Les collectivités tentent de se faire une place dans la lutte contre le harcèlement scolaire

Un récent rapport sénatorial sur le harcèlement scolaire passe quasiment sous silence la place des collectivités. Dans le même temps, plusieurs régions mettent en place des politiques volontaristes pour lutter contre ce fléau.

En France, près d'un élève sur dix est victime de harcèlement pendant sa scolarité. Pour endiguer ce phénomène en forte augmentation et aux conséquences graves et multiples (décrochage, déscolarisation, dépression, somatisation, conduites autodestructrices, voire suicidaires…), l'État agit à travers le "droit à une scolarité sans harcèlement", instauré par la loi pour une école de la confiance de 2019, par la création d'un comité d'experts et de deux (!) numéros d'urgence, ainsi que le biais d'un réseau de 335 référents sur le territoire. Toujours sous l'égide de l'État, le programme Phare, qui institue des élèves "ambassadeurs" et développe des formations "de haut niveau", a été généralisé à la rentrée 2021 après avoir été testé dans six académies. Dans ce tableau où fourmillent acteurs de l'Éducation nationale et issus du monde associatif, les collectivités territoriales sont les grandes absentes.

Dans le rapport de la mission d'information du Sénat consacrée au harcèlement scolaire publié le 27 septembre 2021, les collectivités sont bien présentes. Mais de façon on ne peut plus discrète. Aucun élu communal, départemental ou régional n'a été entendu lors des travaux de la mission. Déroutant de la part du "représentant des territoires" ! Finalement, une seule recommandation du rapport vise les régions et départements. Elle consiste à mettre d’office sur les ordinateurs distribués aux collégiens et lycéens par les collectivités une sensibilisation à la prévention du harcèlement scolaire et du cyberharcèlement. D'ailleurs, le rapport sénatorial n'en fait pas mystère : pour lui, l’Éducation nationale est le "noyau dur" de la lutte contre le harcèlement scolaire. Les collectivités ? On croit comprendre qu'elles sont incluses dans "la communauté éducative"...

Acteurs de terrain

Pourtant, en juin 2021, devant la mission d'information du Sénat, Hugo Martinez, président de l'association Hugo !, expliquait que les collectivités pouvaient "jouer un très grand rôle dans ce combat" et avançait un argument de bon sens en faveur de cette implication : "Dans un établissement scolaire travaillent des agents territoriaux, qu'ils soient de cantine, de sécurité, de nettoyage. Ces agents sont au contact des jeunes. Ils sont parfois confrontés à des situations de harcèlement et de violence, et les jeunes vont parfois se confier à eux – parfois plus qu'à un psychologue ou un autre professionnel de santé. Or ces professionnels-là ne sont aujourd'hui par formés." En tout cas, pas systématiquement. C'est pourquoi Hugo ! développe des expérimentations visant à mobiliser, à l'échelle des villes, des dispositifs "360" qui, pendant un an, mobilisent toute la collectivité. Cela notamment à travers la définition de référents dans les mairies que les parents peuvent solliciter. "C'est inédit et cela fonctionne. Si un parent apprend que son enfant est victime de harcèlement scolaire, il sait qu'il peut se rendre le lendemain matin à la mairie, pour s'adresser à une personne 'ressource', formée pour donner les premiers conseils et écouter", confiait Hugo Martinez, avant de conclure : "Il existe une stratégie nationale, mais il faut maintenant travailler à l'échelle microlocale. Le harcèlement scolaire s'inscrit en effet dans la réalité du terrain, sur le chemin à pied, en bus, en train entre la maison et l'école, etc. Il faut redescendre à l'échelle locale avec les acteurs de terrain, reconnecter établissements scolaires et collectivités autour de la table."

Si des communes répondent sporadiquement aux sollicitations d'associations, d'autres collectivités prennent des initiatives. Le conseil régional d'Île-de-France subventionne ainsi l’association Marion la main tendue, qui mène des interventions dans les écoles, organise des formations à destination des personnels de l’Éducation nationale et des futurs élèves "ambassadeurs", et assure un accueil des harcelés et de leur famille en leur offrant un suivi psychothérapeutique.

Écoles, collèges et lycées concernés

D'autres collectivités vont beaucoup plus loin. Depuis 2018, le conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes s'est emparé du sujet, épaulé par son Ceser (Conseil économique, social et environnemental régional). En juin 2021, il a lancé un nouvel appel à projets, ouvert notamment aux communes, EPCI et métropoles. Son but ? Organiser des évènements visant à renforcer la connaissance sur le territoire du harcèlement scolaire pour le prévenir, faire émerger des actions pédagogiques innovantes pour améliorer le climat scolaire, et former des adultes pour sensibiliser et prévenir le harcèlement, y compris les  personnels territoriaux au contact des enfants. On notera que le conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes dépasse le cadre de sa compétence en matière de lycées en visant tous les établissements d’enseignement du premier et second degré, publics (y compris agricoles) ou privés sous contrat. Par ailleurs, un plan régional plus global pour la sécurité des habitants, doté de 300 millions d'euros, prévoit l'installation de caméras dans les cars scolaires et interurbains afin notamment de protéger les enfants victimes de racket, d’intimidations ou de harcèlement.

En Nouvelle-Aquitaine, en août 2021, un an après le vote par l'assemblée plénière d'un programme de prévention et de lutte contre le harcèlement scolaire, le conseil régional dévoilait à son tour son plan d'action en quatre axes. Tout d'abord, la mise en œuvre d’une campagne de prévention "ambitieuse et innovante" et l’organisation, courant 2022, d’assises régionales réunissant la communauté éducative, les jeunes et les parents. Ensuite, le soutien à des projets associatifs menés au sein des établissements. Quinze associations et dix-sept projets seront soutenus par la région durant l'année scolaire 2021/2022 pour une subvention totale de 364.000 euros. Enfin, une formation des agents territoriaux des lycées, qui "ont vocation à participer à l’action collective de la question du harcèlement scolaire". Ce dernier point reprenant un dispositif lancé dès 2015 dans l'ancienne région Poitou-Charentes. En Nouvelle-Aquitaine, contrairement à Auvergne-Rhône-Alpes, seuls les établissements sous compétence régionale sont concernés.

On notera encore qu'en Provence-Alpes-Côte d'Azur, un programme de médiation éducative existe depuis quelques années. Et le 29 octobre prochain, l'assemblée plénière sera appelée à voter le plan de lutte régional contre le harcèlement scolaire.

Dans son rapport, le Sénat reconnaît que "les enseignants et les personnels de direction [des établissements scolaires] ne sont pas encore assez formés", et que cette lacune se double d'une "instabilité des équipes éducatives, en particulier dans les lieux les plus difficiles". Par ailleurs, il pointe une difficulté particulière : "La prise en charge du dernier kilomètre." Les collectivités, elles, expriment la volonté de former un personnel plus stable dans le temps, qui connaît le terrain au-delà de la limite des établissements. Elles ont toute leur place à prendre dans la lutte contre la harcèlement scolaire.

 

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