Pays-Bas : les rues de Drachten se mettent à nu

Organisation territoriale, élus et institutions

Un concept né aux Pays-Bas bouscule les principes de circulation routière. Il vise à réduire les signalisations à leur strict minimum pour responsabiliser les conducteurs. Appliqué à Drachten, le principe séduit déjà à Amsterdam et dans d'autres pays de l'Union.
Image Mairie conseils

Des rues sans signaux ni couleurs, des trottoirs débarrassés de panneaux routiers, des automobilistes attentifs. Traversé quotidiennement par 20.000 voitures, le principal carrefour de Drachten, commune située au nord des Pays-Bas, est devenu le point central d'une expérimentation visant à repenser la circulation dans les espaces publics. Un cadre dans lequel les piétons ou les cyclistes ne masquent pas leur contentement : les rues ont retrouvé leur fonction sociale, les voitures se comportent de manière civilisée et le déplacement des personnes - quel que soit leur mode de locomotion - est devenu plus fluide. Dans ce contexte où les règles sont allégées, l'automobiliste est contraint d'activer ses cinq sens et d'adapter sa conduite en fonction de ce nouvel environnement.
Menée à Drachten, mais aussi dans près de cent localités de la province de Friesland, l'expérience constitue une vraie révolution routière. Lassés des stratégies traditionnelles, les responsables territoriaux ont opté pour un tournant radical : plus de signalétiques routières ni de feux, les lignes de séparation au sol ont été gommées, l'asphalte s'est mué en un grand pavé uniforme créant ainsi un espace unique partagé par tous, sur un pied d'égalité. Mais la politique routière de Drachten ne se limite pas à la réduction de la vitesse ou l'introduction de nouveaux ronds-points. Il s'agit aussi de montrer que la rue est un espace dangereux afin d'inciter les conducteurs à agir avec plus de prudence.

"Le système traditionnel abêtit les automobilistes"

L'initiative est le résultat d'une nouvelle approche, à l'opposé des conceptions traditionnelles de la circulation. A l'origine de cette mouvance : Hans Monderman, ingénieur civil, spécialiste de la circulation routière mais aussi leader d'un groupe "nouvelle génération" de concepteurs de rue, comprenant également des designers urbains, des sociologues ou des psychologues. Pour eux, toutes les règles destinées à rendre les routes plus sûres sont contreproductives. Le non-aménagement de certains carrefours vise donc à responsabiliser les conducteurs, à les faire réagir : "Le système traditionnel abêtit les automobilistes. De cette façon, les gens ne se comportent plus comme des personnes mais plutôt comme des trains suivant un rail. Ici, nous souhaitons leur rendre leur responsabilité", résume Hans Monderman. Son concept, il y croit dur comme fer. Avant d'en arriver là, il est devenu maître dans l'art de convaincre. Tout le monde le jugeait un peu fantasque jusqu'à sa nomination au poste de responsable de la gestion du trafic au sein des institutions provinciales. Une fonction qui lui a permis d'appliquer dès 1989 ses théories révolutionnaires à Drachten. "Et ça fonctionne", insiste l'ingénieur, avec dans les yeux, cette lueur propre aux inventeurs devant leur création. Depuis, les accidents de la route ont fortement diminué dans le centre-ville, la circulation automobile aurait même chuté de 25%.

Redonner de l'importance aux piétons

Les idées novatrices de Hans Monderman ont, depuis, largement dépassé les frontières néerlandaises. En Angleterre, par exemple, le district de Wiltshire a supprimé la ligne médiane de plusieurs routes secondaires. Depuis le lancement de l'expérimentation, la vitesse a diminué de 5% et les accidents ont connu une chute spectaculaire de 35%. La théorie de Hans Monderman a également obtenu un écho favorable auprès de la Commission européenne. Le concept de Shared Space ou espace partagé, directement inspiré des expériences menées par l'ingénieur batave, a été inscrit dans le programme Interreg destiné aux pays voisins de la mer du Nord. Il vise à "développer de nouvelles méthodes pour une approche intégrée de l'organisation de l'espace public dans laquelle l'homme et son environnement occupe une place centrale", peut-on lire sur leur site (voir ci-contre).
Le concept prône un usage mixte de la rue et vise à redonner aux piétons l'importance qu'ils ont perdu ces dernières années. Cette idée n'est pas tout à fait neuve. Outre-Atlantique, tant aux Etats-Unis qu'au Canada, semblables théories sont en application comme le Woonerf ou le Traffic Calming. Le premier est associé à un espace commun créé pour être partagé par les piétons, les cyclistes et les petits véhicules motorisés. Le second encourage l'intégration d'obstacles physiques dans la conception des rues, permettant de modifier le tracé des voies et d'inciter à une réduction de vitesse.

