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Le Nord-Pas-de-Calais hisse la culture au sommet des beffrois

Rappprocher d'oeuvres d'exception un public en marge des cercles culturels classiques, telle était l'ambition du conseil régional du Nord-Pas-de-Calais en lançant l'opération "Les Beffrois de la culture". Pendant un an, douze mairies accueillent des pièces maîtresses issues du patrimoine national.

Tour haute et carrée, le beffroi fut construit au Moyen-Age pour protéger les villes des pillards. Dans le nord de la France, ce monument est devenu au fil du temps un emblème d'indépendance et de liberté. L'opération organisée en marge de "Lille 2004 capitale de la culture", et baptisée "Les Beffrois de la culture", prend tout son sens dans ce contexte historique particulier. A l'instar du beffroi, cette série de douze expositions vise à affirmer la proximité entre les publics et le patrimoine.
Lancée en janvier dernier, l'initiative prendra fin en décembre 2004. Au programme : une exposition par mois dans douze villes du Nord-Pas-de-Calais éloignées des circuits traditionnels de la culture. Aucune de ces petites cités du Nord ne possède en effet de musée. La présentation des oeuvres - "chefs-d'oeuvre du patrimoine national", précise ses organisateurs - est donc prévue dans les mairies aménagées pour l'occasion en salles d'exposition. "Le principe du projet est de rapprocher des oeuvres d'art d'exception d'un public exclu des musées, soit géographiquement, soit sociologiquement", expliquait Bruno Gaudichon, conservateur du musée d'art et d'industrie de Roubaix, lors de l'inauguration. Contrairement au schéma classique, ce sont cette fois les oeuvres qui se déplacent pour partir à la rencontre d'un public profane. Peintures, sculptures, oeuvres d'art de Picasso, Rodin, ou Corot sont présentées gratuitement en dehors des cercles confinés d'une élite privilégiée.

 

Un projet politique

L'initiative est avant tout le résultat de la volonté et de la détermination du président du conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, Daniel Percheron. Pour le commissaire des expositions, Danièle Bloch, "l'opération est née d'un projet politique". Son ambition ? Faire venir, dans les petits beffrois, des oeuvres mythiques illustrant toutes les disciplines et toutes les époques. Pour mettre en oeuvre son projet humaniste, le président de la région a fait appel à l'association des conservateurs des musées du Nord-Pas-de-Calais, regroupant cinquante professionnels de la culture et travaillant dans une trentaine de musées de la région. La préparation de l'opération exigera deux ans d'un travail acharné. La première difficulté a d'abord consisté à convaincre les grands musées régionaux et nationaux de prêter leurs oeuvres. D'abord réticents à voir des pièces maîtresses exposées dans des lieux inadaptés, les responsables se sont peu à peu laissés "séduire par la portée humaniste de l'initiative", remarque Danièle Bloch. Jean-Jacques Aillagon, alors ministre de la Culture, finit de convaincre les indécis en apportant personnellement son soutien au projet. Le Louvre, Beaubourg, le musée Picasso - pour ne citer que quelques exemples illustres - acceptent finalement de se séparer de certaines de leurs oeuvres au bénéfice de cette démarche, symbole d'une démocratisation culturelle sans précédent.

 

Qualité et encadrement

Pour attirer un nouveau public, souvent exclu des manifestations culturelles, le conseil régional n'a pas lésiné sur les exigences de qualité. Selon Danièle Bloch, "l'opération n'est pas un bricolage au bénéfice d'un public non averti. Les visiteurs se sentent complètement respectés". A l'origine, Daniel Percheron ambitionnait même de faire venir "La Joconde". Sa demande n'a pas été acceptée. Lot de consolation : "Les Glaneuses" de Millet. "Nous avons obtenu l'autorisation il y a juste trois semaines", se félicite la commissaire des expositions. Et, pour que la démocratisation culturelle ne reste pas un vain concept, les responsables régionaux ont tenu à mettre en place des équipes de médiation censées accompagner le public dans sa découverte des chefs-d'oeuvre présentés.
Dès son lancement, l'opération - dont le coût est estimé à deux millions d'euros - a connu un succès inattendu. Le premier volet "Autour de Rodin", à Liévin, a fait salle comble. "Nous espérions 8.000 visiteurs pour les trois premières semaines et nous en sommes à 9.000 au bout de 15 jours", annonce Emmanuelle Cabille, médiateur principal. A la fin du mois de janvier 16.000 personnes avaient admiré les oeuvres du célèbre sculpteur. Les autres volets des Beffrois ont connu un succès similaire : la seconde manifestation a accueilli 12.000 visiteurs, la troisième 4.500 et la quatrième 8.000. Un engouement qui tend à prouver qu'en matière culturelle, il y a moins d'ignorants que de personnes ignorées.


Kattalin Landaburu / Verbe online pour Localtis

"Les musées étaient d'abord réticents à prêter des oeuvres destinées à être exposées dans des lieux inhabituels"


 

Danièle Bloch est la principale commissaire des expositions "Les Beffrois de la culture".

