Radicalisation - "Les maires doivent s'engager dans cette lutte contre l'islamisme radical"

Alors que les propos du ministre de la Ville, Patrick Kanner, - selon lequel une centaine de quartiers en France "présentent des ressemblances sur tel ou tel aspect avec Molenbeek" - suscitent de vives réactions depuis ce week-end, la question de la responsabilité des maires revient sur le devant de la scène. Interrogé par Localtis le 16 mars, le directeur de l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), le préfet Cyrille Schott, appelle de ses voeux un "islam de France" et insiste sur le rôle des maires dans la prévention de la radicalisation. A ce titre, l'INHESJ a décidé d'ouvrir davantage ses formations aux élus.

Localtis - Le gouvernement a pris toute une série de mesures d'ordre répressif depuis 2012 dans la lutte contre le terrorisme. Mais il semble qu'en matière de prévention, la France soit plus en retard par rapport à d'autres pays. On pense notamment à l'Allemagne, au Danemark…

Le gouvernement a pris la mesure du problème, en renforçant les services de renseignement et leurs moyens. Si on veut tâcher d'éviter les prochains attentats, des moyens techniques, humains et une coordination sont nécessaires pour pouvoir être informés et sévir. Mais il y a aussi toute une démarche de prévention qui certes n'est pas vieille en France, en lien avec des structures spécialisées, des associations... On a toute une série d'expériences menées en France, par exemple à Mulhouse sur les questions de justice. Il faut s'appuyer dessus. A cela s'ajoute une bonne coordination au niveau européen. Ensuite, il y a toute une action sur la détection des jeunes qui peuvent être en voie de radicalisation. Comment faire en sorte d'éviter que cette démarche conduise au pire ?
Enfin, on ne pourra éviter un vaste débat sur la laïcité. L'islam en France doit devenir un "islam de France". Je pense qu'une grande majorité de nos concitoyens de culture musulmane aspirent à vivre en paix comme les autres citoyens. D'ailleurs, une grande partie d'entre eux occupent des postes de responsabilité d'excellente manière. Il faut lutter contre la volonté de Daech de diviser la société française, de créer un rejet de l'islam. C'est un combat contre l'extrémisme violent. Il faut être déterminé, tout en tenant un discours d'unité nationale.

Dans les pays cités plus haut, les collectivités semblent plus impliquées. En France, les maires se plaignent parfois du manque d'information des services de l'Etat...

En France, les mesures de prévention ont été lancées par l'Etat et dans l'environnement de l'Etat. Mais c'est en train de changer. On implique de plus en plus les collectivités. C'est le choix de l'INHESJ. En janvier, nous avons organisé un séminaire sur la radicalisation à destination des préfets, des procureurs et des recteurs, en partenariat avec le Comité interministériel à la prévention de la délinquance et les trois ministères concernés. Cela a très bien marché. Et nous envisageons d'élargir notre prochain séminaire sur le sujet, au mois de juin, à des élus de grandes villes. Tout le réseau de la formation de la fonction publique territoriale, dont le CNFPT, doit s'impliquer sur ces questions. Nous avons rencontré le président de l'Association des maires de France (AMF), François Baroin, qui nous a confié que c'était l'une des grandes préoccupations des maires. Et le sujet sera bien présent lors de leur prochain congrès (un atelier est en effet prévu le 1er juin à 9h30, ndlr).

Concrètement, qu'est-ce que l'INHESJ peut apporter aux collectivités ?

Nous devons fournir des outils de compréhension à nos décideurs, aussi bien du côté de l'Etat que des collectivités. Nous pourrions apporter beaucoup aux élus, plus que nous le faisons aujourd'hui. C'est notre souhait. Au-delà du séminaire consacré à la radicalisation, nous sommes en train de mettre en place une formation spécifique pour les élus, au mois de mai. D'une durée de quinze jours, elle se tiendra au sein de l'Ecole militaire, et sera ouverte à tous.
Il faut absolument que les collectivités rejoignent ce chemin. Lors du Salon des maires début juin, nous serons pour la première fois présents sur le stand du ministère de l'Intérieur.

