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Masques, gels, respirateurs... comment les collectivités contribuent à structurer une filière de crise

Ici, un pôle de compétitivité teste de nouvelles solutions de masques de protection, là c'est une agence de développement qui dresse un état des lieux de la capacité de production locale de masques. A Pau, une PME fabrique des appareils respiratoires… Face au manque criant de matériel de protection contre le coronavirus, les territoires s'organisent pour structurer une filière de crise. Les régions en première ligne. Tour d'horizon des initiatives locales.

Alors que la polémique enfle sur l'impréparation du pays en matériel de protection (masques, gels hydroalcooliques, respirateurs...) pour faire face à la pandémie de coronavirus, Emmanuel Macron était en visite ce 31 mars 2020 dans une fabrique de masques, près d'Angers. L'usine de la PME Kolmi-Hopen située à Saint-Barthélémy-d'Anjou, le plus gros des quatre producteurs français, tourne maintenant 24 heures sur 24 pour accroître sa production. "Avant la crise, nous produisions en France 3,3 millions de masques par semaine. Fin avril, nous serons à plus de 10 millions. Nous aurons plus que triplé en quelques semaines et nous continuerons cet effort pour continuer la multiplication de nos capacités de production. Et je veux que d'ici la fin de l'année, nous ayons obtenu justement cette indépendance pleine et entière", a affirmé le président de la République lors de son déplacement. Des propos qui se veulent rassurants pour le personnel soignant et celui des Ehpad. Mais c'est encore insuffisant : leurs besoins sont estimés à environ 40 millions de masques par semaine… En attendant la montée en puissance de la capacité de production maison, la France a passé commande pour un milliard de masques à la Chine. La première livraison (8,5 millions) est arrivée le 30 mars. Une seconde livraison de 12 millions de masques est attendue le 1er avril.

60 millions de masques commandés par les régions

Très vite, pour accélérer la distribution aux soignants en lien avec les agences régionales de santé (ARS), les régions se sont aussi mobilisées. L'Etat centralisait jusqu'à mi-mars toutes les commandes et réquisitionnait les importations de masques. Mais depuis la levée de cette réquisition des importations le 20 mars (décret n°2020-281 publié le 21 mars 2020), les conseils régionaux sont partis à la chasse aux masques à l'étranger.

Au total, plus de 60 millions de masques ont ainsi été commandés par les régions : des masques chirurgicaux et des masques de protection respiratoire individuelle (FFP2). Pour l'Ile-de-France, la commande atteint 20 millions de masques, 5 millions dans les Hauts-de-France avec une nouvelle commande équivalente à venir, 5 millions dans le Grand Est et 4 millions en Provence-Alpes-Côte d'Azur ainsi qu'en Bourgogne-Franche-Comté.

"Les premières commandes devraient être livrées cette semaine, précise-t-on à Régions de France, d'autres commandes suivront." Ces masques viennent essentiellement de Chine (Shenzhen, Shanghai, Canton). Ils sont destinés en premier lieu aux soignants des hôpitaux, ceux des Ehpad, aux médecins ou praticiens paramédicaux, agents des services médico-sociaux, services à domicile, patients mais aussi aux services départementaux d'incendie et de secours (Sdis). Les priorités sont définies en lien avec les ARS. "La difficulté est de s'assurer de la qualité du matériel commandé, d'apprécier le niveau de prix proposé, et des capacités des sociétés d'import-export, de garantir des délais de production et de livraison courts et d'imposer à ce marché les règles de la commande et de la comptabilité publique", explique Régions de France.

Mobiliser la production locale

Parallèlement, et dès le début de la crise, les régions ont mobilisé les stocks présents dans les entreprises des territoires et activé la production locale, par l'intermédiaire des agences de développement économique et des pôles de compétitivité notamment.

