Villes et universités : des liaisons dangereuses

Oxford, Stanford ou Harvard… des noms d'universités américaines si connus qu'ils témoignent de leur puissance de tir. En France, seule la Sorbonne connaît ce rayonnement. Alors, comment la réputation d'un établissement supérieur rejaillit-elle sur une ville ou inversement ? Plusieurs spécialistes ont sondé la question des réputations intriquées et livré quelques clés pour les améliorer, à l'occasion des quatrièmes Entretiens de Sceaux organisés à la mi-mai par l'Association des villes universitaires de France (Avuf).

Toutes les villes ne peuvent pas se substituer au nom de leur université et vice-versa. "Beaucoup d'universités en France ont pris le nom de la ville et y ont accolé le mot université." Ce choix apparemment fréquent, constaté par Emmanuel Ethis, recteur de la région académique de Bretagne, à l'occasion des quatrièmes Entretiens de Sceaux qui se sont tenus mi-mai 2021, lui fait émettre quelques doutes : "J'entends peu de gens utiliser 'La Rochelle-Université' ou 'Avignon-Université'. On voit qu'on est dans un vrai-faux anglicisme", analyse l'ancien président de l'université d'Avignon. Aux États-Unis, on connaît Oxford, Stanford ou Harvard. Ces noms d'universités fonctionnent sans le mot université et cela témoigne de leur immense puissance de tir… En France, il n'y a sans doute que la Sorbonne qui fonctionne ainsi. Ce qui révèle tout le chemin qu'il reste parcourir aux universités françaises pour améliorer leur image, intimement liée à l'identité de la ville qui les héberge. "Au moins aux États-Unis, ils n'ont pas besoin de faire des campagnes de com', c'est le cinéma qui s'en charge !", raconte Emmanuel Ethis, rapportant une ancienne réflexion de Valérie Pécresse. Il regrette que le cinéma français raconte rarement des histoires d'université et s'il le fait, "ce sont globalement des histoires un peu tristes". Il cite notamment le film d'Emmanuelle Bercot "Mes chères études" dans lequel une étudiante de Besançon est obligée de se prostituer pour financer ses études. "On est souvent dans le 'pathos' en France… Il faut qu'un Woody Allen (1) vienne à Nice pour faire de son observatoire le lieu d'une rencontre amoureuse…", conclut-il, un peu amer.

Raconter une histoire commune

Ce qui est important, poursuit Emmanuel Ethis, c'est que les collectivités territoriales puissent s'approprier l'université en racontant une histoire commune et ne pas être simplement "piégées dans les conseils d'administration". Selon lui, l'université doit être au service de son territoire, quelle que soit la taille de ce territoire. Le sentiment d'appartenance de la communauté universitaire à son histoire universitaire est aussi un élément fondamental, d'après le spécialiste qui reprend volontiers l'expression de "signature" employée par la ministre de l'Enseignement supérieur, Frédérique Vidal.
Emmanuel Ethis raconte encore qu'à Nice, en 2015, la ministre de l'Enseignement supérieur d'alors avait monté un projet Idex qui s'appelait "Jedï" - "Et on voit comme l'univers du cinéma et de l'université se recoupent" -  qui regroupait 25 établissements d'enseignement supérieur, "tous mobilisés derrière un vrai projet". L'université est devenue depuis l'Université Côte d'Azur, UCA, dans la cinquième ville de France, offrant attractivité et qualité de vie étudiante. Et pourtant, ironise le recteur de la région Bretagne, "à l'époque, il y avait un vrai défi à relever car le slogan de campagne de Christian Estrosi, c'était 'Bien vieillir à Nice'"…

"Écouter les usagers, les jeunes"

Le recteur cite encore l'exemple de l'université de Brest qui elle aussi "avait une carte à jouer pour s'attacher à la fois à la production de la recherche autour de la mer, de l'industrie navale".  Il estime que le président de l'université et les collectivités travaillent justement "cette image d'une université qui a vu sur la mer ET sur un port industriel". "Le président de l'université ne peut pas échapper à ce destin…", résume Emmanuel Ethis citant Jean Cocteau : "Ce qu'on te reproche, cultive-le, c'est toi." Cette amplification de l'identité, c'est en partie ce qui va pouvoir constituer la signature d'un territoire dont les ambassadeurs sont les étudiants. "On ne peut pas avoir de connexion artificielle entre une ville et une université. Il faut écouter les usagers, les jeunes qui pratiquent leur territoire et les universités, ce sont souvent eux les détenteurs de la clé, ce sont leurs appellations qui vont en général fonctionner", lâche encore l'intarissable président de l'université d'Avignon.  

