Roubaix-Tourcoing : un canal de retour

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Développement économique

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Nord

Le ciel était bien bas au-dessus du canal de Roubaix à la fin du siècle dernier. Depuis, sa valeur patrimoniale et sa qualité de lien urbain ont été reconnues. Il sera entièrement requalifié, en intégrant à la fois la dimension touristique et événementielle et celle de régénération urbaine.

Il a failli connaître le sort du petit jardin de la chanson : bétonné sur l'autel d'un urbanisme brutal. Au début des années 90, des chargés d'aménagement ont imaginé d'assécher une partie du canal de Roubaix et d'utiliser son lit comme support d'une voie rapide urbaine. Mais des voix se sont élevées pour sauver ce ruban d'une trentaine de kilomètres, reliant la rivière Deûle en France au fleuve Escaut en Belgique, d'un traitement "à la découpe". "Nous étions les premiers à promouvoir une vision transcommunale et transfrontalière", se souvient Vincent Boutry, l'un des animateurs de ce Collectif canal. Peu à peu, les convictions de ces militants pour une remise en navigation du canal sur tout son parcours, s'appuyant sur des réflexions de l'urbaniste Christian Devillers, ont gagné des cercles de décideurs...
En 1999, Voies navigables de France (VNF) saisit l'opportunité de fonds européens Feder disponibles pour réaliser, en partenariat avec les collectivités, 6 millions d'euros de travaux d'aménagement des berges. Avec les municipales de 2001, Slimane Tir (Verts), un des élus de Roubaix et vice-président de Lille-Métropole communauté urbaine, entreprend de relancer la réhabilitation du canal. "Il a fallu remobiliser tous les maîtres d'ouvrage, soit sept financeurs, et associer à l'affaire plusieurs autorités belges", témoigne Slimane Tir (la région wallonne, son ministère Equipements et Transports et sa subdivision Voies navigables, ndlr).

L'aménagement des berges doit créer l'événement...

"Pour rénover un canal, on peut commencer par la rive droite ou par la rive gauche mais à un moment donné, il faut aller au fond des choses", plaisante Bernard Gérard, maire de Marcq-en-Baroeul. Les efforts convergents des différents acteurs permettront d'obtenir un joli financement européen (lire ci-contre), et cet été, l'engagement de la deuxième tranche des travaux, de 32,5 millions d'euros pour la partie française. En 2008, treize écluses, une douzaine de ponts, autant de stations de recyclage d'eau, devraient être rénovées. Et la circulation des bateaux de plaisance devrait à nouveau être possible. Mais l'enjeu touristique n'est pas le seul, celui de la rénovation urbaine des quartiers populaires traversés apparaît au moins aussi important.
La demande de logement peut "évoluer en quantité et en nature", estime prudemment l'agence de développement et d'urbanisme de Lille-Métropole dans son "projet d'aménagement et de développement Deûle-Escaut". Ce Padde, inspiré d'exemples britanniques, définit une stratégie en quatre points - tourisme fluvial, régénération urbaine, aménagement paysager et événementiel - autour de l'idée suivante : "L'aménagement spatial des bords du canal doit créer l'événement et les programmes de logement joueront à cet égard un rôle fondamental. Ils peuvent s'intégrer dans les aménagements du paysage de la voie d'eau, attirer le regard, donner davantage de raisons de cheminer le long des berges, conforter la sécurité des promeneurs."

... dans l'optique d'une régénération urbaine

Ainsi devront être respectés certains critères d'échelle ou de perméabilité de la vue pour la conception des programmes de logements. Concrètement, cela passe par l'intégration, dans la stratégie de développement de ce secteur, de deux actions : "concevoir et réaliser par tranches des programmes de logements autour du site Grande-Rue à Roubaix", et "réserver des parcelles qui pourraient se prêter à des opérations immobilières, à plus forte raison sur les sites qualifiés de pots de miel". Ces pots de miel, "catalyseurs de la régénération" selon les mots de Slimane Tir, sont au nombre de six en France (Marquette, Marcq-en-Baroeul, Wasquehal, Tourcoing, site de l'Union, Roubaix/Grande-Rue) et deux, à caractère rural, en Belgique (Leers-Nord et Espierre-Helchin).
Franchement enthousiaste, le maire de Marcq-en-Baroeul annonce quant à lui l'ouverture d'une médiathèque municipale "en bord de canal". A la limite de Roubaix et Tourcoing, le "lien bleu", future trame d'équipements, figure au coeur du grand projet de transformation de l'habitat et de revitalisation économique de l'Union : à la demande des élus, l'équipe d'urbanistes Reichen et Robert a profilé une darse dans un vaste parc public, où un collectif est bien décidé à obtenir des réalisations "adaptées aux projets des habitants". La valorisation du canal, levier urbanistique : on veut y croire entre Deûle et Escaut.

