Interview Jean-Emmanuel Gilbert, Co-fondateur d'Aquassay

Jean-Emmanuel Gilbert, Co-fondateur et Directeur Développement de la société Aquassay, accompagne les industriels et les collectivités comme Limoges Métropole dans leur transition hydrique. Il partage ici son retour d’expérience sur les impasses dans lesquelles se trouvent nos modèles actuels de consommation d’eau, et les solutions pour mener une véritable « transition hydrique ». Découvrez l'interview qu'il nous a accordée.

Temps de lecture : 10 minutes

Avant d’aborder ce que vous entendez par une « transition hydrique », et ce qu’elle implique pour les territoires, que retenez-vous de la sécheresse de l’été 2022 (qui n’est d’ailleurs toujours pas terminée) ?

Jean-Emmanuel Gilbert : "Cela fait une dizaine d’années que nous sommes en interaction avec des collectivités et des industriels et que nous présentons l’enjeu eau dans sa globalité. La perception du sujet a évolué au fur et à mesure des épisodes de sécheresses assez dures, comme en 2019 et maintenant en 2022. L’eau est bien sûr un enjeu local, sur lequel les différents territoires n’ont pas du tout été impactés de la même manière. L’année 2022 a fait prendre conscience à la quasi-totalité des acteurs que non seulement nous étions face à une tendance lourde liée au changement climatique (augmentation de la température, décalage du cycle de l’eau…). Mais aussi que nous faisons face à la problématique de l’aléa. Ce sont surtout les inondations et les sécheresses qui sont en train d’impacter les systèmes humains, qu’il s’agisse d’organisations, de collectivités ou d’industries. La prise de conscience est assez importante, voire radicale chez certains de nos interlocuteurs.

Auparavant les acteurs voyaient l’eau comme un souci lointain et non-prioritaire. Dorénavant certains ont été tellement touchés qu’ils ne peuvent plus se permettre de se retrouver dans de telles situations ingérables. Ce n’est pas tant une question de coût, mais une question de continuité d’activité. Les aléas récents ont entrainé énormément de réflexion sur la nature de la relation entre les activités humaines et l’eau. Pas uniquement sur la partie quantitative, mais aussi sur la partie qualitative : lors d’un épisode de sécheresse, les polluants sont beaucoup moins dilués dans l’eau, ce qui engendre des impacts beaucoup plus importants sur les écosystèmes, et une dégradation de la ressource. C’est un cercle vicieux qui se met en place. Les différents responsables publics comme privés ont ainsi compris qu’on était face à un enjeu beaucoup plus important, vital et immédiat que ce qui était préalablement imaginé. L’année 2022 est certes « exceptionnelle » par rapport au passé, mais ce sera la nouvelle norme d’ici une dizaine d’années."

 

Cela suggère que les événements « exceptionnels » en 2050 seront sans commune mesure avec ceux que nous connaissons aujourd’hui…

Jean-Emmanuel Gilbert : "Tout à fait. La grande peur des collectivités avec lesquelles nous travaillons est que nous nous retrouvons dorénavant avec des sécheresses qui se suivent chaque année. Cela notamment réduit la possibilité pour les capacités de stockage de se régénérer. Les chiffres que nous observons sur la Région Nouvelle Aquitaine, sur la base du travail réalisé par l’Agence de l’Eau Adour-Garonne (Garonne 2050), indiquent que d’ici 2040 nous manquerons environ 1,2 milliards de mètres cubes d’eau à l’année, ce qui correspond à 40% des usages ! Il apparait évident qu’il ne sera pas possible de stocker ou dessaler l’eau à une telle hauteur. On est hors d’échelle.

Il va donc bien falloir remettre à plat les usages, pour savoir quels sont les usages vitaux que l’on doit conserver, et ceux qu’on ne pourra plus physiquement ou économiquement maintenir sur le territoire. 


Je comprends que traditionnellement nous étions dans des approches curatives. On a un problème de pompage donc on installe une station de pompage, on a un problème de pollution donc on installe une station d’épuration, on a un problème de stockage donc on installe des infrastructures de stockage… Ce que vous proposez est différent. Qu’est-ce qu’un territoire en « transition hydrique » ?

