le mois suivant mon élection l'Association des voyageurs et gadgé (Advog) m'a invitée à son assemblée générale. J'ai alors été sensibilisée aux véritables atteintes à la dignité humaine dont sont victimes les voyageurs.

De quelles atteintes voulez-vous parler ?

Le Val-d'Oise ne possède que sept aires d'accueil, soit au total 218 places. On est loin des 1.035 places que prévoit le schéma départemental pour l'aménagement des aires d'accueil. Comme les gens du voyage ne peuvent y stationner que deux mois au maximum, ils se déplacent d'une aire à une autre. Dans notre département, beaucoup des gens du voyage qui sont itinérants sont en définitive contraints au voyage. Ils rejoindraient volontiers les sédentaires s'ils le pouvaient. Aujourd'hui, ils sont découragés. Et les stigmatisations continuent. La différence fait peur. C'est pourquoi il faut apprendre à se connaître et à vivre ensemble. Une société qui s'homogénéise, qui refuse les gens du voyage, est une société qui meurt.

Quels sont les problèmes quotidiens des gens du voyage ?

Il y a beaucoup d'exemples. Les gens du voyage sont des citoyens français et pourtant ils ne peuvent voter qu'à partir de 19 ans, contre 18 ans pour les autres. Les lois françaises posent aussi le principe de l'école obligatoire jusqu'à 16 ans. Mais les parents, contraints de se déplacer d'une aire à une autre, ne peuvent scolariser leurs enfants dans de bonnes conditions. Il faudrait qu'ils puissent, s'ils le désirent, rester neuf mois sur une même aire, c'est-à-dire le temps d'une année scolaire. C'est par la scolarisation que l'on parviendra à l'intégration des gens du voyage. Mais il ne faudra surtout pas détruire leur mode de vie. Il faudra aussi continuer à aménager des aires d'accueil, qui ne soient pas des ghettos. Et tant qu'elles seront en nombre insuffisant, il faudra être tolérant quant au stationnement sauvage. Enfin, il faudra réfléchir aux suites à donner aux schémas départementaux.

Dans l'Indre, Saint-Marcel réunit les "sages" de la commune

A Saint-Marcel (Indre, 1.700 habitants), le conseil des sages a permis d'atténuer les problèmes de cohabitation avec les gens du voyage.

Le conseil des sages de Saint-Marcel est composé de vingt-cinq membres. Un tiers représente la centaine de gens du voyage qui réside dans la commune, un autre tiers la municipalité, tandis que le dernier tiers représente les autres habitants. Cette initiative prise par Jean Roy, le maire élu en 2001, est unique en région Centre. Elle a contribué à apaiser le climat. "Avant, les gendarmes intervenaient deux à trois fois par mois, rappelle Jean Roy. Depuis, ils ne viennent plus." L'instance de concertation, qui se réunit deux à trois fois par an, a permis de mettre les problèmes à plat : difficultés de voisinage, nuisances sonores... "Il faut leur tendre la main sans vouloir les changer, explique Jean Roy. On ne fait rien spécialement pour eux. Il faut qu'ils viennent aux fêtes de la commune. Il faut qu'il s'intègrent." L'intégration des gens du voyage a d'ailleurs progressé depuis l'existence du conseil des sages. Les exemples sont nombreux. On les voit participer à la journée "Saint-Marcel propre", où les habitants nettoient bénévolement leur commune. Ils font partie des institutions municipales, comme le conseil municipal des jeunes. Quelques-uns font partie de l'association des chasseurs.

Aller plus loin sur le web :
 
Site internet du réseau Idéal dédié aux gens du voyage
http://www.gensduvoyage.org
 
De nombreuses ressources sur le droit applicable aux gens du voyage
http://www.gensduvoyage.com
 
Le site internet de l'Union nationale des institutions sociales d'action pour les Tsiganes
http://www.unisat.asso.fr

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