Image des forces de sécurité : le miroir déformant de l'événement ?

Au moment où l'arrestation meurtrière de George Floyd aux USA suscite des remous à travers le monde, où le chef de l'État appelle à améliorer la déontologie des forces de l'ordre "dans les meilleurs délais", où l'IGPN fait état d'une "sur-sollicitation" de ses services en 2019 du fait des "gilets jaunes", le ministère de l'Intérieur publie une enquête relevant notamment que 4 sondés sur 5 considèrent que les forces de sécurité françaises (FSI) ont un comportement professionnel lors de leurs interventions. Près de 85% des sondés y déclarent avoir une image positive des FSI, alors que plusieurs députés viennent par ailleurs de déposer une proposition de loi pour lutter contre le "policier bashing". 

Si d'aucuns ont pu penser que le covid marquerait le début de la fin d'un monde globalisé, l'arrestation mortelle aux USA de George Floyd montre qu'il n'en est rien. Comme le virus,  ce "fait divers" – ou fait social – né au Minnesota s'est propagé à l'ensemble de la planète comme un coup de poing. En France, il replace au cœur de l'actualité le dossier de la déontologie des forces de l'ordre – un temps sur le métier, notamment avec la constitution d'une "conférence des citoyens"  (voir notre article), et que la pandémie avait mis entre parenthèses – alimenté pendant de longs mois par le mouvement des "gilets jaunes" (voir infra). Depuis, les récentes révélations de propos racistes de policiers sur les réseaux sociaux ont mis du bois dans la chaudière, contraignant les autorités à réagir.

Dénonçant des "comportements pas acceptables" dont il ne veut toutefois "pas en faire la majorité du genre" et qui ne doivent pas atteindre "la crédibilité et la dignité des forces de sécurité intérieure" (FSI), le président de la République Emmanuel Macron vient ainsi de demander ce 8 juin au ministre de l'Intérieur de faire "dans les meilleurs délais" des "propositions très concrètes pour améliorer la déontologie" des forces de l'ordre. De son côté, le ministre Christophe Castaner, après avoir saisi le procureur de la République, organisait en urgence ce même jour, à 16h30, une conférence de presse sur "la question du racisme et de la mise en cause des forces de l’ordre". 

Hasard ou coïncidence, c'est dans ce contexte tumultueux que la place Beauvau a publié ce dimanche 7 juin – la veille de la publication des rapports annuels de l'inspection générale de la police nationale (IGPN) et de la gendarmerie nationale (IGGN) – une enquête, visiblement disponible depuis le 31 mars dernier, sur "la qualité du lien entre la population et les FSI". Aux résultats très positifs.

Image "très positive" des FSI pour près d'un quart des sondés, "pas du tout" pour 2,3%

7,03/10. C'est la note "de cœur" qu'obtiendraient en effet les forces de sécurité auprès des personnes interrogées dans le cadre d'une enquête conduite par l'université Savoie Mont-Blanc, aux termes d'une convention avec l'école nationale supérieure de la police nationale. Commandée dans le contexte de l'instauration de la police de sécurité du quotidien – qui avait notamment pour ambition de renouer avec la population (voir notre article) –, cette étude ne devait initialement concerner que la police nationale, mais a été quelque peu élargie à la gendarmerie (la population urbaine, et particulièrement celle des quartiers de reconquête républicaine, restant toutefois sur-représentée). Concrètement, les 12.882 personnes ayant répondu (de janvier à mars semble-t-il) au questionnaire, de manière volontaire puisque préalablement inscrites, ont déclaré à 23,3% avoir une image "très positive" de la police ou de la gendarmerie nationale, soit une note de 10/10, à 61,6% une image "positive" (note 7), à 12,8% une image "peu positive" (note 3) et 2,3% "pas du tout positive" (note 0). En se focalisant sur les personnes domiciliées dans les quartiers de reconquête républicaine (1.241 réponses), la note est légèrement inférieure : 6,91 (et 6,98 chez les femmes). 

Des forces professionnelles et rassurantes mais insuffisantes, des policiers municipaux à l'écoute

Les sondés se déclarent ainsi "tout à fait d'accord" ou d'"accord" à 81,8% avec l'affirmation selon laquelle les FSI "ont un comportement professionnel lors de leurs interventions", à 79,1% qu'elles "contribuent à améliorer la vie quotidienne", à 72,5% qu'elles "ont un rôle constructif" et à 67,2% qu'elles sont "proches des habitants". Un tiers des sondés estimant par ailleurs qu'elles "ne sont là que pour la répression". Lorsqu'ils voient les FSI, les sondés éprouvent ainsi majoritairement un sentiment de "tranquillité" (40%) ou de "confiance" (21,7%). Ils sont toutefois 11,4% à éprouver de l'"inquiétude et 10,3% de la "méfiance". 
En cas de problème, les sondés estiment qu'elles interviennent dans des délais raisonnables (61,6% de "tout à fait d'accord" ou "d'accord") et de façon "efficace" (74,7%), "autoritaire" (70,8%), "adaptée" (69,3%) et "préventive" (66,1%). L'intervention est jugée "répressive" par 43,3% d'entre eux et "injuste" par 17,1%. Les effectifs sont majoritairement jugés insuffisants (40,9%, voire même "pas du tout suffisants" à 17,7%), seuls 1,9% des sondés les considérant "trop importants".