Kattalin Landaburu / Victoires-Editions pour Localtis

"Les politiques classiques de circulation ont déjà dévoilé leurs limites "

Rob Duvergé est responsable du projet Shared Space pour la province de Friesland aux Pays-Bas.

Qu'est-ce qui a, selon vous, décidé les responsables européens à inscrire votre projet dans le programme Interreg III B ?

Les projets que nous avions commencé à développer dans notre province se basent sur des théories souvent opposées aux conceptions traditionnelles. Les politiques "classiques" de circulation ont déjà dévoilé leurs limites. En mettant le citoyen au coeur de nos préoccupations, en intégrant des nouveaux designers de l'espace urbain dans nos projets, nous avons développé une approche en phase avec les nouvelles politiques européennes très axées sur la réduction de la place de l'automobile dans les villes. Le programme Interreg a débuté fin 2003 et se terminera mi-2008. Nous en sommes donc encore à une phase d'expérimentation. Mais les échanges entre les sept partenaires, localisés dans cinq pays de l'Union, favorisent un développement rapide des différentes initiatives.

Comment s'organisent ces échanges ?

Notre province a été désignée leader du programme. Nous centralisons les informations afin de rédiger des rapports globaux pour les six autres partenaires. Ils visent à rendre compte des résultats déjà observables mais aussi à vérifier l'avancée des projets, conformément à la feuille de route. Des réunions sont aussi organisées avec l'équipe management composée de représentants des institutions partenaires : deux par an au minimum, mais nous essayons d'en mettre en place plus régulièrement. Une autre équipe est chargée du suivi financier des programmes. L'ensemble a été évalué à 8 millions d'euros, la Commission européenne prend en charge la moitié. Des contacts réguliers ont aussi été établis avec les responsables du programme Interreg III B dont le secrétariat est à Viborg au Danemark.

Comment décririez-vous les projets pilotes ?

Tous sont différents mais tous cherchent à s'adapter aux conditions environnantes, qu'elles soient sociales, historiques ou culturelles. Dans la province de Friesland, par exemple, nous cherchons à redonner vie au canal qui fut, au 17e siècle, un élément incontournable de notre économie. La route qui longe le canal aujourd'hui est rectiligne, son tracé ne respecte pas les sinuosités du paysage. Nous voulons repenser cela, faire du neuf avec les infrastructures existantes tout en redonnant place aux piétons et aux cyclistes. A Ostende, les responsables veulent construire un pont pour relier deux quartiers séparés par une autoroute. Le pont devra aussi être un lieu de rencontre dans le but de promouvoir les échanges sociaux. Chaque fois nous cherchons à transformer un inconvénient en avantage.

Shared Space : repenser l'espace public en réduisant la place de la voiture

La notion d'espace partagé, défendue par Hans Monderman, a séduit les responsables européens. Développement durable, meilleure prise en compte des piétons, réduction du trafic, autant de thèmes mis en avant par les partenaires du programme, cofinancé par Bruxelles.

Redonner au citoyen une place centrale dans l'organisation de l'espace public : une formule qui résume l'essence du projet Shared Space. Lancé par Hans Monderman et soutenu par la province de Friesland aux Pays-Bas, le concept a séduit d'autres pays de l'Union. A côté des municipalités néerlandaises de Emmen et Haren, celles de Bohmte en Allemagne, d'Ejby au Danemark, d'Ostende en Belgique et enfin le comté de Suffolk en Grande-Bretagne, ont pris part à un projet commun. Baptisé Shared Space, il a également reçu le soutien des responsables de la direction Politique régionale à Bruxelles qui l'ont inscrit au programme Interreg IIIB Mer du Nord. A ce titre, il bénéficie de fonds communautaires. L'objectif est double : il vise non seulement à encourager l'application de politiques innovantes en matière de circulation mais aussi à favoriser les échanges d'expériences entre pays d'une même zone géographique au sein de l'Union.

Une idée sert de moteur au projet. Il s'agit de repenser l'espace partagé en l'adaptant aux évolutions récentes. Le constat est le suivant : depuis plusieurs décennies, l'automobile occupe une place centrale. Elle est, de ce fait, devenue un élément majeur autour duquel se sont développées les stratégies d'organisation de l'espace public. Pour réglementer le trafic, divers instruments ont été mis en oeuvre comme les dos d'âne, les feux ou les passages piétonniers. Malgré la multiplication de ces outils, les accidents n'ont pas cessé d'augmenter, et les politiques dites "classiques" n'ont mené à aucun résultat concluant. Conformément aux théories de Hans Monderman, les sept partenaires du programme Shared Space souhaitent limiter les réglementations et faire disparaître les barrières entre piétons et automobilistes. En bref, la voiture ne doit plus être déterminante dans l'organisation de l'espace mais un élément parmi d'autres, tous méritant d'être traité sur un pied d'égalité.

Aller plus loin sur le web :
 
Présentation en anglais du projet Shared Space (espace partagé).
http://www.shared-space.org

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