Slow tourisme à Servoz avec le centre d’interprétation de la vie pastorale (74)

Alors que le tourisme fait partie intégrante du développement du territoire depuis deux siècles et demi et particulièrement depuis les Jeux olympiques d’hiver à Chamonix (1924), la commune de Servoz invente un tiers lieu d’un nouveau type, mêlant centre d’interprétation, lieu de vie et de rencontres entre touristes et habitants.

Au début est la maison du Lieutenant, une bâtisse de 600 m² située au Mont, hameau le plus ancien du village de Servoz. Très différente des fermes du milieu du XVIIIe siècle présentes sur le territoire, la maison du Lieutenant est, au fil de son histoire, soigneusement entretenue par ses différents propriétaires. Un médecin du nord de la France passe trente ans de sa vie à la rénover avec des matériaux de belle provenance, avant que ses descendants ne la mettent en vente en 2010. La commune a des moyens financiers modestes au regard de la valeur du bien, mais le lieu est symbolique de l’histoire du pays et les élus voient là une opportunité de créer un lieu de rencontre, en même temps qu’un espace de valorisation de l’agriculture de montagne. Une déclaration d’intention d’aliéner s’avère finalement possible grâce à l’établissement public foncier de Haute-Savoie, qui achète la maison pour près de 900.000 €, la communauté de communes lui reversant des annuités. Cette dernière est aujourd’hui propriétaire.

Faire connaître l'agriculture de montagne

Côté projet, il importe aux acteurs du territoire de faire connaître l’agriculture de montagne : « son rôle est peu connu, explique Nicolas Evrard, 1er vice-président de la communauté de communes et maire de Servoz, alors qu’elle structure le territoire à plus d’un titre : lutte contre la perte des terres remplacées par les forêts, protection contre les catastrophes naturelles… ». Ce souci de « faire connaître » se traduit par la création d’un centre d’interprétation sur l'agriculture de montagne. À la différence d’un musée consacré à l’histoire ou au patrimoine, le « centre d’interprétation » est tourné vers le présent et centré sur l’actualité du territoire : « il permet d’apprendre l’écosystème tel qu’il vit aujourd’hui, notamment à travers la transmission d’expériences par les agriculteurs eux-mêmes. » Armand Courrioux, gestionnaire des lieux, précise : « Aujourd’hui de nombreux agriculteurs sont en multi-activité, professeurs de parapente ou moniteurs de ski, ils sont aussi souvent élus et participent activement à la vie du village. Pour eux, le tourisme représente des opportunités avec les nuitées et repas à la ferme par exemple, ce qui compense pour partie les désagréments liés au doublement de la population, pendant l’été en particulier. » Quant au financement du projet, la communauté de communes a bénéficié d’un fonds européen de développement régional : ALCOTRA, Alpes Latines COopération TRAnsfrontalière. Ce programme de coopération transfrontalière européenne (2014-2020) couvre le territoire alpin entre la France et l’Italie.

Slow tourisme à l’échelle du territoire

Consacré à l’éducation à l’environnement, le centre aborde l’agriculture de montagne sous de multiples angles (savoir-faire, produits, animations découvertes, conférences…) qui se traduisent par une programmation riche. L’exposition permanente est centrée sur la vie pastorale, tandis que l’exposition temporaire 2021 parle du loup « espèce aujourd’hui protégée, avec laquelle nous devons apprendre à vivre, dit Nicolas Evrard. Il s’agit d’expliquer son comportement, mais aussi d’apprendre aux randonneurs comment ils doivent réagir devant les chiens de protection, par exemple. Transmettre cette connaissance relève de notre responsabilité d’élus. » La programmation compte aussi de nombreuses animations autour des savoir-faire du pain, de la vannerie, du tissage de feutre : « on tire sur le fil des savoir-faire de la montagne », précise Armand Courrioux qui encadre aussi la programmation de la buvette : concert, théâtre, cinéma… Cette nouvelle vie de la maison du Lieutenant (ouverte en 2017) s’inscrit dans l’esprit d’un tourisme en douceur et à petite échelle, parfois nommé « slow tourisme ». Le gestionnaire se transforme alors en animateur qui accompagne de petits comités de touristes, tout au long des expositions.

