Sûreté nucléaire : l'Anccli appelle à s'appuyer davantage sur les acteurs locaux

L'Association nationale des comités et commissions locales d'information (Anccli) a une nouvelle fois alerté ce 4 mai sur le manque de préparation des Français en cas d'accident nucléaire. Dénonçant les "ratés" de la dernière campagne de distribution d'iode et l'insuffisance des exercices de crise, elle appelle à tirer les leçons de la crise Covid pour développer la conscience du risque. Pour impliquer davantage les populations, elle juge nécessaire de s'appuyer sur les élus et acteurs locaux.

"Dans le pays le plus nucléarisé au monde par nombre d'habitants, les moyens mis en oeuvre pour protéger les Français sont inadaptés et insuffisants", s'alarme une nouvelle fois ce 4 mai l'Association nationale des comités et commissions locales d'information (Anccli) qui regroupe la trentaine de commissions locales d'information (CLI) rattachées à chaque site nucléaire français. Outre les 19 centrales d'EDF, il existe des sites de retraitement comme celui d'Orano à La Hague (Manche) ou encore des sites consacrés à la recherche. Chaque implantation compte une CLI regroupant élus, associations, syndicats, personnalités qualifiées, aux côtés des représentants de l'Etat et des opérateurs comme EDF, Orano ou le CEA. "Ça fait plus de 35 ans qu’on a le sentiment de prêcher dans le vide", a déploré lors d'une conférence de presse Jean-Claude Delalonde. Le président de l’Anccli depuis 2005 a poussé un "cri de révolte" pour alerter une nouvelle fois les autorités. "La pandémie et ses conséquences désastreuses devraient servir d'électrochoc", estime-t-il car "le risque zéro n'existe pas et un accident nucléaire peut arriver".

"Ratés" de la dernière campagne de distribution d'iode

Alors que chaque Français habite à moins de 200 kilomètres d’une des 19 centrales du territoire, l'Anccli juge qu'il faut "tirer les leçons de la crise Covid pour repenser la stratégie de protection des populations face au risque nucléaire". 
L'Anccli fustige "les ratés de la dernière campagne de distribution d'iode". Lancée en 2019, elle concernait 2,2 millions de riverains de centrales nucléaires et des établissements recevant du public, comme les écoles ou les entreprises se trouvant dans un rayon de 10 à 20 km autour des centrales d'EDF, les publics plus proches ayant déjà été servis lors de campagnes précédentes.
"Avec un taux d'échec de 75%, le bilan est rude. Sur les 2,2 millions de riverains ciblés, seuls 550.000 sont allés chercher leurs comprimés en pharmacie", regrette l'Anccli. Dans ces conditions, la prochaine opération, prévue en février 2022, "ne devrait même pas avoir lieu", estime Jean-Claude Delalonde, d’autant plus que l’iode distribué il y a plus de deux ans ne se périmera pas "avant 2025 normalement". Ces cachets sont utiles en cas d'accident nucléaire, l'iode radioactif rejeté se fixant sur la glande thyroïde, organe essentiel à la régulation hormonale. La prise de comprimés d'iode stable permet de saturer la glande thyroïde, qui ne peut plus ainsi capter ou fixer l'iode radioactif.
Le président de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN), Bernard Doroszczuk, avait déjà regretté le faible taux de retrait des comprimés. "C'était gratuit et il suffisait de se déplacer. On ne prend pas les précautions pour se protéger soi-même !", avait-t-il constaté le mois dernier lors d'une audition au Sénat. "Il existe un déficit de précaution chez la population", avait-il jugé.
Pour l'Anccli, il "faut sortir de l'emprise du lobbying pharmaceutique" et confier la distribution d'iode aux 1.600 maires des communes concernées avec l'appui des CLI. Cela a déjà été fait par la CLI de Cadarache (Bouches-du-Rhône), par exemple. Après avoir obtenu une dérogation préfectorale, la CLI a obtenu la distribution de comprimés d’iode "en porte à porte" depuis 2016 dans les établissements recevant du public. Sa vice-présidente, Maïté Noé, également adjointe sécurité, prévention et risques majeurs à Vinon-sur-Verdon (Var) a aussi établi un recensement exact du nombre d'habitants de sa commune pour assurer la distribution de prospectus dans les boîtes aux lettres et évaluer précisément le nombre de comprimés à récupérer en pharmacie sur présentation d'un bon de retrait. Résultat : "un taux de réussite de 75%, soit trois fois plus que la moyenne nationale", se félicite-t-elle.
Dans l'entourage de la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, on dit avoir "conscience" du problème. "L'administration travaille sur le statut de ces pastilles d'iode, qui sont considérées comme des médicaments, pour voir si on pourrait les distribuer plus facilement et plus largement", indique cette source.

