Eau et changement climatique : les comités de bassin veulent s'engager plus avant

Les représentants des sept comités de bassin de l'hexagone se sont réunis ce 9 novembre à Paris en présence de la secrétaire d'État chargée de l'écologie, Bérangère Couillard. Après l'épisode de sécheresse intense de cet été, dont les effets se font toujours sentir, ils se disent prêts à s'engager davantage dans les territoires pour mettre en place des solutions structurelles au changement climatique et contribuer ainsi à la feuille de route pour l'eau que prépare le gouvernement dans le cadre de la "planification écologique".

Le 29 septembre à Marseille, le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, a lancé le premier chantier de "planification écologique" du gouvernement, consacré à la gestion de l'eau (lire notre article). Ce chantier a franchi une nouvelle étape à Paris ce 9 novembre, avec la réunion inédite, en présence de la secrétaire d'État chargée de l'écologie, Bérangère Couillard, des représentants des sept comités de bassin de l'hexagone, qui se sont dit prêts à agir "plus fort et plus vite dans les territoires" pour mettre en place des solutions d'adaptation au changement climatique dans le domaine de l'eau. Il ne s'agit pas de refaire les Assises de l'eau ou le Varenne de l'eau mais d'"apporter des éléments complémentaires en demandant à tous ceux qui agissent au quotidien sur la gestion de l'eau de faire des propositions pour ne pas revivre ce qu'on a connu cet été", a déclaré Bérangère Couillard lors d'une conférence de presse à l'issue de la réunion. Ces réflexions serviront à alimenter la feuille de route gouvernementale pour l'eau, premier volet de la "planification écologique territoriale" qui sera présentée par la Première ministre début 2023 et dont les projets bénéficieront d'un accompagnement financier, a assuré la secrétaire d'Etat.

Cycle de l'eau profondément modifié

Alors que fin octobre, 78 départements étaient encore concernés par une restriction des usages de l’eau au-delà de la vigilance dont 38 en crise, les comités de bassin, qui associent l'ensemble des usagers de l'eau - collectivités territoriales (40%), usagers non professionnels de l’eau tels que les pêcheurs, associations de défense de l’environnement, consommateurs (20%), les usagers professionnels comme les agriculteurs, les industriels (20%) et des représentants de l’État (20%) -, sont unanimes pour alerter sur l'intensité de la crise. "Le cycle de l’eau est profondément modifié par le changement climatique et on s’attend à une augmentation sensible de la tension sur la ressource en eau", ont-ils souligné dans un communiqué commun. "38% des rivières étaient à sec cet été en Adour-Garonne, a illustré Alain Rousset, qui préside ce comité de bassin, et tous les scientifiques s'accordent à dire qu'il va moins pleuvoir au sud de la Loire."
D’ici 2050, les experts du climat estiment que les grands fleuves français pourraient ainsi perdre jusqu’à 40% de leur débit d’étiage et la recharge des nappes phréatiques par la pluie pourrait diminuer de 30%. La réduction des débits et de la disponibilité des ressources en eau entraînera en outre mécaniquement une plus grande concentration des polluants dans les milieux aquatiques. "Avec davantage de fortes pluies en hiver et au printemps, aux effets qui peuvent être catastrophiques, et moins de pluie en été et en automne, la variabilité saisonnière mais aussi inter-annuelle des précipitations sera grande, constatent les représentants des comités de bassin. Les températures atmosphériques grimperont de 2 à 5 degrés et les sols agricoles souffriront de l’augmentation de 10% à 30% de l’évapotranspiration, en particulier en automne."

Besoin d'accélérer les investissements

Si en 2021 1,045 milliard d'euros d’aides ont été attribuées par les agences de l’eau pour des opérations contribuant directement à l’adaptation au changement climatique - économies d’eau, la ré-utilisation des eaux usées traitées, gestion des eaux de pluie et désimperméabilisation des sols, renaturation des rivières, restauration des zones humides… -, les investissements ont encore besoin d'être accélérés. Pour les dirigeants des comités de bassin, certains financements doivent être réorientés. "Quand on a créé l'OFB [Office français de la biodiversité], on a refusé d'ouvrir le débat sur le financement de la biodiversité et on a pris 400 millions d'euros par an sur les redevances payées par les usagers de l'eau", a ainsi pointé Martial Saddier, président du comité de bassin Rhône-Méditerranée. Ils sont aussi unanimes pour demander un renforcement de l'ingénierie.

