Comment l'ESS peut venir au secours du commerce rural

Epiceries fonctionnant sur le bénévolat, Scic de développement territorial prises sur le modèle québécois...  L'économie sociale et solidaire offre des solutions intéressantes pour maintenir ou créer des commerces dans les communes rurales. Tour d'horizon lors d'une table ronde organisée au Sénat le 10 novembre 2021.

L'économie sociale et solidaire (ESS) peut-elle venir au secours des commerces de centre-ville en milieu rural et hyper rural ? C'est l'une des pistes proposées lors d'une table ronde organisée au Sénat le 10 novembre 2021 par la commission de l'aménagement du territoire et du développement durable. Le constat est connu : "Depuis de très longues années, des dérives, des implantations exagérées se sont créées au fil des années et on en est arrivé à des vacances de centre-ville, à une rupture par rapport à l'équilibre entre la périphérie, les environs des villes et le centre-ville proprement dit, a résumé Francis Palombi, président de la Confédération des commerçants de France, il y a une loi récemment qui a surgi pour maîtriser les implantations en périphérie mais le mal a été fait au niveau des excès". Allusion à la loi Elan du 23 novembre 2018 qui a instauré les ORT (opérations de revitalisation de territoire) permettant au préfet de suspendre les projets commerciaux en périphérie. Pour Francis Palombi, "il ne s'agit pas d'interdire, de rompre avec la liberté d'entreprendre et du commerce mais si les pouvoirs publics ne prennent pas des mesures d'encadrement, de régulation, d'équité et d'égalité entre autres fiscales avec les grands 'pures players' on va à la catastrophe". Parmi les solutions : trouver des alternatives pour faire vivre les commerces de centre-ville, voire en créer quand il n'y en a plus.

Les épiceries avec engagement bénévole

Une fois posé le diagnostic de la concurrence de la grande distribution et du e-commerce en plein essor, les élus se sentent souvent démunis. "Là où il n'y a plus rien, on ne peut pas demander à des commerçants ou artisans de venir apporter une offre commerçante", a ainsi affirmé Fabrice Dalongeville, président de l'Association des maires ruraux de France (AMRF) de l'Oise. Dans cette situation, le principe des épiceries avec engagement bénévole peut être une solution. C'est ce que le maire d'Auger-Saint-Vincent a cherché à faire au sein d'un tiers-lieu de 300 mètres carrés avec une épicerie dont les produits sont issus de producteurs locaux et dont le modèle est basé sur le bénévolat. "Ce modèle avance, il existe dans les territoires, cela correspond à ce que recherchent les néoruraux, a détaillé Fabrice Dalongeville, le problème c'est la reconnaissance du bénévolat, soit par des points retraite, soit par des primes ; sur la forte ruralité où il n'y a plus de commerce c'est un axe qui est pour nous très important."

D'après un rapport de l'Avise et du Réseau des collectivités territoriales pour une économie solidaire (RTES) "Economie sociale et solidaire et ruralités" de septembre 2020, la part de l'ESS dans le secteur du commerce est trois fois plus importante en milieu rural que sur le reste du territoire. "La valorisation du terroir et des savoir-faire locaux est une composante forte des projets d'ESS dans les commerces pluriactivités et les circuits de proximité, qui contribuent notamment aux dynamiques de relocalisation d'activités et de filières", précise ainsi le document. Mais les marges de progression sont encore grandes avec le débat actuel sur les relocalisations d'activités (voir notre article du 15 mai 2020).

