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Josette Belloq (Lormont) : "La cité éducative est un projet très ambitieux"

Instituées par une circulaire du 13 février 2019, les cités éducatives visent à intensifier les prises en charge éducatives des enfants et des jeunes, avant, pendant, autour et après le cadre scolaire. Comment ? En s'appuyant sur l'alliance des acteurs éducatifs travaillant dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville : État, collectivités, associations, habitants. Parmi les 80 cités éducatives labellisées en septembre, figure la commune de Lormont, en Gironde. Josette Belloq, première adjointe, déléguée à l’éducation, revient pour Localtis sur les premiers mois de ce projet.

Localtis. Pouvez-vous dresser le portrait scolaire de Lormont, commune de 21.000 habitants aux portes de Bordeaux ?

Josette Belloq. À Lormont, nous avons trois quartiers classés "politique de la ville" avec douze indicateurs permettant de les définir ainsi : part de familles monoparentales, de personnes sans formation, de bénéficiaires de la CMU, de personnes vivant uniquement grâce aux minima sociaux, etc. Plus de la moitié de la ville est concernée par des mesures de "réparation". Les enfants y ont besoin de plus de temps. Ils nous arrivent parfois un peu fragilisés. Ceux qui viennent de Bulgarie ou d'Albanie, par exemple, n'ont pas connu l'école maternelle et manquent d'autonomie, de socialisation, d'écoute, d'attention et de maîtrise du langage. En même temps, nous devons veiller à ne pas retarder ceux qui sont les plus adaptés. Il faut prendre en compte toutes les catégories d'élèves sans laisser personne au bord du chemin.

Quelle est la genèse de votre labellisation en tant que "cité éducative" ?

En 2018, le plan Borloo sur les banlieues donnait déjà l'idée d'aller plus loin dans le traitement de la difficulté des enfants et des parents. Notre maire s'est d'abord positionné par rapport à cela. Pour la cité éducative, nous avons monté un dossier qui montrait que nous prenions effectivement les choses en mains. Nous avons puisé dans les tiroirs tout ce qui pouvait être innovant dans la "réparation" et la recherche de la réussite de tous les élèves et nous avons été retenus. Cependant, il fallait que certaines actions soient un peu plus abouties. Je pense à la parentalité, en considérant le parent comme le premier partenaire éducatif et le premier responsable de la réussite éducative de son enfant. À partir de là, il a fallu travailler sur les attendus de l'école française : comment peut-elle permettre de faire réussir chaque enfant à condition que le parent soit aussi un accompagnateur ?

Arrêtons-nous un instant sur ce travail autour de la parentalité. En quoi consiste-t-il?

Nous avons lancé un programme pour accompagner les parents élus, mais pas seulement eux, à comprendre les attendus de l'école. Cette action a été retenue par le dispositif "Cité éducative" et nous a permis de recruter à temps plein une psychologue sociale, déjà présente parmi nous à mi-temps, afin de mettre en place des espaces-projets pour les parents de façon à les faire entrer dans l'école. Les enseignants et l'inspectrice de circonscription sont associés à cette démarche. Nous avons également commencé des formations contextualisées pour les parents qui ne maîtrisent pas la langue. Les parents ont aussi exprimé leurs besoins par rapport à leurs difficultés à l'école où sont scolarisés leurs enfants. Cela est nouveau.

Les cités éducatives labellisées doivent décliner des actions selon plusieurs axes. Quelles seront-elles à Lormont ?

Nous avons prévu douze actions. Fin 2019 et au premier semestre 2020, nous venons de l'évoquer, la priorité sera donnée à la parentalité. Le deuxième axe est l'accompagnement à la scolarité. Nous sommes en train de travailler à une définition de cette action. Certains y mettent l'aide aux devoirs, d'autres insistent sur l'attention, la mémoire, l'éveil, de façon à mettre l'enfant en situation de réussite à partir d'exercices ludiques. Le but est que toutes les écoles aient un accompagnement scolaire. Cela vient de commencer pour 80 élèves dans un quartier, 53 autres seront pris en charge par cet accompagnement scolaire dès janvier et l'action sera ensuite généralisée à toutes les écoles. Globalement, nous nous sommes donné six mois pour expérimenter et évaluer, avant un démarrage d'actions plus optimisées. C'est un travail de fourmi.

Un des principes de la cité éducative est l'alliance des acteurs éducatifs travaillant dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. Qui sont-ils dans votre cas ?