Une buvette pour la convivialité

« Nous voulions aller plus loin, explique Nicolas Evrard, en créant un lieu de convivialité permettant aux habitants et aux touristes de partager tout simplement un bon moment. » Depuis 2018, la Chirv’ette (du nom patois « Chirve » donné aux habitants de Servoz) est en place. Située dans la maison du Lieutenant, elle accueille dans un même élan touristes et habitants, tout en valorisant et proposant une petite restauration à base de produits locaux : fromages, charcuteries, fruits rouges… Ouverte toute l’année du jeudi au dimanche, la buvette de la maison du Lieutenant profite pleinement aux habitants du village. Le centre quant à lui, est aussi un lieu d’accueil pour plusieurs associations (Histoire & Tradition, goûts et saveurs du Mont-Blanc, A l’Asso du Mont…) qui mènent ici des activités socioculturelles ou installent simplement leur siège social.

Au cœur de la démarche

À des élus qui se lanceraient dans une démarche similaire, Nicolas Evrard fait trois recommandations. La première est de repérer ce qui fait la spécificité, qui ne se voit pas toujours, du territoire dans un petit village. Dans un deuxième temps, il convient d’identifier ce qui anime aujourd’hui la communauté locale et qui peut rendre le territoire attractif. Enfin, il ne faut pas oublier d’ajouter une dimension conviviale à la proposition. Ainsi, à l’échelle du territoire et comparativement aux autres structures du pays, la maison du Lieutenant s’avère une réussite : la fréquentation est importante, les ateliers proposés sont rapidement pleins. « Ce lieu concourt à notre démarche de slow tourisme, fait d’originalité et de simplicité. Cela représente un véritable dépaysement pour nos visiteurs. »

Bien sûr, le développement d’un tel lieu, susceptible d’attirer de nombreux touristes (la population double en été) dans un village, ne va pas sans discussion. L’écoute et la réactivité des élus sont indispensables pour une bonne acceptation : « les voisins du centre sont devenus nos meilleurs ambassadeurs », estime Nicolas Evrard. En matière de stationnement par exemple, la communauté de communes, autorité organisatrice des transports, a mis en place une navette afin d’éviter le stationnement sauvage : un bus de 10 places qui bénéficie aux habitants de Servoz tout au long de l’année.

Un avenir de développement

Depuis 2020, le fonctionnement de la maison du Lieutenant s’affirme malgré le contexte sanitaire. Armand Courrioux : « Un temps plein serait mobilisable pour gérer et animer le lieu en élargissant l’ouverture au-delà des vacances scolaires. La montée en charge se justifie par la fréquentation qui se développerait encore avec une plus grande amplitude d’ouverture ». De son côté, le premier vice-président de la communauté de communes et maire de Servoz estime : « nous disposons aujourd’hui de nombreux outils, tels ceux mis à notre disposition par la Banque des Territoires. Profitons-en pour développer des projets originaux et sur mesure, en phase avec nos territoires. Les leviers financiers et les fonds européens nous permettent de casser les codes, d’inventer des réponses adaptées et porteuses pour l’avenir de nos territoires. »

Zoom Alcotra et financement

Programme européen de coopération transfrontalière (2014-2021) concernant les Alpes latines, Alcotra, (pour Alpes Latines COopération TRAnsfrontalière), vise notamment à « renforcer la cohésion des territoires et améliorer la qualité de vie des populations ».

  • 900.000 € : prix d’achat de la maison du Lieutenant
  • 450.000 € : coût des aménagements de la maison en un centre d’interprétation et une buvette
  • 50.000 € : coût de fonctionnement annuel de la maison du Lieutenant