Les Scic de développement territorial, un modèle venu du Québec

Parmi les autres idées avancées : les sociétés coopératives d'intérêt collectif (Scic) de développement territorial. Des structures qui se développent et rassemblent en leur sein tous les acteurs publics, privés, chambres consulaires, associations, salariés, citoyens… Objectif : les réunir autour d'un projet économique commun, mutualiser les moyens et mettre en place une structure adaptée fondée sur une gouvernance partagée. Le modèle s'inspire des sociétés de développement commercial du Québec qui se sont développées dans les années 1980. Entreprises autonomes à but non lucratif, ces sociétés regroupent commerçants, professionnels, entreprises de services implantés dans un périmètre défini pour prendre en main le développement économique de cette zone. Elles peuvent notamment établir des services communs, exploiter un commerce, construire et gérer un garage ou un parc de stationnement, exécuter des travaux sur la propriété publique ou privée avec le consentement du propriétaire. Une loi adoptée en décembre 1982 au Québec permet à toutes les municipalités d'utiliser le dispositif.

Une trentaine de projets en gestation

En France, une première Scic de développement territorial, LAC48.COOP, a été créée à Langogne en Lozère en 2019. Sur le même principe que les sociétés québecoises, elle rassemble des entreprises, collectivités locales, associations, une chambre consulaire et des particuliers du bassin de vie de Langogne pour gérer et animer collectivement des outils nécessaires à la revitalisation du centre-ville et du bassin de vie. Premier outil développé : le site internet www.langogneetvous.fr qui diffuse l'information locale et génère des offres commerciales et des services de proximité. Un portail qui s'est transformé en boutique en ligne durant la crise Covid en mars 2020, permettant la mise en place du "click-and-collect" pour les commerçants. L'idée est de créer une forte communauté en ligne composée des habitants du territoire et de tous les amateurs de la région dans l'objectif de maintenir les activités présentes sur le territoire et d'attirer de nouvelles entreprises et commerces. Il y en a "sur le territoire albigeois, à Carmaux, à Montélimar, et une trentaine d'autres sont en gestation, a assuré Francis Palombi, elles associent les mairies, les collectivités, les citoyens, les commerçants, les professions libérales, c'est une piste très sérieuse".

  • L'appel de la proximité va-t-il profiter au petit commerce ?

La crise Covid a accentué le mouvement des habitants de métropoles vers les villes moyennes et les petites villes. Ce phénomène de "démétropolisation", toutes proportions gardées, peut-il provoquer une nouvelle dynamique pour le commerce de ces territoires ? Le temps d'un "Café Banque des Territoires" le 18 novembre 2021, Pascal Madry, chercheur en économie, directeur de l'Institut pour la ville et le commerce, et Michel-François Delannoy, directeur du département Appui aux territoires de la Banque des Territoires, se sont penchés sur la question. Ce mouvement "pourrait bénéficier au commerce existant", a ainsi assuré Pascal Madry, via une redensification de ces territoires par des habitants au pouvoir d'achat élevé. Le retour du commerce de proximité peut également jouer. D'autant qu'il est aujourd'hui envisagé dans une conception très large, intégrant, au-delà des boutiques près de chez soi, la livraison à domicile, les commerces situés sur les ronds-points des villes moyennes (comme les boulangeries) ou encore le "quick commerce".
"Tout renouvellement du secteur a été causé par des changements dans notre façon de produire, de peupler les territoires et de nous déplacer, a expliqué Pascal Madry, chaque fois qu'on a connu un changement de ce type, on a vu le commerce évoluer ; pour le moment face au changement dans nos modes d'habitation et de déplacement, nous sommes au milieu du gué".
En parallèle se développe aussi la tendance consistant à ne plus artificialiser les sols, le "zéro artificialisation nette" intégré dans la loi Climat et Résilience du 22 août 2021. "Il faut donc penser autrement le développement de demain du commerce, sur des espaces déjà urbanisés, cela renvoie à la transformation de l'existant."
Une bataille que mène la Caisse des Dépôts depuis longtemps, en association avec des promoteurs et gestionnaires de centres commerciaux. Exemple à Roubaix, où la réinstallation d'un magasin Géant Casino en centre-ville a pu être mise en œuvre à partir de 2002, ou encore à Troyes, en 2006, avec la transformation de la Bourse du travail, bâtiment construit au milieu du 20e siècle.
E.Z.

 

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