Les agences de développement économique, bras armé des régions, ont pris les devants pour organiser ces filières de production temporaires. "L'idée est de structurer une filière en très peu de temps, explique à Localtis Antoine Angeard, directeur général du Cner, la fédération des agences d'attractivité, de développement et d'innovation. Et les agences sont capables de solliciter très vite les entreprises locales qu'elles connaissent bien. Il y a des contacts très forts avec les dirigeants d'entreprises que les agences appellent directement. Elles les mobilisent pour qu'ils adaptent quand c'est possible leur outil de production." Exemple avec l'Agence de développement Nord Franche Comté (ADNFC). "Nous avons travaillé avec les entreprises locales sur la capacité de produire des masques de protection, témoigne Gilles Cassotti, directeur de l'ADNFC, à ce jour, nous avons la capacité de produire quelque 3.000 à 4.000 masques par jour."

Seul écueil à cette mobilisation : les normes de fabrication des masques, qui ont tardé à arriver. "Il fallait avoir la validation et le cahier des charges de la Direction générale de l'armement (DGA) du ministère des Armées, l'Afnor a également publié ses normes le 27 mars", indique Gilles Cassotti. Un document de référence a en effet été diffusé par l'Afnor pour fabriquer un nouveau modèle de masque, dit "masque barrière", qui vise à protéger la population saine, en complément des gestes barrières indispensables face à l'épidémie. Ces masques barrières répondent à un niveau d'exigence moindre que les masques chirurgicaux et FFP2, utilisés en priorité par le personnel soignant et les populations exposées. Le cahier des charges de la DGA a quant à lui été mis en ligne le 16 mars. Il définit les critères pour la fabrication de masques alternatifs aux masques FFP2. Un cahier des charges complémentaire, réalisé par l'Institut français du textile et de l'habillement (IFTH) définit les normes pour la fabrication de masques anti-projections.

Quand une entreprise d'hôtellerie de luxe fabrique des blouses 

"Pour éviter d'attendre ces normes, certaines entreprises se sont mises en capacité de produire d'autres matériels de protection, comme des blouses, qui ne nécessitent pas de cahier des charges spécifique", relate Gilles Cassotti. C'est notamment le cas de l'entreprise RKF, référence mondiale du linge sur-mesure d'hôtellerie haut de gamme qui, en quinze jours, a mis en place une production de blouses dans son usine de Luxeuil (Haute-Saône), la plus importante du groupe, mais aussi à Belfort. Les premières confections devraient sortir dès le 2 avril, après un travail énorme de structuration et d'organisation, réalisé en lien avec les services de l'Etat, l'agence de développement, les chambres de métiers et les artisans du coin. La ville de Luxeuil a participé quant à elle à la campagne de recrutement, permettant à l'usine de renforcer ses troupes. Elle s'est notamment fait le relais du projet via les réseaux sociaux, permettant à toutes les entreprises du secteur, dont le cœur de métier est la couture, de se manifester.

Du côté des pôles de compétitivité, la dynamique est aussi là. Les pôles de la filière Mode et luxe et l'IFTH (Institut français du textile et de l'habillement) ont été particulièrement sollicités pour apprécier les solutions existantes ou innovantes susceptibles d'être mobilisées dans le cadre de la lutte contre le virus, en complément de masques traditionnels. Un groupe de travail de la Direction générale des entreprises (DGE) en lien avec le comité stratégique de filière Mode et luxe, les pôles Euramaterials et Techtera, les industriels du textile (UIT), de l'habillement (UFIHM) et l'IFTH, a lancé un appel à propositions à destination d'entreprises prêtes à proposer des solutions pour augmenter la capacité de production nationale.

"Il va falloir mettre un peu de cohérence dans toutes ces initiatives"

"Nous travaillons sur deux aspects, explique à Localtis Corinne Farace, déléguée générale du pôle de compétitivité Techtera. Le premier, en lien avec l'IFTH, correspond à la mise en place d'un système pour recenser et faciliter les mises en relations entre confectionneurs, producteurs de matières et demandes de masques à l'échelle du territoire. Pour le moment, nous avons identifié quelque 550.000 masques sur cette place de marché, sur une demande de 9 millions. Le deuxième aspect est la création de masques innovants, de nouvelles solutions de protection." D'après Xavier Roy, directeur général de France Clusters, la mise en place de bases de données pour faire le point sur l'offre et la demande est un rôle nouveau pour les pôles de compétitivité et les clusters, qui sont sur ce point des courroies de transmission essentielles, en lien avec les conseils régionaux, l'Etat et les acteurs territoriaux. "Il faut cela dit faire attention à l'organisation, car les régions sortent des plateformes, nous aussi, le niveau national également. Il va falloir mettre un peu de cohérence dans toutes ces initiatives", insiste le directeur général de France Clusters.

