Qui sont les femmes de la LegalTech ?

Les femmes ne représentaient que 7% des fondatrices de LegalTech en 2019. De plus en plus de juristes se présentent pourtant dans les formations numériques. Comment expliquer cette disparité de genre dans la LegalTech française et quelles en sont les conséquences pour les startups du droit ?

L’écart entre le taux d’activité des femmes et celui des hommes s’est largement réduit ces 40 dernières années. Mais si la part des femmes dans la population active augmente, certains emplois et secteurs d’activités leur restent cependant peu accessibles. À l’image des fonctions politiques les plus importantes (notamment au Sénat où les femmes sont représentées à moins de 40%) et au sein des professions juridiques, les plus hautes responsabilités incombent aux hommes.

Depuis que Jeanne Chauvin, la première femme avocate en France, a été autorisé à prêter serment en 1900, les professions juridiques se féminisent. La plupart d’entre elles ne se sont toutefois ouvertes aux femmes que tardivement, depuis 1948 et 1949, comme l’huissier de justice (1948) et le notariat (1949). Aujourd’hui, plus de 50% des membres du barreau de Paris sont des femmes. Mais les statistiques ne révèlent pas la complexité du réel. Les femmes et les hommes ne prétendent pas aux mêmes postes. Les postes à responsabilités sont ainsi occupés majoritairement par des hommes : 72% pour les présidents de tribunal et 83% pour les procureurs, selon l’Express

Par ailleurs, en 2017, les femmes salariées du secteur privé gagnaient en moyenne 16,8 % de moins que les hommes pour un même volume de travail. Mais les femmes sont bien plus souvent à temps partiel que leurs homologues masculins. Avec ces deux paramètres pris en compte, les femmes perçoivent en moyenne une rémunération inférieure de 28,5 % à celle des hommes, selon l’INSEE. Une enquête du journal Les Échos révèle que l’écart salarial entre les hommes et femmes juristes peut atteindre plus de 30%. Un chiffre qui, de plus, s’accroît au fil de la carrière. Les hommes toucheraient ainsi 26% de bonus en plus que les femmes dans ce secteur d’activité.

Le cas plus spécifique de la LegalTech

Même si Thémis, la déesse grecque de la justice, est une femme, les professions juridiques se conjuguent majoritairement au masculin. Les femmes sont encore restreintes aux temps partiels, à des postes à moindre responsabilité, et souvent en lien avec l’enfance. Ces différences de qualifications dans les emplois indiquent que les discriminations sont toujours pérennes. L’image de la femme maternante est encore très prégnante dans les imaginaires collectifs. Une image qui entre en contradiction avec celle de la femme entrepreneure qui fonde sa propre société. Ce constat peut expliquer, en partie, le faible pourcentage de femmes fondatrices de LegalTech : seulement 7,4% selon Wolters Kluwer. “Les femmes ont moins accès aux postes à responsabilités, il apparaît donc que la LegalTech française n’échappe pas à la théorie du plafond de verre”, affirme Anaïs Person, doctorante rattachée à l’Institut Droit et Santé de l’Université de Paris et qui a lancé l’initiative Women in LegalTech en mai 2020 pour promouvoir la place des femmes dans les secteurs juridique et numérique.

Si les femmes fondatrices sont aussi peu nombreuses, cela s’explique peut-être également par la difficulté qu’elles rencontrent à lever des fonds. Une étude menée par Sista révèle en effet que seuls 5% des fonds levés par les startups françaises sont remportés par des femmes. Autre statistique affolante encore : seules 3,8% des startups financées via une levée de fonds ont à leur tête une équipe 100% féminine. Tandis que les startups 100% masculines, soit 85% des startups françaises, décrochent 87,5% des tours de table. Sans levée de fonds, les femmes entrepreneures sont dans l’impossibilité de financer la R&D et de soutenir leurs projets. Outre-atlantique, Lauren Foundos, entrepreneure américaine qui a lancé la plateforme Fortë pour suivre des cours de sport à distance, témoigne ainsi à l’AFP de ses expériences face aux financeurs : « Parfois, avant même que je présente mon projet, ils me demandaient si j’étais prête à laisser la place de patron à quelqu’un d’autre. »

Un secteur tourné vers la parité ?

La question est donc de savoir comment faire pour que les femmes occupent une place plus importante dans la LegalTech française ? À cette question, Anaïs Person répond : “Il faut que les femmes prennent la parole pour se rendre compte qu’elles sont compétentes et pertinentes dans les secteurs juridique et numérique. Nous avons besoin de partage d’expériences et de mentorat de la part des femmes pour accompagner les nouvelles générations.” C’est pourquoi, après avoir travaillé chez LegalStart et Séraphin Légal, Anaïs Person a décidé de lancer l’initiative Women in LegalTech, qu’elle souhaite voir grandir en association. “Mon objectif avec Women in LegalTech est de faire de l’empowerment, mais aussi un état des lieux sous forme d’étude sociologique pour savoir qui sont les femmes de la LegalTech aujourd’hui afin de leur donner la parole”, déclare-t-elle.

Si les discriminations de genre sont bien souvent systémiques et rarement conscientes,  selon Anaïs Person, le secteur juridique se tourne vers plus de parité : “J’ai reçu beaucoup d’encouragements avec la création de Women in LegalTech, de la part des femmes, salariées ou avocates, mais aussi des professionnels du droit qui nous soutiennent.” Et les exemples de femmes entrepreneures se multiplient. Charlotte Pons, par exemple, a été juriste avant de démissionner pour suivre une formation en marketing digital. Cette année, elle lance sa startup Hellia, qui aide ses clients à la gestion et à la sécurisation juridique et financière des relations locatives. Gaëlle Comes, elle, est également passée par Séraphin Légal avant de créer le Global Institute for Law & Innovation, qui accompagne l'université de Montpellier dans la création de son Diplôme Universitaire LegalTech & Law Innovations. L’objectif est de fournir aux étudiants une formation en ligne avec les plus grands experts de la LegalTech à l’échelle mondiale.

Sortir de la discrimination

Il faut lever les tabous sur les difficultés que peuvent rencontrer les femmes en insistant sur les exemples à suivre”, témoigne Anaïs Person. Elle n’hésite pas à mettre en avant les femmes qui l’inspirent comme Anne-Laure Giraudeau, avocate au barreau de Paris et du Luxembourg, mais surtout fondatrice de Loi et Moi, une plateforme de mise en relation des particuliers avec des avocats expérimentés. Une solution de mise en relation de plus en plus plébiscité par les clients, entreprises comme particuliers. Ces exemples montrent avant tout que les femmes ne doivent pas s’autocensurer, en privilégiant des compétences “féminines”, comme le secrétariat ou les métiers liés à l’enfance par exemple. Après tout, la loi française protège encore les femmes en interdisant toute discrimination de genre à l’embauche. 

Le débat doit donc se recentrer sur les soft skills, c’est-à-dire toutes les compétences qui impactent la performance du salarié. Les compétences individuelles qui n’impliquent pas de performance, comme le genre ou la couleur de peau, ne doivent jamais devenir des critères d’embauches ou même de réussite professionnelle. Pourtant, selon une étude du Village de la Justice, menée auprès de 500 femmes issues du secteur juridique, 44% des interrogées considèrent que le fait d’être une femme a eu un impact sur leur carrière ou sur leurs évolutions professionnelles. Un état de fait qui pousse les professionnels à redoubler d’efforts pour sortir des discriminations de genre dans les métiers du droit.

 

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