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Confinement : libraires et commerçants inquiets de la "concurrence déloyale" d'Amazon et des hypermarchés

Bruno Le Maire a sans doute parlé un peu vite en proposant une réouverture partielle des librairies, dont elles ne veulent pas dans les conditions sanitaires actuelles. En revanche, libraires et commerçants attendent des réponses concrètes sur la "concurrence déloyale" des plateformes en ligne comme Amazon et des hypermarchés dont les ventes de produits "non indispensables" connaissent une forte progression dans le contexte du confinement...

Alors que le gouvernement se prépare à une prolongation du confinement, libraires indépendants et petits commerçants s’inquiètent de voir l’écart se creuser avec les plateformes de vente en ligne comme Amazon et la grande distribution dont les ventes de produits "non indispensables", c’est-à-dire non alimentaires, sont en forte progression. Et ce en dépit de fortes inquiétudes chez leurs salariés.

Comprenant ces inquiétudes, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, s’est dit prêt à revenir sur les fermetures des librairies. Les librairies "sont effectivement un commerce de première nécessité", a-t-il défendu jeudi, sur France Inter, proposant de lancer une discussion avec son homologue à la Culture, Franck Riester. L'idée aurait été de laisser les librairies ouvrir quelques heures, sous certaines conditions et règles de sécurité sanitaire : une entrée des clients un par un, peu de clients à la fois dans la librairie, et des clients qui se contenteraient d'acheter un livre et de ressortir immédiatement, sans flâner dans le magasin, ni rester longtemps.

Par ailleurs le ministre de l'Économie s'est positionné vis-à-vis des pratiques d'Amazon, qui ne paye pas les salariés s'ils exercent leur droit de retrait pour des raisons sanitaires. "Ces pressions sont inacceptables, a-t-il affirmé lors de son entretien à France Inter. Nous le ferons savoir à Amazon."

Depuis le 15 mars 2020, les librairies, comme les autres commerces non essentiels, ont dû fermer leurs portes jusqu’à nouvel ordre. Seules les librairies qui font office de maisons de la presse et qui font partie de la catégorie des commerces de détail de journaux et papeterie en magasin spécialisé ont le droit de rester ouvertes.

Demande d'équité

Si elles se veulent rassurantes économiquement, les déclarations de Bruno Le Maire ne répondent pas à leurs craintes sanitaires. "À l'heure où l'on nous dit que le confinement des personnes n'est pas suffisamment respecté, une réouverture prématurée serait dangereuse", estime le Syndicat de la librairie française, dans un communiqué du 19 mars. "Nous demandons que les conditions strictes imposées par le gouvernement, dont la limitation maximale des contacts, s'imposent également aux opérateurs qui continuent, comme si de rien n'était, de vendre et de livrer des produits définis comme 'non indispensables' dans la période actuelle", souligne-t-il, invoquant "l’équité". 

La veille, le syndicat avait dénoncé la "concurrence déloyale" du géant du net poursuivant ses commandes et retraits de livres pendant la période de confinement. "Si la vente de livres en librairie n'est pas indispensable à la vie de la nation, pourquoi la vente de livres par Amazon ou un hypermarché l'est-elle ?", a-t-il interrogé.

Guide des bonnes précautions sanitaires

Du côté de Bercy, on n'est donc plus aussi catégorique que ne le laissaient entendre les déclarations du ministre. "Les discussions avec le ministère de la Culture se poursuivront peut-être, mais il n'y aura pas d'évolution ni de décision à très court terme", indique-t-on. Les équipes du ministère de l'Économie compte en revanche inciter les commerçants, libraires mais aussi artisans et commerces autres qu'alimentaires, à développer leur offre en ligne. Un guide des bonnes précautions sanitaires à respecter dans le cadre de la livraison de colis a notamment été rédigé dans ce but. Or c'est plutôt le choix qui a été fait jusqu'ici : plusieurs librairies ont en effet décidé de suspendre leur activité de vente en ligne pour éviter de propager le virus au moment des livraisons. Le site des librairies indépendantes, premier moteur de recherche de livres en ligne fédérant 16 portails de libraires indépendants, nationaux, régionaux ou spécialisés (soit plus de 1.000 librairies) renvoie sur ce message : "Au vu des circonstances exceptionnelles auxquelles nous faisons face, nous avons décidé de suspendre la possibilité de passer commande..." C'est également le choix de Paris Librairies qui regroupe les libraires parisiens. Certains tentent de valoriser les livres numériques, comme les éditions Allary qui les proposent à moitié prix pendant toute la période de confinement. D'autres, plus rares, comme la Librairie du Canal dans le 10e arrondissement de Paris, poursuivent la livraison des livres papier sur un périmètre très réduit (à moins de 15 minutes à pied).

