Emploi - Tertiarisation, désindustrialisation : les territoires à la carte

Une étude de l'Insee relève l'ampleur des phénomènes de désindustrialisation et de tertiarisation qui ont profondément transformé la France depuis la fin des Trente Glorieuses. La "sphère productive" (industrie, agriculture, services aux entreprises, etc.) est passée de 48 à 35% des emplois et n'est plus majoritaire dans aucune région. A l'inverse, le tertiaire a gagné 8,8 millions d'emplois avec une très forte croissance de l'emploi public dopé par les collectivités et les lois de décentralisation.

Depuis la fin des Trente Glorieuses, la France s'est profondément désindustrialisée au profit du tertiaire et de la sphère publique. Une étude de l'Insee, publiée dans le dernier numéro de sa revue "Economie et statistique", révèle l'ampleur du phénomène. Entre 1975 et 2009, le nombre d'emplois a fortement augmenté, passant de 20,8 à 25,7 millions, "à travers un profond mouvement de tertiarisation". Ainsi 8,8 millions d'emplois ont été créés dans le secteur tertiaire (soit une hausse de 83%), alors que l'industrie en a perdu 2,5 millions, l'agriculture 1,4 million et le bâtiment 117.000. 
Concernant l'industrie, les raisons invoquées par Vincent Hecquet, l'auteur de l'étude, correspondent à la recherche des gains de productivité, au déclin des activités minières et sidérurgiques, à la concurrence accrue des pays à moindre coût de main-d'œuvre. L'auteur souligne également l'importance du phénomène d'externalisation de fonctions auparavant assurées en interne (transport, recherche et développement, restauration, nettoyage...). L'agriculture a quant à elle été traversée par des mouvements de concentration des exploitations (entamés dès les années 1960 avec le remembrement).
La tertiarisation s'est traduite dans toutes les activités à l'exception de la poste et les transports ferroviaires fluviaux. Elle a été portée essentiellement par les femmes. "Selon les recensements de la population, les activités tertiaires concentrent 76% de l'emploi en métropole en 2009 contre 52% en 1975", précise l'étude.

Trois types d'activités tertiaires

L'auteur distingue trois grandes activités tertiaires. Tout d'abord un tertiaire dit "productif" (transport de marchandises, commerce de gros, services aux entreprises...) qui a gagné près de 3 millions d'emplois. Mais il n'a pas permis de compenser les pertes de l'activité productive traditionnelle (industrie, agriculture...). La sphère productive dans son ensemble affiche ainsi un solde négatif de 943.000 emplois en moins, soit 9% de l'effectif. Elle est passée de 48% à 35% des emplois.
Le tertiaire résidentiel (commerce de détail, services aux particuliers, transport de personnes...) n'a progressé que de 2% sur la période, soit 1,6 million d'emplois, ce qui révèle "la faible capacité de la France à créer des emplois dans ces secteurs" au regard d'autres pays comme les Etats-Unis. Ce résultat cache cependant d'importants écarts. L'emploi dans le commerce de détail, par exemple, a progressé de 26% mais uniquement au profit des grandes surfaces dont la part dans l'emploi commercial est passée de 11% en 1982 à 27% en 2009. Les activités d'art, des spectacles et récréatives ont pour leur part bondi de 67% depuis 1990... Elles représentent désormais 380.000 emplois, c'est 136.000 de plus que l'automobile !
Enfin, le troisième secteur tertiaire est l'emploi public, pris au sens large, c'est-à-dire financé par les prélèvements obligatoires ou par la protection sociale. Il a gagné 4,3 millions d'emplois, passant de 18% à 31% de l'emploi. "Si les administrations de l'Etat ont accru leurs effectifs, la hausse est surtout portée par l'essor des administrations territoriales qui a suivi les lois de décentralisation", note l'auteur. Elles comptent à elles seules 1,38 million d'emplois supplémentaires.
Deux données marquantes : les personnels scolaires de l'Education nationale sont passés de 892.000 à 985.000 sur la période ; le nombre de médecins est, lui, passé de 80.000 à 216.000 ! Mais c'est l'action sociale (accueil des personnes âgées, des handicapés, aide à domicile, crèches, garderies...) qui a connu la plus forte progression. Peu structurée en 1975, elle est passée de 110.000 emplois à 1,76 million ! "L'essor de l'emploi public sur une trentaine d'années a eu pour corollaire une constante dégradation des finances publiques, qui en marque aujourd'hui la limite (...). La nécessité de redresser les finances publiques aura des conséquences territoriales", prévient l'auteur.

Les métropoles, réceptacles du tertiaire

Cartes à l'appui, l'Insee montre que ce phénomène de tertiarisation et de recul de l'emploi industriel et agricole s'observe partout en France, mais de manière plus intense sur certaines zones. Ainsi, en 1975, la sphère productive représentait plus de la moitié des emplois dans 10 des 22 régions métropolitaines, aujourd'hui, elle n'est majoritaire nulle part. Avec 39,5%, les Pays de la Loire sont la région qui concentre la plus forte proportion d'emplois productifs. D'une manière générale, la sphère productive reste plus développée dans une large moitié nord, au-dessus d'une ligne Nantes-Valence, alors que les sphères résidentielle et publique sont davantage implantées dans les régions du Sud.
Les métropoles, qui ont pris leur essor à partir de la fin des années 1990, ont fortement bénéficié de la tertiarisation. La première classe de "tissus métropolitains" identifiée par l'Insee, qui correspond à la quasi-totalité des zones d'Ile-de-France et aux zones abritant les plus grandes métropoles régionales (Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, Toulouse…), concentrent, en 2009, 52% de l'emploi du tertiaire productif et 44% du tertiaire résidentiel. Elles bénéficient ainsi d'une forte diversité du tertiaire, à la fois productif et résidentiel.

Pas de forte croissance du tertiaire productif pour les zones rurales

A l'opposé, les zones rurales n'ont pas connu la forte croissance du tertiaire productif des métropoles, compensant par des activités liées à la sphère publique (éducation, santé, action sociale) dans leur structure d'emplois. "En 2009, le tertiaire productif est devenu un critère majeur de différenciation entre les zones ; l'opposition réside désormais en premier lieu entre, d'une part, les tissus métropolitains dotés en tertiaire productif et résidentiel et, d'autre part, les zones rurales pourvues en emplois agricoles", développe ainsi l'étude, qui précise que la différenciation se faisait auparavant entre le rural agricole et le tertiaire urbain, et la part d'emploi industriel.
Globalement, les zones du Nord, de l'Est, le Bassin parisien, l'Ile-de-France, et le Centre-Est ont subi de fortes restructurations en matière d'industrie alors que les pertes sont moindres dans les régions du Sud ou de l'Ouest. Dans le Nord, la croissance de l'emploi dans le tertiaire a été faible. Il augmente de 9% entre 1975 et 2009 contre 27% pour le Centre-Est, 33% pour l'Ouest ou le Sud-Ouest et 48% pour la Méditerranée. L'emploi a progressé de manière plus rapide autour de la Méditerranée, dans le Sud-Ouest ou sur le littoral atlantique. A l'inverse, il stagne ou même recul dans le Centre et le Nord-Est. Ces mouvements suivent en général les mouvements de population, "qui, sur l'ensemble de la période, se déplace, elle aussi, vers les littoraux du Sud et de l'Ouest et vers les espaces situés autour des métropoles", détaille l'Insee.

 

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