La mobilité des femmes en zone rurale "à l'intersection de tous les sujets"

La délégation aux droits des femmes au Sénat consacrait fin juin une table ronde à "La mobilité au cœur de l'articulation des temps de vie des femmes dans les territoires ruraux". Un enjeu déterminant "à l'intersection de tous les sujets" d'accès à l'emploi, à l'offre de soins, aux structures de garde d'enfants, etc. 

"Une problématique récurrente nous est apparue : celle de la mobilité pour les femmes en zone rurale", attaque directement Annick Billon. La présidente de la délégation sénatoriale aux droits des femmes en détaille les complications associées "d'accès à l'emploi, aux offres de soins, aux modes de garde des enfants, aux associations et aux offres de loisirs aussi". C'est ainsi que s'est imposé le thème de cette table ronde qui s'est tenue jeudi 24 juin : "La mobilité au coeur de l'articulation des temps de vie des femmes dans les territoires ruraux". Celle-ci s'inscrit dans le cadre plus général d'auditions visant à établir un bilan de la situation des femmes en territoire rural (orientation scolaire, emploi, entreprenariat, engagement associatif, lutte contre les violences, modes de scrutin, etc.), que la délégation espère terminer d'ici octobre 2021.

La voiture, un critère d'embauche 

Le rural est évidemment plutôt le territoire de l'automobile. Les voitures représentent 80% des moyens de transport dans les départements à dominante rurale, contre 34% en agglomération parisienne, par exemple. La présidente de la délégation rappelle que l'accès à une voiture peut souvent y constituer un "critère d'embauche". Or d'après Annick Billon, citant une étude (1), les femmes ont globalement moins accès à la voiture : 80% d'entre elles ont le permis de conduire, contre 90% pour les hommes. Il s'agit donc, selon la présidente, "de faciliter l'accès des femmes au passage du permis de conduire, à l'achat d'un véhicule motorisé et de faciliter l'accès aux alternatives à la voiture".
Si la mobilité des femmes est limitée, une autre solution, suggère la présidente de la délégation, pourrait consister à installer au plus près d'elles, ou faire venir à elles via des mobilités itinérantes, les services publics comme les structures d'accueil des enfants, les gynécologues ou encore les tiers-lieux. Une option, qui, mentionnée par les différents intervenants, sera appelée à être maniée avec prudence à cause du "risque d'isolement". 

403 permanences du CIDFF dans des territoires ruraux

Concrètement, la mobilité des femmes, qui est "à l'intersection de tous les sujets", a surtout été abordée en tant qu'"enjeu d'accès à l'emploi et aux services publics". Ainsi, Claire Caminade de la Fédération nationale des centres d’information sur les droits des femmes et des familles (FNCIDFF), rappelle que la Fédération assure la direction stratégique de 104 CIDFF répartis sur tout le territoire. Ces centres assurent une mission d’intérêt général qui consiste à promouvoir l'égalité entre les hommes et les femmes, l’autonomie sociale et professionnelle des femmes, l'accès aux droits, la lutte contre les discriminations, des actions en faveur de la parentalité, la conjugalité, la santé, l'éducation, etc. En 2020, les CIDFF représentaient 2.000 lieux de permanence, dont 403 dans des territoires ruraux installés soit dans des mairies, soit dans des centres communaux d’action sociale ou bien encore des maisons de service aux publics.
Une autre intervenante de la FNCIDFF, Céline Drapier, a présenté un résumé d'une enquête menée auprès de 85 CIDFF (32 y ont répondu). Selon cette étude, les freins à la mobilité sont "décuplés en zone rurale et corrélés à d'autres freins". L'absence de transport pour rejoindre les gares ou le lieu de travail sont cités comme étant le premier frein, puis l'absence de permis de conduire et de véhicule personnel. L'étude montre aussi qu'en zone rurale, les jeunes filles sont encore jugées "moins compétentes" que les garçons pour conduire sur les routes dites "dangereuses et pour intervenir en cas de panne". Elles sont "moins encouragées à passer leur permis de conduire". Ainsi, rapporte Céline Drapier, très tôt, ces jeunes filles intègrent que "la conduite n'est pas pour elles".