Nous sommes quatre dans la cabine de pilotage : l'État, par le biais de la préfecture, l'Éducation nationale, la commune et la Caisse d'allocations familiales. Les financements viennent de ces quatre entités en fonction des projets. La commune apporte systématiquement 20% du financement de chaque projet. La cité éducative, c'est l'idée de travailler à l'horizontal et collectivement pour éviter les redondances, l'effet "pâte feuilletée" ou l'effet "silo". Nous nous situons donc dans un partage d'informations et de formations. C'est un projet très ambitieux, très intelligent. Il faut changer nos façons de penser, car chacun a tendance, à Lormont comme ailleurs, à faire vivre son petit pré carré. Nous devons travailler collectivement dans une forme de cohérence, de complémentarité. C'est déjà un petit changement de culture.

Vous évoquez un changement de culture. Est-il déjà perceptible ?

Nous avançons à grands pas dans un calendrier très contraint. Nous envoyons des projets d'action et nous obtenons des réponses dans les huit jours. Cela est un peu nouveau. Les dossiers ne restent pas trois mois dans les ministères. Il y a une réactivité à laquelle nous ne sommes pas habitués. Nous faisons actuellement en trois mois ce que nous faisions parfois en trois ans. Mais c'est compréhensible, nous n'avons que jusqu'en 2022 pour faire nos preuves. Nous sommes très suivis et cela ne me déplaît pas du tout.

Concrètement, comment se passe le travail en commun ?

Nous travaillons ensemble tous les vendredis matin durant trois heures. On se partage bien les tâches. L'Éducation nationale fait l'interface avec les projets de ville et réalise bien la connexion. L'État nous envoie des messages venant des deux ministères (Éducation nationale et Ville, ndlr). Nous essayons d'avancer en cohérence et en complémentarité, chacun dans son rôle. Nous ne sommes plus dans le discours. On nous attend au niveau des actions. Le projet a été labellisé car il est bien traité techniquement. Au niveau des actions, on sent bien les exigences que l'on doit avoir. Être innovant d'abord. La continuité des actions déjà entamées ne suffit pas.

L'originalité de la cité éducative provient également d'une vision de l'enfant de 0 à 25 ans. Comment travaillez-vous avec les autres acteurs de l'éducation ?

Les collèges sont aussi concernés avec un établissement "tête de pont"' qui a reçu 30.000 euros pour un travail en réseau, dans lequel les écoles sont impliquées et qui va porter sur les ruptures : comment passe-t-on de l'école élémentaire au collège ? Il existe aussi des actions dans le cadre du programme de réussite éducative qui concernent environ deux cents enfants. Il y aura un suivi à ce niveau. Et nous avons aussi décidé que le programme de réussite éducative irait au-delà du collège et s'adresserait aux jeunes jusqu'à 18 ans, car les enfants fragiles continuent à avoir des difficultés au lycée. La cité éducative doit traiter l'ensemble des enfants, des premiers mille jours jusqu'à 25 ans. Il faut aussi développer ce qui relève de l'insertion. Cela va faire partie de nos réflexions à venir et nous avons déjà posé un cadre. Un membre du conseil municipal est également conseillère régionale et s'occupe d'éducation. Nous avons passé une journée sur le thème de l'orientation avec douze élèves qui, au mois de novembre, avaient déjà tous un projet professionnel. Je suis une ancienne de l'Éducation nationale et je peux vous dire qu'au mois d'avril, quand il s'agissait de monter des dossiers, moins de la moitié de la classe avait un projet professionnel. C'est donc une petite réussite. Je crois beaucoup aux petits pas bien consolidés sur lesquels on peut construire.

Avez-vous déjà observé d'autres petites réussites de la sorte depuis la rentrée ?

Nous observons une montée en compétence de toutes les personnes qui évoluent autour de l'enfant, qu'il s'agisse des Atsem ou des animateurs. Nous allons professionnaliser tous les accompagnements pour celles et ceux qui doivent devenir des développeurs afin de prendre en charge au bon moment les personnes les plus vulnérables. Cela demande un repérage particulier et une relation à la difficulté qui doit être professionnalisée.

Finalement, sur quoi reposera, selon vous, la réussite de la cité éducative ?

Il y a un enjeu de coordination, un enjeu de communication. Nous devons mettre en place des outils, des méthodes nouvelles, des évaluations. Il faut aussi faire en sorte que les associations de parents ou d'éducation populaire s'engagent vraiment et avancent, à travers des parcours. Nous sommes également en train de créer un outil de communication avec des élèves de collèges et lycées pour parler de cette cité éducative. Et il reste à impliquer tous les enseignants, à les convaincre de s'approprier cette cité éducative. Les 7 et 9 janvier, il y aura une réunion de tous les directeurs d'école avec l'inspectrice de circonscription pour en parler. Les deux principaux de collège se joindront à eux.

 

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