Beauvau de la sécurité : lien police-population, une affaire de sentiments

La première session du Beauvau de la sécurité était consacrée ce 8 février au lien police/population. Si un "bloc défiant" d'environ un quart de la population serait hostile à la police, la majorité des Français lui font confiance et aspirent à la voir renforcée (moyens, formations…) et plus active, y compris pour contrôler le respect des mesures anti-covid. Une plus grande coopération entre ses composantes est souhaitée, incluant agents de sécurité, citoyens… et justice.

Il n'y a pas de "cassure" entre les Français et leur police, a expliqué Jérôme Fourquet, de l'Ifop, lors de la séance du 8 février du Beauvau de la sécurité consacrée au lien police/population – sujet qui est d'ailleurs à l'origine de cette grand-messe à étapes. D'après un sondage conduit pour l'occasion par l'institut, 6 sondés sur 10 ont confiance ou éprouvent de la sympathie à l'égard de la police. Le sondeur relève "une grande stabilité" de ces résultats sur le temps long, seulement troublés par quelques fluctuations conjoncturelles (v. notre article sur l'étude conduite par l'université Savoie Mont-Blanc pour l'Ecole nationale supérieure de la police nationale, publiée en juin, qui faisait ressortir une "note de cœur" de 7/10). Des policiers qui rempliraient par ailleurs selon l'Ifop leur mission dans la lutte contre le terrorisme (79% des sondés), le maintien de l'ordre au quotidien (74%), l'encadrement de manifestation (58%) et la lutte contre la délinquance et la criminalité (55%).

Un bloc inquiet ou hostile à la police… d'un quart de la population

Jérôme Fourquet signale toutefois l'existence d'un "bloc défiant, conséquent, qui donne de la voix et est actif", représentant environ un quart des sondés – "soit, en extrapolant, environ 10 millions de Français" –, qui se disent inquiets ou hostiles vis-à-vis de l'institution policière. Or, relève le directeur général de la gendarmerie nationale en introduction de la séance, "on ne protège pas les citoyens sans eux, et encore moins contre eux, mais avec eux".

Le sondeur relève que, traditionnellement, ces personnes hostiles sont plus nombreuses chez les jeunes (4 sur 10 chez les moins de 35 ans). Il pointe en outre une politisation de ce rapport : 1 sondé sur 2 éprouve ce sentiment chez les partisans de La France insoumise, contre 15% de ceux de la République en marche et 8% des sympathisants des Républicains. Enfin, Jérôme Fourquet relève que les personnes interrogées sont partagées face aux violences policières (42% pensent qu'elles sont marginales, 42% structurelles) et au racisme chez les policiers (39% pensent que c'est une réalité, 43% que c'est un phénomène marginal).

"Société de défiance" et gouvernement à la peine

L'édition de février du "baromètre sécurité des Français" d'Odoxa corrobore en partie ces éléments, tout en apportant d'intéressants compléments. Si 75% des sondés ont une très bonne ou assez bonne opinion des policiers français (62% chez les 18-24 ans, 87% chez les 65 ans et plus), ils sont en revanche seulement 17% à faire confiance à la capacité du gouvernement à assurer leur sécurité en matière de délinquance, cambriolages et agressions ; le plus bas niveau enregistré par le baromètre depuis 2016. Et ce alors que le sentiment d'insécurité aurait baissé depuis octobre (59% indiquant toutefois se sentir souvent ou de temps en temps en insécurité). De même, s'ils sont 61% à juger utile le Beauvau de la sécurité, seuls 40% font confiance à Gérald Darmanin pour atteindre les objectifs fixés. La France est une "société de la défiance", a expliqué Jérôme Fourquet lors du Beauvau, indiquant que l'ensemble des institutions est touché par le phénomène (mais, comme il le souligne lui-même par ailleurs, pas toujours dans les mêmes proportions – v. infra). David Le Bars, secrétaire général du syndicat des commissaires de la police nationale, est allé même au-delà lors des débats, indiquant que l'ensemble des services sont affectés : conducteurs de bus, infirmières…

Nécessaire proximité

Le baromètre Odoxa relève encore que 22% des sondés estiment que les policiers disposent des moyens nécessaires pour accomplir leur mission, 28% qu'ils sont suffisamment formés et 52% qu'ils sont bien contrôlés et encadrés par l'IGPN (de quoi alimenter les prochaines sessions sur ces sujets, le 17 mai pour les conditions matérielles, le 8 mars pour la formation et le 3 mai pour le contrôle interne). On le voit, ce baromètre n'opère malheureusement pas de distinction entre les différentes forces en présence (police nationale, gendarmerie, police municipale, sécurité privée…) et est par défaut concentré sur la police nationale – un travers également souligné par Jérôme Fourquet. Or de récentes études ont montré que la cote des policiers municipaux était plus haute que celle des forces de sécurité de l'État. Peut-être du fait de leur proximité avec la population, souvent réclamée d'ailleurs lors des échanges au Beauvau, le député Jean-Michel Fauvergue déplorant pour sa part "qu'il n'existe plus de police [nationale] de voisinage depuis les années 1970-1980". La nécessité d'un "retour" des policiers sur le terrain, "déchargés des taches indues" et avec une "procédure pénale, trop lourde, simplifiée", a été quasi-unanimement soulignée. Pour y parvenir, le gouvernement a annoncé le projet de création d'une réserve opérationnelle de la police nationale et le renforcement de celle, existante, de la gendarmerie. Une mesure saluée notamment par le FFSU (Forum français de la sécurité urbaine), qui regrette par ailleurs "la composition des auditions du Beauvau de la sécurité et le manque de diversité". Parmi les autres pistes envisagées, côté gendarmerie, la généralisation du dispositif de consultation et d'amélioration du service, et côté police, celle des comités d'usagers ou conseil consultatifs de quartiers ou encore un plan d'accueil de 10.000 stagiaires et apprentis au sein du ministère de l'Intérieur.