Mieux associer la population aux exercices de simulation de crise

Autre sujet d'inquiétude de l'Anccli : les exercices de simulation de crise, auxquels les trois millions de personnes qui résident dans le périmètre des 20 km autour des installations nucléaires ne sont pas associées. "En pratique, ces exercices sont réservés aux autorités et aux services de secours", regrette l'association. Un constat toutefois "exagéré", selon un industriel du nucléaire interrogé par l'AFP. "Il y a des exercices de confinement locaux et d'évacuation de populations ciblées, comme les écoles", selon cette source.
"Il est temps de développer une conscience du risque nucléaire à la hauteur du danger encouru", estime de son côté l'Anccli, citant les résultats d'un sondage Ifop indiquant que 78% des Français ignorent quoi faire en cas de catastrophe naturelle et industrielle et souhaiteraient être mieux informés. Seules 22% des personnes interrogées affirment en outre connaître les consignes liées au déclenchement du signal national d'alerte.
"Une implication totale des riverains dans les exercices permettrait d'éviter tout mouvement de panique et limiterait considérablement les conséquences d'un accident majeur", selon l'Anccli. Concrètement, elle prône une multiplication des exercices réalistes avec mise à l'abri et évacuation pour sensibiliser le public. Avec, comme pour la distribution des cachets d'iode, la nécessité de s'appuyer sur les maires et les CLI. Pour l'association, l’obligation faite désormais à chaque commune de se doter d’un plan communal de sauvegarde (PCS), créé en 2004 pour alerter les populations et maintenir l’action publique en cas de catastrophe naturelle ou industrielle, va dans le bon sens. Ces dispositifs pourraient ainsi bénéficier plus largement à la gestion de risque nucléaire pour mieux anticiper et limiter les conséquences d’un éventuel accident - certains PCS le prévoient d'ailleurs déjà.

Initiatives locales à suivre

Les simulations en situation réelle sont un "outil indispensable" pour Yveline Druez, présidente de la CLI du centre de stockage de la Manche, afin de "critiquer les dispositifs mis en œuvre" et éviter la "vulnérabilité et la sidération" des enfants comme des adultes. La commune nouvelle de la Hague, territoire le plus "nucléarisé" de France –  qui accueille aussi une usine de retraitement de matières radioactives -, s’est récemment portée candidate au Cordirpa (Comité directeur pour la gestion de la phase post-accidentelle d’un accident nucléaire ou d’une situation radiologique) pour devenir un "territoire expérimental post-accident". Et pourrait ainsi "servir d’exemple" aux autres collectivités pour mettre en œuvre toute une série d’actions, qu'elle mène déjà ou qui sont envisagées, pour répondre au mieux à l’éventualité d’une catastrophe (référencement des personnes fragiles, constitution d’une réserve civile, formation des maires à la gestion de risque).
Elisabeth Célard, présidente de la CLI de Saint-Alban (Isère) et conseillère départementale de Vienne-2, insiste aussi sur l'importance d'épauler les maires. A la suite de l'évolution des plan particuliers d'intervention (PPI) des 19 centrales nucléaires françaises, 137 communes regroupant 340.000 habitants doivent désormais intégrer un volet "risque nucléaire" à leur PCS. "Face à leur nouvelle obligation, les maires des communes nouvellement intégrées au PPI sont souvent démunis", constate l'élue. Une formation à la gestion du risque nucléaire avec plusieurs "modules" sur le fonctionnement des centrales ou l’organisation des secours a donc été spécialement conçue à leur attention. Elle débutera en juin prochain. Des "parrainages" ont également été conçus pour que les maires situés dans le rayon des 10 km autour de la centrale accompagnent les édiles "novices" situés dans le rayon de 10 à 20 km autour de la centrale. Ce dispositif consiste "avant tout à bien informer et à leur proposer un accompagnement adapté", en les aidant par exemple pour organiser leur PCS intégrant le volet nucléaire, estime la présidente de la CLI. Avec ce type d'initiative, il ne s’agit pas pour elle d’être "contre l’État mais avec lui, avec des élus de terrains".
La culture de la prévention des risques "tient à coeur" à Barbara Pompili, assure en tout cas l'entourage de la ministre de la Transition écologique. Une mission sur la sensibilisation du public aux risques industriels a ainsi été confiée en décembre dernier à Fred Courant, ancien animateur de l'émission de vulgarisation "C'est pas sorcier". Le rapport doit encore être remis au gouvernement.

 

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