Constructeurs automobiles, Air Liquide… tout le monde est sur le pont

Les acteurs locaux se saisissent aussi de la production des autres matériels et produits indispensables pour faire face à la crise, tels que les ventilateurs de réanimation. A Pau, Eove, une société créée en 2014 et acquise par Air Liquide en 2018, va se réorganiser pour doubler sa production de respirateurs, voire la quadrupler prochainement si nécessaire. Elle fabrique habituellement 200 respirateurs pour patients à domicile par mois.

Plus globalement, un consortium de quatre grands groupes industriels français, mené par Air Liquide, s'est créé pour fabriquer d'ici mi-mai 10.000 respirateurs pour équiper les hôpitaux débordés par les cas graves. Annoncé par Emmanuel Macron le 31 mars, ce consortium rassemble aussi le spécialiste des équipements électriques Schneider Electric, l'équipementier automobile Valeo et le constructeur PSA. La France compte atteindre une capacité de 14.000 lits en réanimation, contre 5.000 avant la crise.

Les équipes dédiées à la Formule 1 chez Renault prêtent aussi main forte. Elles vont être amenées à analyser du matériel médical pour ensuite le reproduire et fabriquer des pièces pour des respirateurs, voire concevoir de nouveaux prototypes, avant d'en produire en plus grande quantité en cas d'homologation. A l'instant T, la France dispose de 30.000 appareils respiratoires, un nombre qui risque de ne pas être suffisant.

Construire un nouveau modèle industriel

L'Assemblée des communautés de France (AdCF) a dressé un état des lieux des nombreuses initiatives des industriels redéployant leurs activités pour faire face à l'urgence. Au-delà de l'impératif sanitaire, "ces réorganisations permettent de maintenir de l’activité au moment où nombre de secteurs entrent en chômage technique sous l’effet de la fermeture des débouchés, des ruptures de chaines d’approvisionnement ou des demandes de sécurité du personnel", souligne l'association. Outre Eove, on y trouve Martin Technologies, une PME de fabrication de claviers à membranes et tactiles, situé en Maine-et-Loire, qui s'est mise à produire des claviers de commande nécessaires aux respirateurs artificiels, et des entreprises de Guadeloupe, souhaitant rester anonymes, qui mettent à disposition des milliers de litres d'alcool de canne pour la production de gel… Les producteurs d'alcool agricole de métropole sont aussi mobilisés pour répondre à la demande croissante des gels, tout comme les vignerons, qui fournissent quant à eux la glycérine indispensable à la fabrication du gel.   

Les acteurs locaux, comme les agences de développement, ont aussi un rôle de soutien et d'information auprès des entreprises. "Beaucoup d'agences de développement ont contacté toute leur liste d'entreprises locales une à une pour faire un état des lieux, les soutenir et les informer sur les dispositifs d'urgence en vigueur, signale Antoine Angeard, certains chefs d'entreprises se sentaient seuls, inquiets, la démarche les a beaucoup marqués." Le rôle de ces structures est aussi d'amener à avoir une réflexion de fond sur la façon de produire en France. Le pôle de compétitivité Polepharma, de la filière pharmaceutique et santé, a ainsi appelé l'Etat à se saisir de la question de l'indépendance sanitaire de la France. A l'occasion d'une conférence téléphonique qui s'est tenue le 30 mars, les 18 présidents de régions ont pour leur part appelé à "construire un nouveau modèle industriel pour l’après-crise". Ils proposent à l'Etat d'élaborer ensemble un "plan de relance" reposant sur "une réindustrialisation du pays autour des filières et productions nouvelles, sur tous les territoires".

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