Le continuum de sécurité – des forces de l'État jusqu'au citoyen – plébiscité

Une analyse plus fine aurait été d'autant plus intéressante qu'Odoxa interroge par ailleurs les sondés sur la coopération entre les différents acteurs de la sécurité : près des deux tiers d'entre eux la jugent inexistante ou assez peu développée et 81% se déclarent favorables à une plus forte coopération entre les forces de sécurité de l'État et les acteurs de la sécurité privée (la police municipale n'étant pas évoquée par le baromètre). 68% des sondés se disent même favorables à ce que ces agents de sécurité puissent intervenir sur la voie publique pour contrôler le port du masque et limiter les attroupements, non sans logique puisqu'ils jugent qu'il n'y a pas assez de contrôles des forces de l'ordre pour faire respecter les règles sanitaires (59%) et éviter les évènements clandestins (80%). Un continuum qui devrait s'étendre selon 62% des sondés jusqu'aux citoyens, 60% des personnes interrogées estimant qu'il "faut les inciter à signaler les délits même lorsqu'ils n'en sont pas directement victimes".

Le problème de la "réponse pénale"

"Quand on se regarde, on se désole et quand on compare, on se console", a relevé Jérôme Fourquet, évoquant une cote de la police auprès des citoyens bien plus favorable que celle de la justice. Ce que confirme indirectement le baromètre Odoxa : 17% seulement des sondés jugent que les condamnations sont "bien appliquées", 16% qu'elles sont "suffisamment sévères" et 11% qu'elles sont "efficaces pour éviter la récidive". "C'est au policier qu'on demande des comptes alors qu'on n'est pas comptable des décisions de justice", a relevé lors des échanges le secrétaire général du syndicat des commissaires de la police nationale David Le Bars, pointant "la réponse pénale" parmi les 4 leviers pouvant faire évoluer la situation. Ce qui fait écho aux préoccupations des élus locaux exprimées lors de la réunion interministérielle du 2 septembre dernier (v. notre article). Le député Jean-Michel Fauvergue a, lui, déploré "un continuum qui n'existe pas encore assez aujourd'hui", celui avec la justice, "avec une réponse pénale adaptée qui n'est pas encore assez ferme". Les relations avec la justice seront étudiées lors de la session du Beauvau du 22 mars.

Sentiment d'injustice

Lors des échanges de la session du 8 février, Georges Knecht, pour le Snipat, a lui notamment relevé que la police nationale a une image négative, "que nous portons tous comme un fardeau au quotidien, dès lors qu'on a l'impression qu'elle est répressive à l'encontre de citoyens qui ne le méritent pas – des syndicalistes […], des gens poussés dans leurs derniers retranchements par la misère, des citoyens qui par inadvertance et peu coutumiers du fait ont oublié leur ceinture de sécurité pour aller au coin de la rue ou qui ont dépassé de quelques kilomètres/heure la vitesse autorisée…, qui ont un sentiment amer, celui de l'injustice, qui peut-être amplifié avec la comparaison qui est faite avec une augmentation de la délinquance, avec le fait que des trafiquants de drogue ont pris la main sur des quartiers entiers […] et qui va même jusqu'à entrainer la peur de la police […]. Il faut veiller à ce que les criminels aient peur de la police, pas les citoyens lambda". Un sentiment qui avait d'ailleurs été clairement exprimé lors de certaines assises territoriales de la sécurité intérieure, où l'on dénonçait un "État fort avec les faibles, et faibles avec les forts" (v. notre article), mais qui avait du mal à se faire entendre. Pour y remédier, plusieurs syndicalistes présents ont insisté sur la nécessité de revoir "une logique de performance focalisée parfois sur certains indicateurs, responsable d'une partie des dysfonctionnements", en y ajoutant "des critères de qualité" et en "priorisant les actions". Message en partie reçu puisque le ministère entend "se doter d'outils de mesure prenant en compte les différentes dimensions" de l'action des forces de l'ordre : "légitimité, confiance, perception de la justesse de leur action (équité, politesse, respect, transparence), satisfaction des usagers…

"Vendôme de la justice ?"

Un sentiment d'injustice également pointé par David Le Bars, aux côtés de deux autres : celui d'insécurité d'abord ("pas un sentiment, mais une réalité", selon le président du Sénat, conforté par les chiffres 2019 de la délinquance), et d'impunité, ensuite. Une image que la justice s'emploie elle-aussi à corriger par ailleurs. Non sans difficulté, là encore. En introduction de la séance, Gérald Darmanin a relevé trois défis pour la police : celui de sa modernisation (alors qu'elle est "parfois vue comme archaïque, lourde"), celui de la communication ("s'adapter à la société de l'image") et celui de sa situation "d'urgentiste", qui "arrive au moment où tout va mal". Autant de questions qui pourraient être évoquées lors d'un futur "Vendôme de la Justice" ?

 

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