Jean-Emmanuel Gilbert : "Une transition hydrique est une approche systémique. Le principe de base que nous mettons en avant pour faire comprendre la nature du problème, et les solutions qu’il faudrait y apporter, est que les activités humaines et les espaces naturels des territoires se sont développés en adéquation avec le cycle de l’eau. Or ce cycle de l’eau, et surtout ses aléas, sont en train de changer. Nous allons donc avoir une inadéquation grandissante entre l’organisation d’un territoire, et les nouvelles conditions climatiques.

La stratégie jusqu’à présent avait été de supposer que l’écart serait facile à gérer, et qu’il suffisait de contrebalancer le déséquilibre en agissant sur l’offre, avec plus de technologie : retenues, forages, traitements etc. Nous observons que c’est une impasse économique, avec des investissements et des coûts d’exploitation importants, ainsi qu’un nouvel élément qui est entré en ligne de compte, qui est la forte augmentation du coût de l’énergie et sa forte variabilité. Or l’eau consomme beaucoup d’énergie pour être pompée, transportée etc. Agir uniquement sur l’offre est également une impasse environnementale, car on continuerait à surexploiter les ressources hydriques et à consommer de plus en plus d’énergie, à mesure que les aléas climatiques sont de plus en plus prononcés et que le cycle de l’eau se déséquilibre.  Compte tenu de l’ampleur de l’enjeu, il est évident qu’il faut améliorer le système : son efficience, sa modernisation, etc. Mais si on ne fait que ça, on ne répondra pas au problème. Il faut transformer le système.

La notion de « transition » est réellement une transformation du système. D’après les termes du Ministère de la transition écologique, « la transition n’est pas un simple ajustement, mais une reconfiguration fondamentale du fonctionnement et de l’organisation du système. C’est donc une transformation structurelle, qui touche simultanément les secteurs technologiques, économiques, écologiques, socio-culturels, institutionnels. Et les évolutions de ces secteurs se renforcent mutuellement. »  Dans le cas d’une transition hydrique, nous allons ainsi agir sur les usages. Est-il encore pertinent de mener une activité qui consomme énormément d’eau sur un territoire qui en manque ? Il va falloir se réinterroger au niveau de l’efficience des activités présentes sur le territoire, leur durabilité, et leur adéquation avec le nouveau régime climatique et le cycle de l’eau. La transition hydrique revient à remettre à plat, sur un territoire donné, toutes les eaux disponibles (l’eau potable, mais aussi l’eau pour le milieu naturel, pour l’industrie, pour l’agriculture, pour le tourisme etc.). A partir de cela, il faut recenser toutes les activités qui nécessitent cet approvisionnement en eau, et se demander si elles sont cohérentes, efficientes, durables, et résilientes si l’on devait subir 2-3 années de sécheresse.

A partir de cette cartographie des ressources disponibles et des usages que l’on souhaiterait maintenir, nous allons retrouver les équipements et infrastructures qui vont relier l’un à l’autre. Ce peut être des infrastructures très simples, comme un forage-arrosage. Il peut y avoir également des infrastructures beaucoup plus lourdes comme les usines de potabilisation de l’eau, des stations de traitement des eaux industrielles etc. C’est cette cohérence que nous allons interroger et que l’on va essayer de faire évoluer de manière à passer vers le nouveau régime d’équilibre."

Schéma 1 JEG
© Source: schéma de Jean-Emmanuel Gilbert

Certaines actions seront très simples, comme la chasse aux gaspillages. D’autres seront plus impactantes en termes de solutions organisationnelles ou techniques, pour améliorer l’efficience. Et dans certains endroits, il va falloir interrompre certaines utilisations de l’eau, qui ne seront plus tenables à moyen terme, voire à court terme. Il va falloir accompagner tous les acteurs du territoire : l’agriculture, l’industrie, le tourisme, la ville… Cette dernière fait face à la problématique de l’eau potable, qui reste encore utilisée pour des usages comme la voirie ou l’arrosage. Ce sont des cas à réinterroger. La transition hydrique est ainsi un programme d’accompagnement d’un territoire pour passer d’un mode d’équilibre du 20ème siècle à celui du 21ème siècle, adapté aux nouvelles contraintes.