Le gouvernement a aussi annoncé un plan d'urgence à hauteur de 5 millions d'euros prévu au sein des 22 millions d'euros consacrés par le ministère de la Culture aux secteurs culturels frappés de plein fouet par la crise du coronavirus (voir notre article de ce jour). Le plan sera mis en place par le Centre national du livre (CNL), afin notamment d'assurer le versement des subventions aux manifestations littéraires annulées pour des raisons sanitaires et les reports des échéances des prêts accordés aux libraires et aux éditeurs.

"Incohérences"

Mais derrière les libraires, c'est l'avenir de l'ensemble des commerces non indispensables qui s'écrit en pointillé. Lors des questions au gouvernement, jeudi, la députée Patricia Lemoine (UDI, Seine-et-Marne) a ainsi estimé que le plan d’urgence économique comportait des "incohérences aboutissant à léser une partie des acteurs de notre tissu économique : les travailleurs indépendants, les commerçants et les artisans". "C’est un fait : les grandes surfaces profitent – involontairement peut-être, mais bien directement – des pics d’affluence entraînés par la crise sanitaire pour renforcer leur profit, alors que d’autres se meurent. Dans tous les territoires, nous sommes alertés par les travailleurs indépendants et les commerçants, qui assistent, impuissants, à ce constat", a-t-elle déploré.

La secrétaire d'État Agnès Pannier-Runacher a répondu en évoquant la création du fonds de solidarité spécifiquement dédié aux indépendants qui réalisent moins d'un million d'euros de chiffre d'affaires et ont perdu 70% de leur chiffre d'affaires entre mars 2019 et mars 2020. Ce fonds d'un milliard d'euros sur un mois (abondé à hauteur de 250 millions d'euros par les régions) permettra de leur octroyer une aide forfaitaire de 1.500 euros.

Mais les commerces attendent plus. "Pour passer la rampe, défend Emmanuel Le Roch, délégué général de Procos, la fédération du commerce spécialisé, il faudra supprimer les charges actuelles des commerces, les loyers en premier lieu." Les commerces spécialisés qui ont dû fermer bénéficient d'autres mesures d'urgence mises en place, dont le chômage partiel notamment, mais les répercussions de la crise du coronavirus risquent d'être énormes. "Tous nos adhérents sont morts de trouille mais ils sont aussi responsables. Nous privilégions l'aspect pragmatique, à savoir contribuer à limiter la propagation du virus et protéger nos salariés", explique à Localtis Emmanuel Le Roch, justifiant la suspension des ventes en ligne. Ne souhaitant pas rentrer dans la polémique des hypermarchés alimentaires qui offrent aussi d'autres produits aux clients que ceux jugés essentiels à la vie quotidienne, Procos estime toutefois qu'il faudra, une fois la crise passée, accompagner les commerçants pour éviter la casse.

"Beaucoup de magasins ne vont pas rouvrir"

 "Beaucoup de magasins ne vont pas rouvrir à cause de leur santé économique, et au moment de la reprise, les choses vont reprendre lentement, on le voit en Chine, après un mois d'activité, les commerces ne font que 40% de leur chiffre d'affaires d'avant la crise", développe le délégué général de Procos. Les pistes envisageables pour soutenir le secteur, selon la fédération : supprimer les loyers qui représentent entre 5 et 18% du chiffre d'affaires, ce qui veut dire aussi aider les propriétaires immobiliers de ces locaux commerciaux, et cibler les aides sur les commerces qui auront le plus souffert. Procos appelle notamment les bailleurs à mettre en place des dispositifs permettant d'adapter le loyer à l'activité réelle du magasin (règlement mensuel, réduction du loyer en corrélation avec le chiffre d'affaires et la fréquentation, renonciation à toute pénalité). Pour le moment, Bercy propose des reports de charges fiscales et sociales - qui se transformeront peut-être en exonérations totales, selon la situation en fin de confinement - et des reports de factures ou de loyers. "Lors de la crise des gilets jaunes, nous avons aidé ainsi 5.000 entreprises, à travers des reports de charges sociales et fiscales, ce qui a représenté 400 millions d'euros", rappelle-t-on au ministère de l'Économie.

Quant à la concurrence d'Amazon, Procos considère qu'il faut traiter le problème hors crise. "La crise ne fait qu'accélérer le phénomène", indique Emmanuel Le Roch, mentionnant les leviers envisageables : la fiscalité mais aussi la régulation nécessaire au niveau international, face à un acteur qui ne cesse de grossir et qui laisse peu de place à la concurrence.

 

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