Jean-Luc Rigaut : "La désindustrialisation n'est pas une fatalité"

Alors que l'industrie donne des signes de redressement, les présidents d'agglomérations et de métropoles entendent agir de concert pour "améliorer la zone de confort des usines en France". Un "nouveau pacte productif" sera proposé aux acteurs économiques. 

Les présidents d’agglomérations et de métropoles sont prêts pour la "bataille culturelle" que le Premier ministre a exhorté à mener, le 28 mai, à l’issue d’une réunion du Conseil national de l’industrie. "Pour une mobilisation autour d’un nouveau pacte productif" : c’est le thème qu’ils ont choisi pour leur 13e  "journée des présidents d’agglomérations et des métropoles", organisée le 30 mai, dans les locaux du commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), à Paris. "Il faut absolument réindustrialiser nos territoires. La désindustrialisation n’est pas une fatalité", a martelé le président de l’Assemblée des communautés de France (ADCF), Jean-Luc Rigaut, en ouverture de cette journée, s’appuyant sur de récentes données qui montrent l’amorce d’un renversement de tendance après des décennies de déclin. Début mars, le cabinet Trendeo évoquait en effet une "reprise nette et significative", en particulier pour l’industrie qui a connu un solde de 25 usines de plus en 2017. Mais surtout, cette reprise bénéficie à des régions comme les Hauts-de-France durement touchées par la crise et par la désindustrialisation… "2017 a connu une inversion de la courbe des fermetures d’usines, nous créons un peu d’emplois de production", s’est félicité Jean-Luc Rigaut, préférant toutefois rester prudent. A l’occasion de cette réunion, l’ADCF a produit une carte extraite d’une étude à paraître sur l’évolution de l’emploi productif depuis 1975 à l’échelle des intercommunalités. Une carte qui souligne l’ampleur des dégâts, avec des "pertes très impressionnantes" dans le grand quart nord-est, le Massif central, la Normandie, les Pyrénées, à l’inverse des littoraux atlantiques, de la région Paca, de l’Ile-de-France, ou des anciennes régions Alsace et Rhône-Alpes. Au-delà de ces écarts régionaux, la carte montre que les pertes ont été particulièrement fortes dans les communautés de communes de moins de 20.000 habitants (-438.981 emplois), où elles ont été à peine compensées par les activités résidentielles ou présentielles. Les intercommunalités de 20.000 à 100.000 habitants ont également connu de lourdes pertes (de l’ordre de 16 à 19%), alors que la seule strate à "avoir connu un véritable gain net d’emplois productifs est celle des agglomérations et métropoles comprises entre 200.000 et 500.000 habitants (+6,5%)", indique l'ADCF. Avec les gains de l’emploi présentiel, ces territoires ont connu une croissance de l’emploi de plus de 40% sur la période. En revanche, les métropoles ont tout juste préservé leurs emplois productifs entre 1975 et 2014. "L’économie résidentielle n’est pas au cœur de nos territoires, alors que l’emploi productif leur est absolument nécessaire", a insisté Jean-Luc Rigaut pour qui il va falloir à présent "améliorer la zone de confort des usines en France".

"Nous sommes bien dans nos territoires"

Améliorer la zone de confort dans un contexte mondial, c’est jouer sur tous les tableaux à la fois : les services publics et les infrastructures, la qualité de main-d’œuvre, l’accès au foncier, la productivité et la fiscalité de production, la commande publique…"Un pays sans industrie est un pays invertébré (…) Nous, les ETI (entreprises de taille intermédiaire, ndlr), nous sommes bien dans nos territoires", a clamé Elisabeth Ducotter, membre du conseil d’administration de la Fabrique de l’industrie et présidente de Thuasne, spécialiste du textile innovant à usage médical, qui emploie 2.200 salariés. Une ETI implantée à Saint-Etienne depuis 170 ans. Mais elle s’est tournée vers les pouvoirs publics pour se plaindre de "l’enclavement" de la ville - qui n’a "plus d’aéroport, pas d’autoroute, une double voies dangereuse et surencombrée" - et de l’impérieuse nécessité de préserver "des savoir-faire qui n’existent pas ailleurs". "La formation de tricoteur - conducteur de machines à tricoter - a été supprimée. C’est extrêmement grave", a-t-elle déploré. "Il faut vraiment que Saint-Etienne soit un lieu compétitif pour pouvoir produire au centime près (…) ce qui peut se faire en Inde ou aux Etats-Unis", a-t-elle ajouté.

"Desserrer le frein à main"

La question de la fiscalité sera l’un des points saillants sur lesquels collectivités et entreprises vont devoir se mettre d’accord. Lundi, Edouard Philippe a écarté de nouvelles baisses de la fiscalité de production avant 2020, sachant que des réductions sont prévues dans le futur projet de loi Pacte et qu’1,5 milliard d’euros de baisses sont déjà programmés d’ici la fin du quinquennat. Toute nouvelle évolution repose sur un impératif, a assuré le Premier ministre : "La nécessaire discussion avec les collectivités locales du nouveau cadre de la fiscalité locale." "Il n’est pas envisageable, alors que nous sommes en train de travailler avec elles sur un nouvel ensemble, que ce nouvel ensemble soit déstabilisé par des décisions sur la fiscalité de production." Les élus se disent prêts à réexaminer ces bases fiscales afin de procéder à un rééquilibrage entre secteurs exposés et secteurs protégés, mais un diagnostic remis lors du CNI suscite quelques inquiétudes...

Pour les élus, l’environnement institutionnel a permis des améliorations, avec la clarification des compétences économiques issues de la loi Notr de 2015 et l’élaboration des schémas régionaux de développement économique, d’innovation et d’internationalisation (SRDE-II). Mais ils sont unanimes pour se plaindre de la lourdeur des procédures administratives et de la difficulté de mobiliser le foncier suffisant pour accueillir les entreprises ou leur permettre de se développer. "Mon job principal c’est le foncier. Or pour sortir une nouvelle zone d’activité économique, il nous faut au moins huit ans", a fustigé Frédéric Sanchez, président de la métropole Rouen Normandie. "Il n’y aura pas de redémarrage si on ne résorbe pas les friches. (...) Il faut mettre en place des expérimentations, des dérogations", a-t-il demandé. "Le droit à l’expérimentation est testé timidement dans trois régions, il faut desserrer le frein à main. (…) Je préfère gagner du temps que demander de l’argent", a abondé le président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand. 
Cette journée de travail doit à présent aboutir à une feuille de route, un "nouveau pacte productif" proposé aux acteurs économiques.

 

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