Comment ont été choisis les oeuvres et les lieux d'exposition ? Autour de quel thème majeur s'articule les douze manifestations ?

Nous avons tenté de lier géographiquement le contenu de l'exposition avec la ville. La manifestation du mois de mai était liée au monde du travail. Elle a eu lieu à Aniche, ancienne cité ouvrière. La mairie d'Aniche possède d'ailleurs des vitraux mettant en scène l'univers de la verrerie et celui de la mine. L'exposition à Saint-Pol-sur-Ternoise présentait des oeuvres de Corot et d'autres artistes ayant séjourné dans le nord de la France. Les paysages représentés sont bien ceux de notre région. Mais ce lien entre la ville et l'artiste n'a pas toujours été possible. C'est le cas, notamment, de la première exposition à Liévin du sculpteur Rodin. Le thème conducteur des douze expositions, enfin, consiste à présenter, dans ces villes éloignées, des oeuvres mythiques connues de tous mais rarement admirées.

A-t-il été facile de convaincre les musées régionaux et nationaux de prêter leurs oeuvres ?

Le processus a pris du temps. Les musées étaient d'abord réticents à prêter des oeuvres destinées à être exposées dans des lieux inhabituels et surtout inadaptés tels que les mairies. Nous avons dû leur garantir que toutes les exigences de sécurité seraient remplies. Outre les gardiens, les lieux d'exposition ont été équipés d'un système de surveillance très sophistiqué. Les conditions climatiques ont également été prises en compte. Un muséographe, enfin, s'est chargé de recréer, dans les salles des mairies, de véritables petits musées. Une fois ces critères garantis, les grands musées nationaux et régionaux se sont montrés plutôt enthousiastes. Le ministre de la Culture de l'époque, Jean-Jacques Aillagon, a même personnellement manifesté son soutien à l'opération.

Après les Beffrois, la région envisage-t-elle d'autres projets culturels similaires ?

Daniel Percheron, président de la région et concepteur du projet, espère, à travers d'autres opérations, continuer à transmettre ce message : il faut rendre notre patrimoine, d'une infinie richesse, accessible à chacun. La culture ne doit pas être réservée à une élite. Elle doit être efficace et devenir un fait incontournable pour l'ensemble de la société. Selon lui, l'art nourrit l'imaginaire, la culture civilise. Il est donc essentiel de la transmettre à des gens qui subissent de graves difficultés financières. En valorisant un patrimoine culturel et intellectuel, nous devenons capables de soutenir une humanité en difficulté. D'autres projets existent. Ils devront répondre à ces exigences, mais ne peuvent encore être dévoilés...


 

Accompagnement et médiation


 

Une équipe de médiation a été constituée autour des Beffrois de la culture. L'organisation de visites ou la distribution de fascicules présentant les oeuvres facilitent l'accès de tous au contenu des douze expositions.

Bénéficiant du soutien inconditionnel du conseil régional, l'Association des conservateurs des musées du Nord-Pas-de-Calais n'a rien laissé au hasard. Initiative louable car dans le domaine de la décentralisation et de la démocratisation de l'offre culturelle, les intentions, si nobles soient-elles, ne suffisent pas. Pour les conservateurs responsables du projet, il ne s'agissait pas seulement de présenter des oeuvres telles que "Le Penseur" de Rodin ou "Le Portrait de Titus" par Rembrandt, mais surtout d'accompagner le visiteur dans sa découverte. Un important travail de sensibilisation a donc précédé le lancement des Beffrois de la culture. Une équipe composée de quatre historiens d'art se trouve, tous les jours, sur le lieu d'exposition. "Ils assurent une présence humaine à côté des oeuvres", souligne Danièle Bloch, commissaire des expositions. A la disposition du public, ces médiateurs répondent aux questions des curieux ou organisent des visites guidées. Sortes de passeurs entre l'objet d'art et les visiteurs, ils tentent de mettre en place un code de lecture "afin que tout le monde s'y retrouve", précise l'un d'entre eux. "L'exigence de qualité" et, d'autre part, "un accompagnement du regard grâce à un petit journal de l'exposition, ludique, didactique, simple", sont, selon Bruno Gaudichon, conservateur du musée d'art et d'industrie de Roubaix, deux des principaux critères mis en avant.
Offre d'exception et encadrement expliquent le succès de l'opération. Et, pour ses responsables, l'objectif initial a été atteint, la plupart des visiteurs n'étant pas des habitués des musées ou des salles d'exposition. Des groupes d'adolescents, souvent considérés comme la tranche d'âge la plus difficile à sensibiliser à la culture, auraient même fait part de leur enthousiasme auprès des médiateurs. "Ils viennent d'eux-mêmes et montrent une curiosité inhabituelle", se félicite Danièle Bloch, avant de conclure : Pour nous c'est une merveilleuse victoire."

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