Schéma accompagnement des territoires
© Source; schéma de Jean-Emmanuel Gilbert

C’est un programme au long cours qui se mène sur 30, 40, 50 ans ?

Jean-Emmanuel Gilbert : "Dans certains cas, les choses peuvent aller rapidement. En cas de crise, la DREAL ou la Préfecture peuvent imposer des réductions drastiques des consommations, au point où certains acteurs économiques voient leur modèle s’écrouler. Nous poussons cependant les territoires à être davantage dans l’anticipation. La transition hydrique va être menée sur le temps long car c’est un changement structurel. Les résultats que l’on obtient cependant ne sont pas dans 50 ans, ils peuvent être immédiats ! Sur certaines opérations que nous avons menées, on observe des gains importants après 6 à 12 mois. Nous allons agir au niveau des utilisations auprès de chacun des usagers.

Après avoir établi toute une cartographie des usages, nous allons accompagner des usagers partenaires avec lesquels on va avancer en premier. Ce ne sont pas nécessairement ceux qui consomment le plus ; ce peut être ceux qui rejettent le plus de polluants ; ce peut être aussi des acteurs qui ont un effet d’entrainement sur les autres. Par exemple, si l’on parvient à nouer un partenariat avec des centres commerciaux, l’impact direct de leurs consommations et de leurs rejets sera certes faible, mais ils peuvent avoir un effet d’entrainement sur les autres usagers en communicant et en valorisant leurs efforts. Ainsi on parlera de la problématique de l’eau à partir d’actions concrètes, au contact direct de la populationIl faut bien sûr communiquer sur la nature du problème et l’état des lieux, mais aussi sur les solutions qu’on met en place. Cela manque actuellement. L’action entraine l’action, donc mettre partout en place à l’échelle du territoire (chez le coiffeur, à l’hôpital, à la bibliothèque, à l’école, dans les restaurants, chez les industriels) permet d’engager le territoire dans sa transition hydrique."

 

Face à ce vaste chantier, que peuvent faire les collectivités qui se demandent par où on commence ?

Jean-Emmanuel Gilbert : "Pour que les choses soient rapidement opérationnelles, l’objectif est de créer une dynamique territoriale pour que chacun progresse dans la même direction : donc une prise de conscience, et une mise à disposition de moyens humains et financiers (aides de l’Agence de l’Eau, de la Région etc.) pour que les acteurs s’engagent car ils sentent qu’ils vont y gagner. Il faut orienter les organisations existantes dans un but commun. Le sujet doit être partagé avec la Chambre de Commerce et d’Industrie, la Chambre des Métiers et de l’Artisanat, la Chambre d’Agriculture, les clusters d’entreprises, etc. en leur faisant comprendre que le territoire est à risque, et qu’on a collectivement à gagner en changeant de direction : « partagez-vous ce constat ? Comment est-ce que votre organisation pourrait s’impliquer ? ». Ce n’est pas qu’un problème d’eau mais un projet politique. Il y a un problème technique, mais il y a aussi un problème politique, juridique, et économique.

Au niveau des collectivités, il faut mettre en place des équipes capables d’animer les différents réseaux d’acteurs. Avec les problématiques actuelles d’inflation, les collectivités peuvent se dire qu’elles n’ont pas les moyens de prendre en charge une telle action. Je pense cependant le contraire. Mettre en place une transition permet une bien meilleure maitrise des coûts d’exploitation sur toutes les infrastructures d’eau : moins de coûts de pompage, moins de coûts de dépollution… Il y a ainsi un retour sur investissement. La mise en place des premiers changements peut prendre 2 à 3 ans, après quoi les collectivités peuvent observer les premiers résultats.