Marqueurs d'une stratégie territoriale

Pour Manuel Canévet, consultant en stratégie de communication, fondateur de Canévet & Associés intervenant lors de ce webinaire, "les villes et les universités ne partent pas sur un pied d’égalité. Elles n’en sont pas au même moment de leur culture, de leur maturité, sur le plan de la communication". Selon lui, les villes, et plus encore les métropoles, ont de l’avance "et ont des budgets et des équipes conséquentes qui travaillent sur ces sujets, ce n’est pas encore le cas, loin de là, de la plupart des universités". 
Le consultant passe en revue plusieurs marqueurs pour affiner la stratégie territoriale qui va permettre de développer ou non une ville universitaire. Ainsi, s'il semble évident qu'une ville universitaire doive réunir beaucoup d'étudiants… l'évidence est en réalité à nuancer, selon le consultant. Il estime qu'il faut questionner l’intérêt de se développer en tant que ville universitaire au regard de la compétitivité territoriale. Il poursuit en suggérant de quantifier la part d’enseignants-chercheurs et d’étudiants dans la population totale implantée sur le territoire pour pouvoir se qualifier de ville universitaire. Il conseille de regarder si les activités universitaires entrent en porosité avec les autres activités de la ville. Et invite enfin à interroger la situation européenne. Il prend en exemple la situation de "Saclay". "Qui est capable de savoir ce qu'est Saclay aujourd'hui ? C'est une marque d'université. L'antithèse de ce qui se passe ailleurs sur le territoire : c'est l'université qui est la locomotive du territoire. C'est rarement le cas ailleurs. Et c'est une construction ex-nihilo à partir du foncier. On a construit une marque de territoire. Je ne suis pas sûr que ce modèle soit reproductible…"

"Rehausser la notion de campus"

Pour Manuel Canévet, la notion de "campus urbain" tend à se galvauder ces dernières années. Il dit vouloir "rehausser la notion de campus" et interroger les questions de choix d’une ville pour étudier dans le supérieur. Si les efforts d’attractivité se portent sur le master, parfois au niveau d’une grande région, ils peuvent être renforcés sur les licences. "La licence est vue comme la formation de proximité", mais "du point de vue du public, on analyse assez mal aujourd'hui les mécanismes qui font que l'on choisit une ville ou une université". Il conseille d'analyser la manière de vivre et d'étudier sur un territoire. Ainsi, pour créer de la pérennité et favoriser des installations de jeunes diplômés une fois le cycle dans l’enseignement supérieur terminé, il encourage les villes à se questionner sur l’avenir des étudiants sur le territoire. Un objectif qui pourra être en partie étudié grâce à l'Observatoire mis en place par Villes de France il y a presque un an (voir notre article du 23 juillet 2020) et qui vient d'être réédité (voir notre article du 25 mai 2021).

"Je t’aime moi non plus"

L’État, les départements, les régions et les villes d’implantation [sont] dans une relation très complexe que je qualifierais de 'je t’aime moi non plus', qui les font intervenir inégalement selon les périodes (…), les villes et, plus largement, les collectivités territoriales, étant convaincues de la responsabilité première de l’État dans le domaine de l’enseignement supérieur", analyse la professeure d’histoire contemporaine à l'université Paris-Est Créteil (Upec) Florence Bourillon, également invitée de cette séquence organisée par l'Association des villes universitaires de France (Avuf). Selon l'historienne, les relations villes-universités s'analysent "dans une dialectique de concentration/dispersion". Ainsi, "si les universités ont souvent fait les villes depuis le Moyen-Âge, à l'image de Louvain, Oxford, Cambridge ou Heidelberg, la situation française est plus complexe dans sa diversité", estime-t-elle, citant Aix-en-Provence, Montpellier, Poitiers depuis la réforme des Universités de 1896. À cette époque, l'université trouve sa place dans la ville comme à Strasbourg, avec même un palais universitaire. La période précède une sorte de divorce entre la ville et l'université, à partir des années soixante, durant laquelle de grands ensembles universitaire ont été construits. "C'est la période de la première massification étudiante", souligne l'historienne, indiquant que le modèle est celui du campus périphérique, citant "Orléans-la-Source, Bordeaux Talence ou bien encore Grenoble Saint-Martin-d'Hères"
Ensuite, vers la fin des années soixante-dix, quatre-vingt, c'est le retour en France du 'campus urbain' associé aux villes nouvelles et aux nouvelles villes. "À Caen par exemple, la ville a rejoint le campus en périphérie et l'espace universitaire qui devient un quartier", poursuit l'historienne qui estime que c'est à ce moment que l'enseignement supérieur se transforme en "service de proximité".

S'implantent alors des universités nouvelles dans les villes moyennes qui en étaient dépourvues. "C'est la deuxième massification étudiante", note Florence Bourrillon avant de souligner que les élus s'intéressent à ce développement car il le considèrent comme "l'un des vecteurs du développement local". Enfin, l'historienne délimite une troisième période : "Celle qui est associée au basculement dans le contexte de la société de la connaissance et le contexte internationalisé de compétitivité et de visibilité, avec tous les problèmes posés par une université ouverte à tous après le bac et une certaine conception de la démocratisation de l'enseignement supérieur." Et de citer la loi relative aux libertés et responsabilités des universités, dite loi "LRU ou loi Pécresse", communément appelée loi d'autonomie des universités de 2007, la mise en place "des plans U2000 et la signature des CPER 2000-2006", qui traduisent l'effort engagé par les collectivités territoriales avec l'État en matière d'immobilier universitaire. Émerge alors une réflexion sur une taille critique de l'université, des regroupements universitaires. "C'est aussi le moment des distorsions d'échelle", estime l'historienne qui pointe "Nice, Montpellier, Paris".  Et de conclure : "Si les collectivités locales et les villes s'engagent dans le champ universitaire, les intérêts et objectifs peuvent apparaitre différents voire divergents." 

(1) Dans "Magic in the Moonlight" 2014

 

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