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Parcours 1.000 jours : sortir des inégalités de destin en agissant dès la naissance

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par
Jean-Noël Escudié / P2C pour Localtis
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Social

Santé, médico-social, vieillissement

Jeunesse, éducation et formation

France

Emmanuel Macron a lancé, ce 19 septembre, l'élaboration du "parcours 1.000 jours", en installant la "commission sur les 1.000 premiers jours de l’enfant", présidée par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, dont les conclusions sont annoncées pour début 2020. Parmi les objectifs : fournir des repères accessibles à tous les parents, élaborer un parcours lié à la protection infantile, éclairer la question des congés parentaux, réfléchir à un nouveau service public de la petite enfance. La démarche est innovante mais soulève aussi certaines questions.

Emmanuel Macron a lancé, ce 19 septembre, l'élaboration du "parcours 1.000 jours", en installant la "commission sur les 1.000 premiers jours de l’enfant", présidée par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik. La mise en place de ce parcours 1.000 jours n'est pas sans lien avec la préoccupation du chef de l'État, exprimée à plusieurs reprises, sur le poids des "inégalités de destin". Elle n'est pas non plus sans rapport avec la Stratégie de prévention et de lutte contre la pauvreté, qui devait être initialement centrée sur la pauvreté des enfants. Mais elle est surtout le prolongement direct d'une annonce d'Emmanuel Macron, lors de sa conférence de presse du 25 avril dernier pour présenter les conclusions du Grand Débat national. Dans un passage resté relativement inaperçu face aux autres annonces, le chef de l'État avait alors affirmé que "les 1.000 premiers jours de vie d'un citoyen français sont décisifs sur le plan affectif, sur le plan cognitif. C'est là qu'on construit parfois le pire et qu'on peut bâtir le meilleur".

"90% se joue avant trois ans, et plus on est dans un milieu difficile, plus on se retrouve à organiser difficilement ces mille premiers jours", a déclaré le chef de l'Etat ce 19 septembre en ouverture d'un temps d'échange avec les membres de la commission. "On ne naît pas parent, personne. Il faut répondre à l'appel de parents parfois démunis, terrorisés."  "L'enjeu, c'est l'épanouissement individuel dans une société plus égalitaire", a pour sa part déclaré Boris Cyrulnik, estimant qu'un enfant sur trois est aujourd'hui "mal parti". "Le plus souvent c'est dû à l'isolation de la mère, du bébé, à la violence conjugale dont on sous-estime l'impact biologique, ou à la précarité sociale."

Attentes des parents et avancées de la science

L'idée du parcours 1.000 jours – qui devrait se concrétiser en 2020 – s'appuie sur deux éléments. Le premier est la volonté de répondre aux besoins des 8 millions de familles avec enfants et, plus précisément, à celles qui ont un enfant de moins de deux ans (la France compte un peu plus de 1,5 million d'enfants de cette tranche d'âge). Nombre d'enquêtes montrent en effet que les deux tiers des Français considèrent n'avoir pas ou pas assez eu d'informations quand ils deviennent parents, surtout pour la première naissance. Et 50% d'entre eux disent rencontrer des difficultés dans leur rôle de parent. Sans oublier la part croissante des familles monoparentales – situation qui est source fréquente de difficultés sociales et éducatives – qui représentent désormais plus d'une famille sur cinq.

Le second fondement de la démarche tient aux avancées de la science. Car le concept des 1.000 premiers jours – plus précisément du quatrième mois de la grossesse jusqu'aux environs de l'âge de deux ans – n'est pas une invention d'Emmanuel Macron ou de Boris Cyrulnik, mais un concept avancé par l'OMS en 2014. Il s'agissait alors de ralentir l’augmentation des maladies chroniques non transmissibles (comme le diabète ou les maladies cardiovasculaires), en s'attachant à la nutrition de la mère et de l'enfant. Ce concept vaut aussi pour d'autres aspects, comme l'acquisition du langage ou la socialisation de l'enfant.

Le gouvernement l'élargit en y intégrant des dimensions plus sociales, comme l'accès aux modes de garde collectifs, favorables aux apprentissages et à la socialisation. Avec un chiffre choc : 20% des ménages aisés recourent à une crèche, contre seulement 5% des ménages les moins favorisés.

Un "besoin d'État"

Face à ces constats, les promoteurs du parcours 1.000 jours n'hésitent pas à mettre en avant un "besoin d'État" ou, de façon moins directe, la nécessité d'une politique publique pour enrayer les inégalités de destin. La commission présidée par Boris Cyrulnik doit donc faire des propositions pour construire cette politique publique. Pour être efficace, elle compte seulement 17 membres, avec une nette dominante médicale et scientifique et quelques experts étrangers (Québec, Suisse, Norvège). Le modèle finlandais semble également avoir beaucoup inspiré le projet.