Les gains ne se limitent pas qu’à la maitrise des coûts directs liés à l’eau, mais aussi aux coûts de l’énergie. Certaines collectivités dans ma région me disent que le coût de l’énergie lié à l’eau est passé de 400 000 euros à 2,2 M€ : où va-t-on trouver 1,8M€ ? On voit bien là l’impasse économique ! Donc la transition, c’est-à-dire une véritable transformation des usages, peut engendrer des gains très importants. Il y a plein de solutions possibles à ce niveau-là : diversification des ressources, décentralisation de l’approvisionnement et du traitement, cascades d’usages, réutilisation des eaux usées… Ces solutions doivent être posées par rapport à la nature du problème. Ce n’est pas parce qu’une technologie marche dans un territoire qu’elle marchera partout. Il faut partir d’un diagnostic fin des ressources et des usages de l’eau, et d’une réflexion sur l’accompagnement des acteurs."

Schéma territoire en transition hydrique
© Source: schéma de Jean-Emmanuel Gilbert

On pourrait également rajouter parmi les gains la réduction des conflits d’usage, et la réduction des risques, de manière à assurer les fonctions vitales de l’eau. Quels sont les modèles juridiques qui pourraient inciter à s’engager dans la transition hydrique ?

Jean-Emmanuel Gilbert : "Je ne suis pas expert mais dans mes discussions avec des interlocuteurs plus aguerris sur la question, on s’interroge sur « le droit de l’eau lorsqu’il n’y a plus d’eau ». Est-ce que le cadre juridique actuel permet de gérer au mieux les conflits d’usage, et les prévenir ? Il ne s’agit pas juste de dire « lorsqu’on est en crise et qu’il n’y a plus d’eau, voilà comment il faut agir ». Il faut imaginer des règles en amont pour éviter d’arriver à des situations de crise. Il a là un chantier important devant nous."

 

Quels sont les modèles économiques de la transition hydrique ?

Jean-Emmanuel Gilbert : "Si nous restons dans des modèles assis sur le nombre de mètres cubes consommés et les mètres cubes rejetés, alors que les territoires vont entrer en restriction, nous allons avoir une réduction du chiffre d’affaires des entreprises de distribution et de dépollution. Si l’on répercute cette réduction du chiffre d’affaires sur les usagers, cela risque de faire exploser le coût de l’eau à certains endroits. Il doit donc y avoir une grande réflexion de fond. A ce jour, les modèles économiques se cherchent encore et je n’ai vu personne annoncer avoir trouvé la bonne solution. Mais il est de plus en plus communément admis que les modèles économiques existants ne sont pas durables : actuellement, plus on consomme et on pollue l’eau, plus les entreprises de pompage et de dépollution sont rémunérées.

Les modèles économiques se heurtent à d’autres limites : les coûts d’exploitation et les coûts de l’énergie comme nous l’évoquions, mais aussi le coût du renouvellement des réseaux et des canalisations, de plus en plus vétustes et sources de fuites. Tout cela s’inscrit dans un contexte où les moyens financiers des collectivités sont déjà de plus en plus contraints, ce qui limite la possibilité d’investir dans de grosses installations à entretenir sur les 50 prochaines années."

Un enjeu économique majeur consisterait donc à inciter et rémunérer davantage l’efficience et la dépollution, plutôt que ne rémunérer uniquement le pompage et la dépollution. Sur un autre volet, pouvez-vous nous parler de la notion de « filière » de transition hydrique ? En quoi celle-ci diffère-t-elle de la filière eau actuelle ?

Jean-Emmanuel Gilbert : "Ceci pourrait devenir un développement très positif pour les territoires. L’eau est un enjeu environnemental, économique, et sanitaire. Mais c’est aussi des segments de marché très importants, qui sont en train d’émerger au niveau mondial. Les premiers qui mettront en place des solutions organisationnelles et techniques qui permettent de mieux gérer l’eau seront gagnants. Limoges Métropole est un territoire qui entretient un rapport historique important avec l’eau : l’Office International de l’Eau, un acteur notable dans le domaine de l’information et de la gestion de la donnée autour de l’eau, y est notamment implanté.  Il y a aussi une école d’ingénieurs, une Université active, un cluster d’entreprises qui a rejoint le réseau SOLTENA en Nouvelle Aquitaine et qui compte une partie Eau importante, pilotée à partir de Limoges… Nous avons donc tout un écosystème. Limoges Métropole devient ainsi un territoire d’expérimentation de la transition hydrique, ce qui permet aux différents acteurs d’imaginer de nouvelles solutions et d’avoir des sites vitrines sur lesquelles s’appuyer pour ensuite aller répondre à d’autres besoins dans d’autres régions en France et à l’étranger.

