Pour le Comité européen des régions, la crise bouleverse les lignes de fracture de l'UE

Dans son premier "baromètre régional et local", le Comité européen des régions estime que la crise sanitaire a dessiné une "nouvelle géographie de l'Union", qui ne répond ni aux divisions classiques (rural/urbain, centre/périphérie), ni aux découpages de la politique de cohésion. Le comité plaide une nouvelle fois pour une plus grande prise en compte des collectivités, seules à même d'apporter une réponse "sur-mesure" aux impacts économiques "profondément territoriaux" d'une crise qui risque de se traduire par l'émergence d'une "génération perdue".

Les autorités locales, dernier recours quand tout s'écroule ? Pour promouvoir le rôle des collectivités dans son premier baromètre régional et local (à vocation annuelle), présenté en ouverture de la 18e "Semaine européenne des villes et des régions", le Comité européen des régions (CdR) ne fait pas dans la dentelle, dénonçant notamment une "action de l'Union européenne et des États membres plutôt chaotique au début de la crise". "Recommandations sanitaires contradictoires, persistance des inégalités en matière d’éducation, manque de coordination des mesures de confinement entre les États, appauvrissement des personnes vulnérables, insolvabilité croissante des PME ont contribué à éroder la confiance dans les politiques nationales et européennes et à alimenter le populisme", juge-t-il sans ambages. Et de vanter "en comparaison, la confiance dans l’action régionale et locale [qui] reste plus élevée, montrant une fois de plus l’importance de la démocratie locale". Le Comité des régions ne s'appuie toutefois pas uniquement sur les défaillances des échelons supérieurs pour asseoir la légitimité de collectivités dont il constate qu'elles étaient "en première ligne" pendant la crise. Et qui entendent bien le rester !

Une "nouvelle géographie" de l'UE

Aux termes d'une analyse nourrie, le Comité dresse le constat que si le Covid-19 n'a épargné personne, ses impacts économiques, "complexes et multiformes", sont surtout "profondément territoriaux". Entendre, très différents d'une région à l'autre. Plus encore, ils ne correspondent ni aux divisions classiques urbain/rural, centre/périphérie, ni aux découpages des politiques de cohésion. Le rapport distingue ainsi onze "caractéristiques régionales" qui influent sur l'impact économique du confinement (plus ou moins long et sévère en fonction des régions) : la part de l'emploi dans les secteurs à risques (industrie, commerce de gros et de détail et de la réparation des véhicules, restauration, immobilier, secteur culturel, des services à domicile…), la dépendance vis-à-vis du tourisme et du commerce international, la part de la population exposée aux risques de pauvreté et d'exclusion sociale, de l'emploi des jeunes, des micro-entreprises, des auto-employeurs, des emplois transfrontaliers, le PNB/habitant régional, le montant de la dette nationale et la qualité des institutions publiques.
Au regard de ces critères, en France, le Grand Est, bien qu'ayant fortement souffert de la crise sanitaire, émargerait ainsi au rang des régions potentiellement les moins affectées économiquement, au contraire de l'Île-de-France et de la région Rhône-Alpes.
Le tout dessine une "nouvelle géographie de l'Union", qui appelle une évaluation minutieuse des besoins et des réponses sur-mesure… que les collectivités locales sont les plus à mêmes à apporter (CQFD).

Des politiques de relance sources d'inégalité

Une intervention des autorités locales que le Comité juge d'autant plus nécessaire que les politiques de relance mises en œuvre, qui peuvent entraîner des distorsions de concurrence et favoriser les "États membres aux poches les plus profondes", Allemagne en tête, risquent de renforcer davantage encore les inégalités préexistantes entre régions, menaçant à terme la cohésion de l'ensemble.
Le Comité attire particulièrement l'attention sur le risque d'une "exacerbation de la fracture numérique" entre zones rurales et urbaines, grandes et petites entreprises, travailleurs qualifiés ou non, alors que la crise a "fait des technologies numériques un impératif", mais aussi sur celui d'une "génération perdue". "Les emplois des jeunes sont plus menacés que les autres, et seuls six États membres sont en mesure d’offrir un enseignement numérique à 80% ou plus de leurs étudiants", a ainsi souligné Apostolos Tzitzikostas, président du Comité, lors de la présentation du baromètre (qui pointe également le fait que les femmes sont plus durement touchées). Le tout pouvant conduire à une nouvelle "fuite des cerveaux" des régions rurales ou périphériques – après celle constatée avec la crise de 2008 –, qui viendrait contrarier le mouvement de retour en grâce des campagnes, favorisé par l'essor du télétravail ou de la télémédecine permis par la crise. Autre source de préoccupation du comité, que les États membres privilégient les financements d'urgence de structures existantes aux solutions de long-terme, plus ambitieuses et complexes, notamment en matière de transition écologique – une menace jugée d'autant plus grande dans les pays aux capacités administratives limitées ("quand vous coulez, ce n'est pas le bon moment pour apprendre une nouvelle technique de nage").

Risque d'une renationalisation des politiques

Des craintes encore avivées par le fait que les mécanismes prévus emportent une certaine renationalisation des politiques. "Rien ne garantit que les États membres canaliseront le financement de React-EU [programme de réponse immédiate à la crise qui vise à ajouter 58 milliards d'euros aux programmes de politique de cohésion 2014-2020 en cours] vers les programmes régionaux", alerte par exemple le comité. Ce dernier relève encore que "le mécanisme de reprise et de résilience permettra aux États membres de demander le transfert de ressources sous gestion partagée", comme l'a pointé Christophe Rouillon dans un avis que le Comité des régions devait adopter sans modifications substantielles ce 15 octobre. Et ce alors que les finances des collectivités sont confrontées à un effet ciseau d'autant plus dévastateur qu'elles ne ménagent pas leur peine – et donc leurs ressources – pour porter secours à leurs concitoyens, et notamment aux plus vulnérables. Autant de raisons qui justifient, selon le comité, que les autorités locales soient pleinement associées aux différents dispositifs (Semestre européen, mécanisme de résilience, plans nationaux de relance…). "Ces dernières semaines, nous avons envoyé un message très clair aux gouvernements de nos États membres. Nous estimons que les villes et les régions devraient être associées dès le départ à l'élaboration des plans nationaux de relance", a d'ailleurs plaidé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, lors de son premier discours devant le comité. L'ancienne élue locale allemande a prononcé à l'occasion une véritable ode aux autorités locales même si, pour l'heure, ces dernières ne trouvent guère leur place dans les textes élaborés par la Commission...

Les autorités locales plus en cour que les États ou l'UE

Pour enfoncer le clou, le comité s'appuie sur un sondage en ligne réalisé à sa demande par l'institut Kantar début septembre, dont il ressort que les 26.000 citoyens européens interrogés font davantage confiance aux autorités locales (52%) qu'à l'Union européenne (47%) ou leur gouvernement (43%), y compris pour prendre les mesures idoines pour surmonter la crise. 67% des sondés considèrent encore que les collectivités locales n'ont pas assez d'influence dans la prise de décisions au niveau européen. Ils souhaitent qu'il en aille différemment prioritairement en matière de santé (45%), d'emploi (43 %) ou d'éducation/formation/culture (40%). À l'inverse, ils sont seulement 10% à le souhaiter pour la transition numérique, 12% pour la recherche et l'innovation, 20% pour la défense ou 25% pour les transports.

 

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