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Agenda rural : "Il faut amener à penser différemment la ruralité"

Publié le
par
Michel Tendil / Localtis
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Cohésion des territoires

France

La mission sur l'agenda rural, installée fin mars, a à peine plus de deux mois pour jeter les bases de ce qui pourrait ressembler à un retour de l'aménagement du territoire. Même si le gouvernement se refuse toujours à une loi globale sur la ruralité. Elle devra donc agir par petites touches, dans les textes en discussion. L'un des enjeux serait par exemple de reconnaître les "aménités" fournies par les territoires ruraux et de leur donner un prix, comme l'explique Cécile Gallien, maire de Vorey (Haute-Loire), membre de la mission.

Installée par la ministre de la Cohésion des territoires, Jacqueline Gourault, fin mars, la mission "agenda rural" est entrée dans le vif du sujet. Le temps lui est compté : ses conclusions sont attendues pour le mois de juin. Elle a d’ores et déjà pu s’entretenir avec le géographe Laurent Rieutort de l’université de Clermont-Ferrand, directeur de l'institut d'Auvergne de développement des territoires (IADT), s’est rendue dans les locaux de l’entreprise WiMoov, en Indre-et-Loire, qui travaille à faciliter les transports pour les personnes âgées et les personnes en réinsertion, avant de rencontrer les membres du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET),la semaine dernière, autour des missions de la future Agence nationale de la cohésion des territoires, la négociation en cours sur les fonds européens, la démographie médicale… La mission composée de cinq élus (trois maires et deux parlementaires) "devra faire des propositions pour une réelle politique d’aménagement du territoire", explique Cécile Gallien maire LREM de Vorey (Haute-Loire), vice-présidente de l’Association des maires de France (AMF) et membre de la mission. "L’aménagement du territoire a disparu depuis des dizaines d’années. On a par exemple mis énormément d’argent dans le ferroviaire à grande vitesse, mais qu’a-t-on fait pour les trains du quotidien ? Entre Paris et les métropoles, il y a tous ces espaces majeurs, pour des enjeux tels que la sécurité alimentaire, l’air pur, l’économie touristique, l’agriculture et l’industrie qui est aujourd’hui plus présente en milieu rural qu’en ville", développe l’élue.

Changement de regard sur la ruralité

Comme la ministre de la Cohésion des territoires avait eu l’occasion de le dire, cet agenda doit servir de "feuille de route" pour la ruralité, d’ici la fin du quinquennat, au-delà des annonces que le président de la République est susceptible de faire lundi soir ou mercredi suite au Grand Débat. "Notre commande repose sur trois points, précise la maire de Vorey. Faire des propositions d’amélioration du quotidien des citoyens et des communes, accompagner les politiques publiques au niveau de toutes les transformations en cours (transition écologique, autonomie alimentaire, énergie, santé, numérique…), faire des propositions d’amendements pour les projets de loi en cours…" 

Mais le gouvernement se refuse à une loi globale sur la ruralité, comme le regrette l’Association des maires ruraux de France (AMRF), dont le président, Vanik Berberian, fait lui aussi partie de la mission. C’est d’ailleurs lui qui avait soufflé l’idée de cet agenda rural au président de la République en début d’année, le 14 janvier, lors de la remise des "cahiers de doléance" obtenus dans le cadre de l’opération "mairie ouverte", organisés par les maires ruraux avant même le lancement du Grand Débat. Réunis en assemblée générale à Najac (Aveyron) le 7 avril, les maires ruraux ont réitéré leur souhait : il s’agit pour eux de rompre "avec une pratique inefficace de priorisation du développement en faveur des métropoles" et de révéler au contraire "le potentiel des territoires ruraux par un changement de discours pour favoriser la vision positive de la ruralité", soulignent-ils dans leur résolution finale. C’était déjà le message positif que l’AMRF avait voulu faire passer pendant la campagne de 2017 avec ses "états généreux de la ruralité". C’est aussi celui que Patrice Joly, autre membre de la mission, s’évertue à faire passer depuis quelques années avec son association Nouvelles Ruralités.
Après avoir maintes fois tiré la sonnette d’alarme, les maires ruraux n’entendent plus faire de concession. "Ne rien faire serait coupable, se contenter d’amender l’existant, irresponsable", préviennent-ils dans une motion adoptée à Najac, inquiets du "sentiment d'abandon" de leurs concitoyens.

"Les aménités ont une valeur mais elles n’ont pas de prix"

La mission va ainsi travailler sur la question de la "réciprocité" entre les villes et les campagnes, thème en vogue qui pourrait notamment connaître un nouvel élan à la faveur de la loi instaurant l'Agence nationale de la cohésion des territoires en cours de débat. "La coopération entre villes et campagnes est très importante, cela renvoie à toutes les aménités des espaces ruraux (l’air pur, l’eau, les vacances des urbains, la sécurité alimentaire…). Ces aménités ont une valeur mais elles n’ont pas de prix. Il faut qu’elles soient valorisées", souligne Cécile Gallien. Autre enjeu : l’égalité d’accès aux services : enseignement, formation, niveau de vie, qualité des services. "C’est absolument indispensable aujourd’hui, c’est plus qu’une tendance : beaucoup d’urbains ont envie de travailler à la campagne ; il ne faut surtout pas passer à côté de cette tendance sociétale", souligne Cécile Gallien. En revanche le sujet des dotations ne sera pas être traité dans ce cadre trop restreint.

Vers un agenda rural européen 

Mais l’agenda rural n’est pas un débat purement franco-français lié à la crise des gilets jaunes. C’est aussi une préfiguration de ce que serait l’agenda rural européen, une vieille idée portée par le Comité des régions reprise récemment dans une résolution du Parlement européen du 3 octobre 2018, en miroir à l’agenda urbain qui existe déjà. La proximité des élections européennes n’est pas étrangère à cette volonté de remettre la cohésion territoriale européenne sur le devant de la scène. "60% des territoires européens sont situés en zone rurale ou quasi-rurale. Ils représentent à eux seuls 43% du PIB : seulement, il faut amener à penser différemment la ruralité qui a une vraie valeur ajoutée, un vrai potentiel de créativité mais on ne lui a pas porté jusqu’à présent l’attention qu’elle méritait", insiste Cécile Gallien. Alors que le programme européen de développement rural Leader connaît en France de graves difficultés d’ordre bureaucratique, Cécile Gallien tient à rappeler que "c’est un problème franco-français, l’Europe n’est pour rien là-dedans". "Il faut arriver à inventer des politiques de coopération entre les espaces urbaines et ruraux, pour aboutir à une unité de la France mais aussi de l’Europe, insiste Cécile Gallien. La cohésion territoriale et sociale, cela va de pair."

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