Dans le cadre plus général de la transition écologique, de même qu’il y a une filière hydrogène, une filière photovoltaïque etc, il y a également une filière de la gestion de l’eau qui va faire émerger de nouvelles technologies et organisations. Notamment, je pense que nous allons aller vers des organisations multi-ressources décentralisées, ce qui ne correspond pas aux organisations actuelles, où nous avons essentiellement des schémas centralisés et déconnectés des usages, avec des grandes usines d’eau potable et des stations d’épuration. Nous pensons avec Aquassay que la production d’eau de qualité, correspondant à un usage précis (pas forcément de l’eau potable), se fera progressivement au plus près des usages. Et que le traitement de l’eau sera plus pertinent s’il est réalisé à la sortie de l’usage.

Exemple très simple : nous avons mis en place chez certains de nos clients un tri des effluents, de manière à séparer :

  • les phases les plus problématiques, particulièrement chargées et toxiques
  • les phases moyennement polluées qui sont envoyées dans les systèmes de traitement
  • les phases plus claires qui peuvent être réutilisées directement pour faire des cascades d’usage, ou du REUT (Réutilisation des Eaux Usées Traitées) localement.

On a donc ici une décentralisation de la gestion de l’eau, avec des techniques et services différents de ceux d’aujourd’hui. Cela constitue un potentiel très important en matière de développement économique et d’emplois pour les territoires."

 

Merci, c’est passionnant. Nous approchons de la fin de notre échange. Peut-être pourrions-nous aborder d’autres solutions techniques ou organisationnelles ? Je ne saurais toutes les nommer : agroécologie pour stocker l’eau dans les sols, réutilisation des eaux usées, recharge artificielle des nappes etc. je vous laisse librement en détailler quelques-unes.

Jean-Emmanuel Gilbert : "Nous menons nos travaux auprès de territoires qui sont dans des configurations très différentes : en milieu rural le problème ne se pose pas de la même manière que dans une grande agglomération. Chaque territoire va avoir ses propres spécificités en termes de ressources, usages, infrastructures existantes etc. Il ne faut donc pas imaginer qu’une seule technologie ou une seule manière de faire sera applicable partout. Il ne faut pas imaginer qu’on va résoudre un problème systémique avec une seule solution. C’est à l’échelle de la totalité des usages qu’il faut concevoir les solutions. On a donc toute une boite à outils, avec les exemples que vous avez cités, et il y en a évidemment d’autres. Il y a par exemple l’utilisation des eaux de pluie, que nous faisons peu en France. Il y a des gains rapides à réaliser, par exemple récupérer l’eau de pluie pour l’utiliser dans les toilettes : celle-ci est jaunâtre, mais elle n’est pas sale.

Il y a les cascades d’usage : une eau qui n’a pas été contaminée et qui reste claire peut être utilisée pour un usage secondaire. Cela se fait également très peu en France, où la gestion de l’eau demeure centralisatrice, comme je l’évoquais. Dans le cas du REUT, on réutilise les eaux usées traitées soit à la sortie de l’usage avant d’être mélangées avec les autres eaux, ou à la sortie de la station d’épuration. Le dimensionnement de l’installation et le choix du type de traitement seront très différents selon des aspects techniques (débit, charge etc.) et surtout selon ce qu’on veut faire derrière comme usage. L’objectif n’est pas de tout récupérer pour faire de l’eau potable : de notre point de vue cela relève du techno-solutionnisme, à savoir une inflation sur la technologie, la consommation d’énergie, les tuyaux… et où l’on continue à ne pas se préoccuper de la nature et de la pertinence des usages. En revanche dans certains endroits, il peut être pertinent de récupérer des eaux usées traitées, et réaliser un traitement supplémentaire pour adresser un autre usage, qui permettrait ainsi de consommer moins d’eau potable ou d’eau prélevée dans le milieu naturel. Cela concerne par exemple l’eau brute en entrée d’industrie.