Rompre l'isolement

Un autre problème est l'isolement de certaines femmes en zone rurale. "Elles ne cherchent plus de travail et surinvestissent leur place à la maison", décrit l'intervenante de la FNCIDFF avant d'évoquer trois actions mises en place pour rompre cet isolement. Certains CDIFF ont renforcé le déploiement de permanences en milieu rural. Dans la continuité des lieux éphémères créés pour lutter contre les violences faites aux femmes durant la crise sanitaire, le dispositif "Nina et Simone" a été créé en juillet 2020 par la direction régionale aux droits des femmes et à l'égalité de la préfecture des Hauts-de-France. Elle regroupe dix associations dont le CIDFF du Nord et permet un accueil gratuit et confidentiel autour des questions d'égalité hommes-femmes, des droits, de la violence et de l'isolement… Depuis le mois de février 2021, une nouvelle expérimentation a été portée par le CIDFF et l'association Solfa. Elle consiste en un point d'écoute itinérant, baptisé "En voiture Nina et Simone". Une camionnette jaune se déplace de village en village afin d’offrir des conseils et une écoute sur les mêmes thématiques. Enfin, beaucoup de CIDFF sont engagés dans une troisième initiative : les "Maisons digitales, agir pour l'autonomie des femmes" de la fondation Orange. Certains envisagent, dès la rentrée de septembre 2021, de mettre en place des cycles numériques permettant l'apprentissage des bases informatiques, l'appréhension des cyberviolences, l'accès aux droits et l'insertion professionnelle. L'initiative sera baptisée "La caravane numérique". Céline Drapier souligne par ailleurs que le sport peut également être un très bon médiateur pour favoriser l'insertion professionnelle. Elle mentionne le dispositif "Toutes sport" mis en place depuis 2016 qui permet de favoriser l’insertion socioprofessionnelle dans plusieurs régions. Elle cite enfin l'initiative du CIDFF du Puy-de-Dôme, "situé en QPV", qui, grâce à une subvention du conseil départemental, a pu acheter deux vélos électriques, deux vélos classiques et un scooter, tous mis à disposition des femmes en cas d'entretien d'embauche ou de formation par exemple.

Difficultés à recruter des conducteurs de transport en commun

Cheffe de service "Réseau Transports des Alpes-de-Haute-Provence et Hautes-Alpes", Corinne Mérand Leprêtre, à la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, rappelle que la région est compétente en matière de transport scolaire et de transport régulier depuis les transferts issus de la loi portant sur la nouvelle organisation territoriale de la République (Notr) de 2015. Elle décrit son département, les Hautes-Alpes, "classé en zone montagne, rassemblant 140.000 habitants pour une densité moyenne de 23,6 habitants/km2 mais qui peut descendre à 4,2 habitants/km2". "Les familles s’installent en zone rurale pour des raisons sociales", souligne Corinne Mérand Leprêtre, avant de rappeler qu'elles n'ont souvent qu'un seul véhicule utilisé par le conjoint qui travaille. Elle estime que le transport scolaire pourrait être "un outil pour libérer du temps de vie aux femmes mais ce transport scolaire est de plus en complexe à organiser". Elle s'en explique : l'éloignement des centres opérationnels des transporteurs, qui induit un nombre élevé de kilomètres à parcourir avant de rejoindre les villages reculés, le faible nombre d’enfants à transporter, une géographie du territoire en vallées qui empêche tout regroupement de transporteurs, "enfin et surtout la difficulté à recruter des conducteurs qualifiés de transport en commun". "Le déficit de conducteur est un vrai sujet dans la profession", martèle la cheffe de service. Selon la professionnelle, le transporteur n’arrive pas à recruter des titulaire du permis D dans la mesure où le transport scolaire conduit à des contrats précaires qui ne favorisent pas l'installation de familles en zone rurale. Du fait, aussi, du coût élevé du permis D : 2.500 euros.
Corinne Mérand Leprêtre souligne toutefois une avancée notable avec la parution depuis le 2 mai 2021 d'un décret (voir notre article du 15 juin) qui autorise à passer le permis transport en commun dès 18 ans, ce qui devrait attirer de nouvelles recrues. "18 ans c'est important car auparavant, quand les jeunes arrivaient à 21 ans, ils avaient souvent commencé une orientation professionnelle et ne revenaient pas vers le passage du permis transport en commun et vers les métiers de la conduite", témoigne encore la cheffe de service. Au titre des solutions pour pallier le déficit en conducteurs et conserver un service de transport scolaire, Corinne Mérand Leprêtre suggère enfin de mettre en place une aide passer le permis transport en commun, comme il en existe pour le permis B. Le transport scolaire n’offrant pas suffisamment d’heures pour obtenir une rémunération convenable, il faudrait autoriser "un double ou triple emploi" et une évolution des critères d’emploi dans la fonction publique.

(1) Rapport de la délégation en 2016 sur les femmes et l'automobile

 

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