L'enquête montre en outre que les policiers municipaux ont la cote. Ils arrivent ainsi en tête des "partenaires à la sécurité et à la paix publique" prenant en compte les attentes des sondés (55,9% de "tout à fait d'accord" et "d'accord"), devant les transporteurs publics (52,5%), l'éducation nationale (44%), les élus locaux (41,7%) et les bailleurs sociaux (35,2%).

"Sur-sollicitation" de l'IGPN en 2019

Majoritairement appréciée selon l'enquête, l'action des FSI reste parfois contestée, comme l'atteste le rapport d'activité 2019 de l'IGPN, publié ce 8 juin. Cette dernière y souligne d'ailleurs que le mouvement national des "gilets jaunes" a entraîné une "sur-sollicitation" de ses services, principalement en matière d'enquêtes judiciaires : 1.460 saisines au total, en hausse de 23,7% par rapport à 2018, et 1.322 enquêtes clôturées (l'IGGN a elle reçu 100 saisines). Les saisines portent majoritairement sur l'usage de la force (868 cas), survenu sur la voie publique (67,6%), plus particulièrement lors d'interventions ou d'interpellations (38,8%), dans le cadre spécifique de manifestations (66,2%) ou de contrôles d'identité ou routiers (12,8 %). 14,1% des saisines concernent des allégations de violence sur des personnes retenues. 211 cas relèvent de blessures sérieuses ou graves. L'IGPN relève sur ce point "que les violences exercées contre les forces de l’ordre lors des manifestations ont sans doute atteint un nouveau degré et elles ont entraîné des ripostes nombreuses et plus fermes, et donc des blessés" et que "la récurrence des épisodes emporte également mécaniquement un risque plus important pour l’intégrité physique des personnes (usagers et forces de l’ordre)."
L'IGPN a par ailleurs ouvert 224 enquêtes administratives pré-disciplinaires, contre 290 en 2018. Elle en a clôturé 238, dont 79 n'ont révélé aucun manquement. Le manquement au devoir d'exemplarité a été retenu à l'encontre de 142 agents et l'usage disproportionné de la force et le manquement au devoir de protection de la personne interpellée à l'encontre de 49 agents.
L'IGPN – qui est une autorité d'enquête – a proposé 276 sanctions dans les enquêtes administratives qu'elle a elle-même diligentées, dont 117 renvois en conseil de discipline. Au total, l'institution policière a prononcé 1.678 sanctions en 2019, dont 39 exclusions (100 en 2018).

Rendre non identifiables les forces de l'ordre dans les médias

De ces rapports, la trentaine de députés LR, conduits par Éric Ciotti, qui vient de déposer une proposition de loi visant à rendre non identifiables les forces de l’ordre – dont les policiers municipaux, expressément visés – lors de la diffusion d’images dans l’espace médiatique retiendront peut-être davantage le rapport de l'IGPN. Pour justifier leur texte, les parlementaires soulignent en effet que les "les forces de l’ordre interviennent de plus en plus fréquemment dans un contexte de tensions importantes lié à une défiance envers l’autorité publique et associé à une augmentation de la violence quotidienne". Ils dénoncent la pratique du policier bashing qui "se développe dangereusement", prenant pour exemple la création d’applications sur les réseaux sociaux ayant pour effet de "stigmatiser les forces de l’ordre mais aussi de faire circuler des informations souvent erronées sur celles-ci" et considèrent "qu'il est devenu fréquent que les policiers ou leurs familles soient menacés, voire même suivis et agressés jusqu’à leur domicile". Aussi le texte se veut-il particulièrement dissuasif : il propose une peine de 15.000 euros d'amende et d'un an d'emprisonnement, avec un plancher de 10.000 euros et de six mois de prison dont la juridiction ne pourrait s'affranchir qu'à la condition d'une décision "spécialement motivée".

Références :  Université Savoie Mont-Blanc, Enquête nationale sur la qualité du lien entre la population et les forces de sécurité intérieure « EQP 19 » ,  IGPN, rapport annuel 2019, IGGN, rapport annuel 2019Proposition de loi visant à rendre non identifiables les forces de l’ordre lors de la diffusion d’images dans l’espace médiatique n° 2992 


 

 

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