Modèle agricole à "réinterroger"

Parmi les priorités d'action, les comités de bassin estiment urgent de "réinterroger" le modèle agricole.  Ils recommandent unanimement de "tout faire pour produire avec moins d’eau", d'autant que des solutions techniques - pilotage de l’irrigation (pour fournir la bonne dose au bon moment), lutte contre les fuites, choix de variétés mais aussi de cultures économes en eau et résistantes à la chaleur et au stress hydrique... L’agriculture étant le premier consommateur d’eau en période d’étiage, "ces solutions doivent être amplifiées pour diminuer les besoins en eau des systèmes agricoles et limiter les prélèvements d’eau", soulignent-ils.
Autre piste : limiter l’assèchement des sols. "Moins travailler le sol, maintenir un couvert végétal, développer l’agroforesterie, planter des haies pour faire de l’ombre sont autant de pratiques à déployer pour maintenir l’humidité dans les sols", détaillent-ils.
Enfin le changement climatique se caractérisant par une amplification des variabilités et des phénomènes extrêmes, les exploitations qui diversifient leurs productions sont plus résilientes face aux aléas. "La diversification des productions a également comme avantage d’étaler le besoin en eau et d’éviter qu’il soit concentré sur une même période surtout lorsqu’il s’agit de la période estivale", estiment-ils.

Les comités de bassin s’accordent toutefois sur le fait que la mise en œuvre de ces actions ne sera pas suffisante sur tous les territoires, et que la mobilisation de nouvelles ressources en eau sera nécessaire, qu’il s’agisse de transferts d’eau, de stockage, ou de réutilisation des eaux usées traitées. "Mais cette mobilisation devra se faire dans le respect de la préservation des milieux naturels et devra être adaptée aux spécificités de chaque territoire, à l’issue d’un processus de concertation autour du partage de l’eau entre tous les usages", insistent-ils. Sur la question des "bassines", notamment, Bérangère Couillard a estimé que le sujet était "à regarder avec attention". "Quand un PTGE [plan territorial de gestion de l'eau] est généralisé, ce type d'ouvrage peut être déployé sur des critères exigeants respectés par les agriculteurs", estime-t-elle.

Rôle clé des plans territoriaux de gestion de l'eau

L’organisation du partage de l’eau à travers les PTGE est plébiscité par les représentants des comités de bassin. Le bassin Rhône-Méditerranée a fait figure de pionnier en la matière et en compte aujourd'hui 63, a rappelé Martial Saddier. La finalité est de garantir un partage équilibré entre les usages (eau potable, irrigation, industrie…) tout en laissant un volume d’eau suffisant dans les rivières et les nappes pour leur bon fonctionnement écologique. "Grâce à ces démarches, les actions en faveur des économies d’eau se sont multipliées ces dernières années et, bien souvent, l’agriculture est d’ores et déjà le secteur qui contribue le plus à ces économies d’eau", selon les comités de bassin. Les agences de l’eau, qui en première ligne dans le déploiement de ces démarches, avec les services de l’État, ont investi 102 millions d'euros en 2021 pour accompagner les économies d’eau dans les territoires. Sur l’ensemble des bassins hydrographiques de France métropolitaine, celles-ci ont représenté l'an passé 34 millions de m3, soit plus que la consommation annuelle d’une ville comme Lyon.

Territoires urbains : revoir le rapport à l'eau

Les comités de bassin entendent aussi contribuer à changer le rapport à l'eau dans les territoires urbains. "Il nous faut évoluer dans l’aménagement de nos villes et rompre avec une tradition hygiéniste considérant l’eau comme une nuisance - visant à l’enfermer dans le 'tout tuyau' ou à enterrer les rivières pour se protéger – au profit d’une logique d’aménagement autour de la nature, au bénéfice d’une eau visible et valorisée", soulignent-ils. Face aux tensions sur la ressource, rendre les villes perméables est une solution d’adaptation jugée efficace. "En France, entre 20.000 et 30.000 hectares sont encore artificialisés chaque année, pointent-ils. En évitant d’imperméabiliser les sols et en désimperméabilisant ceux qui le sont déjà, on laisse les eaux infiltrées recharger directement les nappes souterraines. Les solutions mises en œuvre, telles les noues végétalisées ou encore les jardins de pluie, permettent bien souvent de végétaliser les villes et ainsi de lutter contre les îlots de chaleur l’été. On estime à 1,5 degré supplémentaire la différence de température entre un milieu urbain et un jardin ombragé." L'an dernier, les agences de l’eau ont accompagné financièrement la désimperméabilisation de 205 ha dans les espaces urbains et les comités de bassin affirment être "moteurs" pour impulser de nouvelles formes d’urbanisme intégrant les solutions fondées sur la nature (SFN).
La rivière en ville peut ainsi combiner biodiversité, cadre de vie et sécurité face aux évènements extrêmes. "En lui redonnant libre-cours pour retrouver des écoulements variés et sans obstacles, un espace de fonctionnement (élargissement), une diversité de substrats et de végétaux, on redonne vie à la biodiversité, illustrent-ils. La rivière est plus résiliente lors des hautes eaux ou des périodes d’assèchement. Et elle offre en ville un cadre de vie plus frais et attractif pour les riverains."

 

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