S'agissant des lieux de radicalisation, au début, il a surtout été question d'internet, ce qui a conduit à un renforcement de l'arsenal répressif. Puis on a parlé de certaines mosquées ou salles de prières, voire à présent de quartiers entiers. Qu'en est-il ?

La question des prisons est bien sûr fondamentale. Il y a aussi les écoles, certains quartiers. Internet est un instrument de radicalisation mais effectivement, par rapport au discours initial, sur le fait que certains se radicalisent sur internet, on s'aperçoit en réalité qu'il y a toujours des liens avec d'autres personnes. Internet ne vient que confirmer une démarche. Le "loup solitaire" n'est pas si solitaire que cela. Il a toujours des contacts avec des petits groupes. Pour ce qui est du 13 novembre, on avait affaire à quelque chose de beaucoup plus organisé.

On évoque aussi parfois les foyers, les clubs sportifs…

Nous n'avons pas à ce stade travaillé sur la question spécifique des clubs sportifs. En revanche, j'ai présidé en 2014 et 2015 le conseil d'administration d'Adoma. Cette question de la radicalisation violente a été pour le conseil d'administration un sujet de préoccupation majeure, il y a toujours eu une grande vigilance là-dessus.

Vous appelez de vos vœux un "islam de France". Que voulez-vous dire par là ?

C'est toute la question de l'islam "de France" Aujourd'hui, les imams dépendent souvent de pays étrangers où ils sont formés. Parfois, ils ne connaissent pas la langue française. Mais il y a aussi toute une partie d'imams autoproclamés. Celui qui parle le plus fort risque de prendre des responsabilités. Il nous faut donc des imams correctement formés. Un mécanisme a été mis en place au sein du Conseil français du culte musulman. Mais à un moment donné, il faudra que les imams soient formés en France et confirmés par une forme de décision officielle.

Le politologue Gilles Kepel mettait récemment en cause la responsabilité de certains élus qui n'hésitent pas à s'appuyer sur des salafistes pour acheter la paix sociale. Plus récemment, le maire de Sevran a été montré du doigt par la famille d'un jeune tué en Irak… Que vous inspirent ces exemples ?

On ne peut pas parler de façon aussi générale. J'ai rencontré récemment un élu, parlementaire, maire d'une commune, qui s'est impliqué pour favoriser l'ouverture d'une mosquée, mais il porte un regard vigilant. Il a réussi à créer de très bons liens.
Il y a quelques années, on parlait de ceux qui achetaient la paix avec les grands frères, que l'on consacrait animateurs sociaux. Aujourd'hui, on parle de grands frères qui tenteraient de radicaliser les jeunes… Ce qui est sûr, c'est que les maires doivent s'engager dans cette lutte contre l'islamisme radical, la radicalisation violente et pour que l'islam trouve sa place dans notre pays.

A l'occasion de la présentation d'un rapport sur la prévention des dérives fondamentalistes dans les quartiers en début d'année, le président de Ville et Banlieue, Marc Vuillemot, maire de La Seyne-sur-Mer, confiait avoir délogé une association qui, sous prétexte de soutien scolaire, faisait du prosélytisme. Aujourd'hui totalement indépendante de la municipalité, cette association connaît une fréquentation décuplée. C'est un véritable casse-tête pour certains…

Oui c'est un vrai casse-tête. Il faut pour les élus garder la main. Je suis favorable à un "accommodement raisonnable" avec la laïcité*. Parfois, ce sont les faits qui imposent les choses.

Propos recueillis par Michel Tendil

* Dans un article paru dans le numéro 30 des Cahiers de la sécurité et de la justice (quatrième trimestre 2014), Cyrille Schott précise cette idée d'"accommodements raisonnables" déjà utilisée par la commission Stasi en 2003. Il propose notamment d'utiliser le droit local d'Alsace et de Moselle pour "créer une faculté de théologie musulmane et lui rattacher la formation des imams".
 



 

 

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