Souveraineté alimentaire : vers une "réagriculturisation" de la France ?

Craintes de pénurie, manque de main-d'œuvre et de compétitivité… avec la crise Covid-19, les vulnérabilités de l'agriculture ont été révélées au grand jour. Lors d'un colloque sur la souveraineté alimentaire organisé le 18 mai 2021, organisations professionnelles et pouvoirs publics ont tenté d'identifier les leviers pour éviter au secteur de connaître le même sort que l'industrie. Au menu : "clauses miroir" dans les accords internationaux, maîtrise du foncier, renouvellement des générations…

Avec les confinements et la fermeture des frontières pour faire face à la crise sanitaire, les Français ont pris conscience des vulnérabilités de la filière agroalimentaire. Craintes sur la pénurie de produits, manque de main-d'œuvre… la question de la souveraineté alimentaire est revenue sur le devant de la scène, à tel point qu'Emmanuel Macron lui-même avait estimé dès le 13 mars 2020 que "déléguer notre alimentation à d'autres" était "une folie".

Lors d'un "grand rendez-vous de la souveraineté alimentaire", organisé le 18 mai dans le cadre de la Semaine de l'agriculture - durant lequel le président de la République, non présent sur place, s'est attaché à répondre aux questions des agriculteurs en vidéo -, Agnès Pannier-Runacher, ministre chargée de l'industrie, a tenu à rappeler que le secteur a malgré tout tenu. Mais cela a dans le même temps "mis en évidence quelques fragilités et dépendances de notre chaîne alimentaire sur lesquelles se pencher aujourd'hui", a pour sa part insisté Dominique Chargé, président de la Coopération agricole.

La France est toujours la première puissance agricole de l'Union européenne, avec un chiffre d'affaires de 77 milliards d'euros en 2019 d'après Eurostat. Mais son potentiel productif agricole s'érode : le pays perd des terres agricoles, les agriculteurs sont de moins en moins nombreux, de 514.000 en 2008 à 448.500 en 2018, selon les chiffres de la Mutualité sociale agricole. Et les importations ont presque doublé depuis 2000 : le pays importe environ 20% de son alimentation. La moitié des fruits et légumes consommés en France proviennent ainsi de l'étranger. "40% du verger a disparu depuis 20 ans", a alerté Dominique Chargé. Les importations de volailles ont quant à elles plus que triplé en vingt ans, au profit de producteurs qui ne respectent pas les mêmes normes. D'après les calculs du Sénat, qui a rédigé un rapport sur l'agriculture française en mai 2019, le pays pourrait connaître son premier déficit commercial agricole en 2023. "Nous appelons à un rebond", a clamé Christiane Lambert, présidente du Conseil de l’agriculture française (CAF), qui organisait ce colloque.

L'agriculture, un des six secteurs stratégiques

Au-delà des récentes lois - dont la loi Egalim destinée à réguler les relations commerciales entre agriculteurs et distributeurs, et le projet de loi qui devrait être déposé dans les prochaines semaines par le ministre de l'Agriculture sur le même sujet - et des mesures indispensables pour assurer un revenu correct aux agriculteurs, d'autres leviers peuvent être activés. Le plan de relance de 100 milliards d'euros consacre ainsi 1,2 milliard d'euros au volet transition agricole, alimentation et forêt. Une somme à laquelle s'ajoutent les mesures transversales du plan. "L'enjeu n'est pas de se concentrer sur une relance ici et maintenant mais sur une vraie transformation pour qu'en 2030 on soit à l'avant-garde sur les différents secteurs", a précisé Agnès Pannier-Runacher. En matière d'agriculture, France Relance fixe trois objectifs : renforcer la souveraineté alimentaire, accélérer la transition agroécologique et adapter l'agriculture et la forêt au changement climatique. "Il s'agit d'un des six secteurs stratégiques accompagnés pour des projets de réinvestissement, aux côtés notamment de la santé, de l'électronique ou de la 5G", a souligné la ministre.

La maîtrise du foncier, un "incontournable"

Le secteur subit une concurrence déloyale de la part de plusieurs pays, ce qui amène les acteurs concernés à demander la mise en place de "clauses miroir" dans les accords internationaux. Autre levier indispensable : la maîtrise du foncier. "Avant, 1.300 hectares agricoles disparaissaient chaque année dans la région, a précisé Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France. Nous sommes passés à 500 et notre objectif est d'arriver à 2050 à zéro artificialisation nette." Une question "vitale" selon Sébastien Windsor. "Si on ne fait rien, et que l'on suit la même vitesse de consommation de ces cinq dernières années, il n'y aura plus de terres agricoles dans 250 ans !" a souligné le président des chambres d'agriculture. "Il faut prendre conscience de cet enjeu de préservation du foncier." Mais le sujet avance lentement. Deux ans après l'annonce d'un texte sur le foncier agricole, une proposition de loi vient d'être déposée par le député LREM Jean-Bernard Sempastous (voir notre article du 5 février 2021). Objectif : combler les lacunes de la précédente réforme de 2014. Le projet de loi Climat et Résilience vise pour sa part à diviser par deux le rythme d'artificialisation des sols dans les dix ans (voir notre article du 22 février 2021) avec un objectif de "zéro artificialisation nette" d'ici 2050, mais le débat n'est pas terminé (voir notre article du 16 avril 2021).

46% des agriculteurs bientôt à la retraite

Au-delà du foncier, l'idée d'accompagner les agriculteurs dans l'optimisation de leur exploitation mais aussi dans une approche plus stratégique et plus large est avancée. "Quelles sont les transformations à faire dans les dix ans ? Il faut savoir accompagner ces projets. Le plan de relance est un formidable accélérateur, mais il faudra ensuite trouver des relais, via les fonds européens, les régions…", a souligné Sébastien Windsor.

La question de la transmission aux plus jeunes, 46% des agriculteurs d'aujourd'hui étant susceptibles de partir à la retraite dans les dix ans, est urgente. "Il y a un enjeu autour du renouvellement des générations, a prévenu Samuel Vandaele, sinon il y a aura une concentration voire une surconcentration des terres ou des terres à l'abandon, des friches car il n'y aura pas assez d'agriculteurs. Il faut attirer les jeunes." Enfin, dernier point : le rôle du consommateur. "Il faut lui faire accepter un consentement à payer pour un meilleur produit", a assuré Sébastien Windsor, qui estime que les programmes destinés à mettre en valeur les produits dans les cantines scolaires et des règles claires sur l'étiquetage peuvent aider à créer ce lien avec le consommateur, sans sous-estimer le poids de la commande publique.

 

Pour aller plus loin

Voir aussi

Abonnez-vous à Localtis !

Recevez le détail de notre édition quotidienne ou notre synthèse hebdomadaire sur l’actualité des politiques publiques. Merci de confirmer votre abonnement dans le mail que vous recevrez suite à votre inscription.

Découvrir Localtis

Choix du format

 

Pour en savoir plus sur le traitement de vos données nous vous invitons à consulter notre Politique de protection des données à caractère personnelle