Voilà pour quelques solutions techniques. Il y a aussi des actions plus systémiques : il existe déjà depuis quelque temps la notion « d’écologie industrielle », c’est-à-dire une configuration où les rejets des uns deviennent les matières premières des autres. Il y aura aussi des actions sur la protection de la ressource, à la fois pour éviter sa contamination et pour tenter de la régénérer. Cela peut concerner l’agroécologie, où l’on essaie de maintenir au maximum la matière organique (et donc l’eau) dans le sol, ce qui limitera les assèchements. Sachant qu’il n’y a pas qu’un problème d’eau, mais aussi un problème d’augmentation de la température, qui accroit l’évaporation et la transpiration des plantes. Les impacts se voient donc démultipliés : dans les milieux aquatiques, l’eau devient ainsi moins abondante ET plus chaude.

Il faut donc lancer des actions au niveau des milieux naturels pour que les écosystèmes puissent continuer de fonctionner. Cela limitera d’autant plus l’impact des aléas climatiques. Les sécheresses sont de plus en plus dures, de plus en plus longues, et se suivent plusieurs années de suite. Ces variations-là seront de plus en plus difficiles à anticiper et piloter sans une protection efficace des écosystèmes et des ressources. Un problème connexe est l’artificialisation et l’imperméabilisation des sols en milieu urbain. L’évacuation de l’eau se fait ainsi de plus en plus vite, ce qui limite l’infiltration de l’eau dans les sols. Les grandes agglomérations viennent de perdre une part importante de leur eau utile en seulement 10-15 ans. Nous avons une situation où d’un côté nous continuons à prélever de plus en plus d’eau, et de l’autre côté nous avons de moins en moins d’eau qui pénètre dans le sol, du fait de l’artificialisation et du changement du cycle de l’eau. Il faut donc se poser la question de la manière de réinfiltrer l’eau dans le sol.

Il y a beaucoup d’actions possibles au niveau des usages, de la protection des ressources etc. Mais la base de toute cette stratégie est la connaissance du territoire, et la manière dont on se projette sur quelques dizaines d’années : l’évolution de la ville, du climat etc. Cela permet de se demander si telle ou telle solution est réellement durable : résout-elle le problème pour 3 ans ou pour 50 ans ? Ce n’est pas tout à fait le même retour sur investissement ! Nous notons cependant que les données dont nous disposons sont généralement insuffisantes pour décrire la nature du système hydrique d’un territoire."

 

Que manque-t-il dans les données à disposition ?

Jean-Emmanuel Gilbert : "Par exemple nous allons retrouver dans les bases de données publiques des données surtout quantitatives. Il y a peu de données qualitatives sur la concentration des polluants, car elles sont considérées comme des données privées. Même sur les données quantitatives, il existe surtout des bilans annuels. Cela permet d’avoir les grandes masses, mais ce n’est pas suffisant pour décrire le système. Pour concevoir une transition hydrique, il est nécessaire de disposer des variations pendant l’année. Par exemple une situation de pic de consommation pendant l’été diffère grandement d’une situation de consommation stable pendant l’année. L’impact des aléas ne serait pas du tout le même.

D’autres données ne figurent pas dans les bases car on ne sait pas les mesurer. Par exemple l’abreuvement des animaux d’élevage, qui est important dans certaines régions, n’est pas pris en compte. Seule l’irrigation est prise en compte. Autre exemple, dans le Limousin qui compte beaucoup d’étangs, l’évaporation des étangs privés n’est pas suivie, alors qu’elle concerne une quantité qui dépasserait, par moments, l’ensemble de la consommation du territoire. C’est donc une véritable enquête à la Sherlock Holmes à mener : explorer les données disponibles, les valider, les enrichir, identifier les points aveugles… Cette enquête pousse à faire le tour des différents acteurs, ce qui participe à créer la dynamique territoriale. Dans mon cas, cela m’a permis d’entrer en contact avec les DREAL, les Agences de l’Eau, les Chambres d’Agriculture, les CCI, la CMA etc. Et chacun arrivait avec son point de vue, ses problématiques, mais aussi ses informations et données. C’est avec les différentes pièces de ce puzzle qu’on arrive à constituer un état des lieux, à partir duquel préconiser des stratégies et des actions."