Bertrand Verfaillie / Innovapresse Lille pour Localtis

Des "catalyseurs de régénération urbaine"

Slimane Tir est conseiller municipal de Roubaix et vice-président de Lille-Métropole communauté urbaine en charge du syndicat mixte Espace naturel métropolitain.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la conduite du dossier du canal ?

Je l'ai vécu comme un steeple-chase, une course où de nouveaux obstacles surgissent sans cesse. Ce n'est pas un dossier lourd financièrement : à peine le budget de réalisation de cinq cents mètres de voie rapide. Mais c'est un dossier complexe qui porte sur l'ensemble du domaine public fluvial, dans deux pays. Aujourd'hui, je suis satisfait : les partenaires sont là et les perspectives sont dégagées.

Quel est votre objectif premier ?

Le canal est une formidable voie de pénétration de la nature au coeur de villes denses. Il contribuera à leur renouvellement et à l'amélioration du cadre de vie général des habitants. L'inversion des valeurs est déjà en cours, elle ressemble à ce qui s'est passé pour les terrils dans le bassin minier : une friche plutôt mal considérée devient un élément d'identité, un espace d'activités ludiques, un pôle d'attraction pour le territoire. La prise de conscience s'est opérée, il faut que les communes concernées la traduisent dans leurs projets urbains.

L'effet de rénovation urbaine se fera-t-il sentir sur tout le parcours du canal ?

Cela dépend beaucoup des volontés locales. Mais l'agence d'urbanisme a identifié au moins huit sites "pots de miel", des catalyseurs de la régénération effectuée sur le linéaire. Ce sont des escales fluviales particulières, des espaces de détente, des zones d'habitat ou d'équipement. Lille-Métropole communauté urbaine sera partie prenante de ce développement, notamment sur le tronçon compris entre Roubaix et la Belgique : autour de la station d'épuration du Grimonpont, dont les eaux, après lagunage, alimenteront le canal, autour du futur centre de tri de déchets desservi par barges et de friches bientôt requalifiées.

Réhabilitation du canal : repères

Le canal de Roubaix, c'est un peu plus de 20 kilomètres de voie d'eau, à travers huit communes (450.000 habitants). S'y ajoutent une dizaine de kilomètres en Belgique (le canal de l'Espierre), à travers un territoire plus rural, jusqu'à l'Escaut.

L'infrastructure a été construite entre 1826 et 1893 et a supporté un intense trafic lié à l'industrie jusqu'aux années 1970. Il est aujourd'hui fermé à toute navigation, à l'exception d'un bief à son extrémité marcquoise, menant à l'entreprise Lesaffre, leader mondial de la levure. Depuis quelques années, ses eaux ont retrouvé une certaine qualité, du fait de l'arrêt de la plupart des rejets industriels.
La deuxième tranche de la réhabilitation s'élève à 37,5 millions d'euros (32,5 millions d'euros en France et 5 millions d'euros en Belgique). La moitié est apportée par l'Union européenne à travers un programme Interreg III B ("Blue links") et le Feder (reconquête d'espaces dégradés, protection de ressources naturelles, appui à des stratégies territoriales). Les contributeurs français sont Lille-Métropole et les communes (Syndicat mixte du canal de Roubaix, Syndicat intercommunal de la Marque urbaine), Voies navigables de France, la région Nord-Pas-de-Calais, le département du Nord, l'agence de l'eau Artois-Picardie.
Si les travaux sont normalement menés à terme, il ne restera à régler que la question de la gestion de l'infrastructure. L'établissement public VNF garderait seulement la responsabilité de la gestion hydraulique et entend céder la propriété du canal réhabilité à une ou plusieurs collectivités locales. Un groupe de travail présidé par le préfet du Nord prépare ce transfert ; il réunit VNF, la région et la communauté urbaine.
 

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