La commission rendra ses conclusions en janvier ou en février 2020, en vue d'une formalisation rapide du parcours 1.000 jours. Emmanuel Macron attend de la commission à la fois des mesures concrètes susceptibles d'être mises en œuvre immédiatement ou rapidement et des mesures de plus long terme, dont le déploiement pourrait s'étaler sur plusieurs années (par exemple, en matière de modes de garde).

Vers une réforme de la PMI

Il est évidemment prématuré d'anticiper les conclusions des travaux de la commission. Mais sa feuille de route comporte néanmoins déjà quatre priorités. La première consiste à élaborer un corpus scientifique de santé publique entendue au sens large, c'est-à-dire intégrant les aspects éducatifs et sociaux. L'objectif est de dégager quelques principes et conseils de base, autrement dit des repères accessibles à tous les parents (apprentissage du langage, impact des écrans, rôle de la sieste...). Il conviendra également de réfléchir aux moyens d'informer les parents et de les aider à mettre en œuvre ces conseils.

Seconde priorité : élaborer un nouveau parcours parent universel (au sens d'applicable par tous les parents), au-delà du seul volet prénatal et périnatal, déjà très encadré sur le plan médical. Cette seconde priorité intègre la question de la détection précoce des troubles du développement. Elle doit aussi déboucher sur une très probable réforme de la PMI.

La troisième priorité porte sur les congés liés à la naissance et à l'éducation de l'enfant, dont le congé parental. Après l'échec patent de la PreParE (prestation partagée d'éducation de l'enfant), il s'agit d'avoir un éclairage scientifique sur ces congés : modalités, temporalité, durée, organisation...

Enfin, la quatrième priorité concerne le fonctionnement des modes de garde. Il s'agit clairement d'un chantier de long terme, qui ne modifie pas l'objectif, figurant dans la stratégie Pauvreté, de création de 30.000 places de crèches, notamment dans les quartiers prioritaires ou les zones défavorisées Les propositions de la commission devront dessiner les contours d'un nouveau service public de la petite enfance, qui réponde à des exigences quantitatives, mais aussi qualitatives.

Opération "Mille parents"

La démarche du parcours 1.000 jours est à la fois ambitieuse dans ses objectifs et innovante dans son approche. Sa principale force réside dans la volonté de dépasser les silos et de réfléchir à une approche réellement transversale, intégrant les aspects éducatifs et sociaux. Une façon de sortir ainsi de la seule dimension médicale, qui domine aujourd'hui la prise en charge de ces mille premiers jours par les politiques publiques (même si les médecins et les scientifiques sont très présents dans la démarche des 1.000 jours, à commencer par son initiateur et animateur).

Mais le parcours 1.000 jours soulève aussi des questions. Avec son comité d'experts, il est difficile de ne pas y voir une approche plutôt "Top Down", confirmée par l'ambition de diffuser des "règles" et des conseils aux parents. Aucun représentant des parents ou des associations familiales ne figure d'ailleurs dans la commission. Un choix revendiqué et assumé, mais le gouvernement a toutefois la réponse, à travers l'opération "Mille parents". Adrien Taquet, le secrétaire d'État auprès d'Agnès Buzyn en charge de la protection de l'enfance, va en effet aller à la rencontre des familles dans les territoires, pour écouter et faire remonter les attentes. La premier déplacement est programmé dès le 20 septembre sur le thème de l'accueil des femmes en maternité.

Accompagnement plutôt que coercition

Autre interrogation : le risque d'apparaître comme un "État nounou" qui s'immisce dans l'éducation des très jeunes enfants et dans le rôle des parents, sous forme de conseils très directifs. Mais selon l'entourage du chef de l'État, il n'est pas question d'être coercitif, comme dans le cas de la vaccination où le respect des obligations conditionne l'accueil en crèche ou en maternelle. Il s'agit plutôt de fournir des réponses aux questions des parents, d'être dans une démarche d'accompagnement et de passer d'une logique de prestations – qui ne sont évidemment pas remises en cause – à une logique d'offre de services.

Sur un plan plus technique, il faudra aussi articuler le parcours 1.000 jours avec d'autres réformes en cours ou en gestation, qu'il s'agisse de la stratégie Pauvreté ou des futures ordonnances sur les modes de garde. Sur ce point, l'entourage du chef de l'État explique que les deux démarches se situent dans des temporalités différentes.

Il reste enfin la question des moyens. Dans une interview au quotidien L'Opinion du 19 septembre, Adrien Taquet explique que "nous sommes à l'ouverture de ce chantier très important et ambitieux [...] Ensuite, à nous de prendre nos responsabilités et de bâtir ce parcours avec les moyens adaptés [...] C'est un vrai changement d'approche profond et dont la mise en œuvre se fera sur plusieurs années. Mais nous sommes loin de partir de zéro", allusion aux 2,5% du PIB consacrée aux politiques de la natalité et de la petite enfance.

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