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Méthanisation à la ferme : son développement fait face au défi de l'acceptabilité

Peu connue du grand public, la méthanisation agricole représente un vecteur d’énergie renouvelable en plein essor. Encouragé par l’Etat, soutenu par les collectivités, ce procédé génère toutefois tout comme d'autres des risques et des nuisances susceptibles d’entraver son développement.

La méthanisation agricole navigue-t-elle en vent contraire ? Partie de zéro il y a dix ans, la montée en puissance de cette filière portée par des mécanismes de soutien, des appuis régionaux et des aides du Fonds chaleur, mais peu gâtée dans la dernière PPE (programmation pluriannuelle de l'énergie), a pour corollaire une flambée des inquiétudes des habitants dès lors qu'un méthaniseur s'implante près de chez eux. Du Puy-de-Dôme au Finistère en passant par l'Oise, on ne compte plus les projets qui butent sur le syndrome Nimby - c'est bien mais "pas près de chez moi" - jetant de fait les élus locaux dans l'embarras. 

Etablir des garde-fous

Fin septembre, la députée socialiste d'Ille-et-Vilaine Claudia Rouaux s'est fait l'écho de cette grogne et interpellait le ministre de l'Agriculture Julien Denormandie sur les "dérives" de cette filière censée n'être parée que de vertes vertus. La méthanisation est, on le sait, une source d'énergie renouvelable apportant des revenus aux agriculteurs par le biais de contrats d’achats de l’électricité produite et/ou du biométhane injecté. L'association des agriculteurs méthaniseurs (AAMF) y voit aussi un levier de "transition agro-écologique" des exploitations : elle contribue à réduire les apports en engrais dans la fertilisation des sols (grâce à la valorisation des digestats par épandage agricole), crée des emplois, évite l'incinération de divers déchets et sous-produits… Alors, où se situe le problème ? La députée parle d'accaparement des terres agricoles au profit de cultures à vocation énergétique, de spéculation foncière, d'un bilan carbone réel suscitant des interrogations… En réponse, le ministre a estimé qu'il fallait "établir des garde-fous vis-à-vis de la méthanisation" tout en défendant son intérêt : "Je ne voudrais pas qu'ici et là des dérives viennent jeter l'opprobre sur cette filière", ajoute-t-il.

Apaiser la défiance

La prise de conscience des nuisances (olfactives ou liées au transport, à l’alimentation de l’installation en matières organiques ou intrants) s'accroît avec la démultiplication des unités à la ferme (détenues en majorité par des agriculteurs) ou centralisées (regroupant divers acteurs du territoire). En tout, la barre des 500 unités est atteinte, contre 150 il y a cinq ans. Ce chiffre représente les trois-quarts des installations de méthanisation existantes (il y en a aussi en sortie de station d’épuration ou en méthanisation industrielle). Les problèmes d'odeurs sont dans le viseur des inspecteurs des installations classées. Un méthaniseur bien conçu et géré n'est pas censé en produire. L’odeur vient généralement du stockage du fumier. Si elle porte atteinte, dans le jargon des inspecteurs, à la "commodité du voisinage", la situation doit être réglée, sous peine d’astreintes journalières. Cet été, un exploitant dans le Loiret en a d'ailleurs écopé. 

Mieux former aux risques

Quant à l'accidentologie, elle suit la courbe du nombre d’installations mais reste stable, selon le Bureau d’analyse des risques et pollutions industrielles (Barpi). Cet organisme de référence estime qu’elles sont à l’origine de 8 à 10 accidents par an, essentiellement causés par "des facteurs organisationnels" : "Pour la très grande majorité, la gestion des risques en est la source". Pour se développer sans encombre, la filière doit donc s'assurer d'une parfaite maîtrise des risques. Dans un rapport rendu au nom de l'OPECST, les parlementaires Roland Courteau et Jean-Luc Fugit ne disent pas le contraire. La formation aux risques doit devenir une culture. Une dynamique existe, par exemple en Bretagne où le procédé a le vent en poupe (130 unités, une trentaine en 2008) mais fait débat, suite à des déversements accidentels ayant causé des pollutions de rivière. Dans cette région, à l’initiative d’un plan pour multiplier par six la production de gaz renouvelable d'ici 2030, un syndicat agricole réclame même un moratoire sur les installations !  A l'échelle nationale, un collectif scientifique pour une méthanisation raisonnée (CSNM) recense une "opposition croissante aux projets de méthanisation avec 172 associations luttant sur 168 sites".

L’exemple du Grand Est

Autres régions du gaz vert, la Nouvelle-Aquitaine (une soixantaine d’installations, une centaine en projet) et Grand Est. "Nous dénombrons 170 méthaniseurs relevant de régimes administratifs différents - déclaration, enregistrement ou autorisation. 62% d'entre eux sont adossés à des élevages et, à ce titre, contrôlés/suivis par les directions départementales de la protection des populations (DDPP). Les autres méthaniseurs non adossés à des élevages le sont par les Dreal", explique Aurélie Vignot, chef de pôle au service prévention des risques anthropiques de la Dreal Grand Est. Le ministère a eu le nez fin et commandité des inspections ciblées sur une trentaine de ces gros méthaniseurs. Déjà entamée, l’action se prolongera l’an prochain. Gestion des eaux, conditions de stockage, réserve incendie, zones de rétention, le contrôle porte sur divers points, tant liés à la qualité de la conception de l’installation qu’aux conditions d’exploitation et au suivi-maintenance. Mais il est assez récent : "Il y a dix ans, les méthaniseurs ne relevaient pas d'une rubrique dédiée dans la nomenclature des installations classées ICPE", précise Aurélie Vignot. "Les exploitants de ces installations sont des agriculteurs, qu'il faut veiller à former aux risques. Elles fonctionnent H24 et derrière les ordinateurs qui les surveillent, le rôle humain est essentiel tant pour contrôler la machine que pour adapter les mélanges dans le digesteur, établir les bonnes recettes tout en surveillant les perturbations et phénomènes de moussage intempestif", conclut-elle.

 

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