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Social - Trop de pauvreté tue la pauvreté

L'Observatoire des inégalités dénonce les effets pervers du passage à un seuil de pauvreté égal à 60% du revenu médian, au lieu de 50%. Est désormais pauvre un couple avec deux enfants disposant de 2.000 euros par mois.

Il y a quelques jours, l'Insee publiait son étude annuelle sur l'évolution des niveaux de vie, tirée de l'enquête "Revenus fiscaux et sociaux" (voir notre article ci-contre du 30 août 2011). Portant sur l'année 2009 - autrement dit l'apogée de la crise économique, avec un recul du PIB de 2,7% -, cette étude a été abondamment commentée par les médias et les politiques sur le thème des "Français de plus en plus pauvres", des "8,2 millions de pauvres" ou de "Un Français sur sept sous le seuil de pauvreté"... Peu de commentateurs ont pris la peine de souligner que le niveau de vie médian a progressé de 0,4% en pleine crise, que le nombre de chômeurs pauvres a diminué en 2009 et que les principales victimes de la crise ne sont pas les salariés - dont le niveau de vie a progressé en moyenne de 1,4% en 2009 - mais les agriculteurs, commerçants, artisans et autres professions indépendantes (voir toutes ces informations dans notre article du 30 août 2011).

4,4 ou 8,2 millions de pauvres en France ?

La - vive - réaction est venue d'où l'on ne l'attendait pas, en l'occurrence de l'Observatoire des inégalités. Cet organisme associatif indépendant - créé en 2003, dirigé par Louis Maurin, membre de Compas, société spécialisée dans l'analyse des données locales - s'est rapidement fait reconnaître par la qualité de ses analyses. Peu suspect de connivences avec les pouvoirs en place - nationaux ou locaux -, l'Observatoire met en ligne un article qui réagit au débat en cours, intitulé "Huit millions de pauvres, un chiffre exagéré". S'appuyant sur les commentaires tirés de l'analyse de l'Insee, il y voit "une conception discutable du phénomène".
Signé du directeur de l'Observatoire, l'article est en fait une attaque en règle contre le seuil de pauvreté à 60% du revenu médian (soit 954 euros par mois pour une personne seule). Celui-ci est en effet utilisé, depuis 2008, pour se conformer à la définition européenne, en lieu et place du seuil de pauvreté à 50% du revenu médian utilisé jusqu'alors (soit 795 euros par mois pour une personne seule). Conséquence immédiate : le nombre de pauvres est de 8,2 millions en 2009 (13,4% de la population), alors qu'il ne serait "que" de 4,4 millions avec le seuil à 50%. De même, avec le seuil à 60%, est considéré comme pauvre un couple avec deux enfants de moins de 14 ans disposant d'un revenu mensuel de 2.000 euros, soit, pour cette configuration familiale, le double du RMI (qui s'appliquait encore sur la première moitié de l'année 2009, avant son remplacement par le RSA). Dès lors, "on incorpore dans la pauvreté des situations sociales très diversifiées, qui vont de ce que l'on appelait, il y a quelques années, le 'quart monde', aux milieux sociaux très modestes".

Redéfinir la pauvreté

Au-delà de la querelle statistique et socio-économique - où commence la pauvreté ? celle-ci se réduit-elle à sa seule dimension monétaire ?... -, l'Observatoire des inégalités y voit surtout un enjeu politique. Certes, comme le fait remarquer l'article, "pour certains, afficher un chiffre élevé de pauvres permet de frapper les consciences et d'appeler à la solidarité". Mais l'Observatoire relève qu'"à force d'élargir le concept de pauvreté, celui-ci change de sens". Or ce changement de sens risque précisément de brouiller la lisibilité et l'acceptation collective des politiques de solidarité et de leur financement. L'article évoque ainsi la montée en puissance de "discours qui relativisent l'importance du phénomène : 'Si le pauvre est celui qui a son HLM, sa télé, son portable et les aides sociales, alors est-ce vraiment inquiétant ?'". Ce discours serait notamment répandu parmi les catégories modestes et chez les personnes âgées, "qui ont connu des périodes où les revenus étaient beaucoup moins élevés". L'article rappelle notamment que le seuil de pauvreté actuel équivaut - en euros constants - au revenu médian des années 1970.
Pour l'Observatoire, "cette conception extensive de la pauvreté est lourde d'effets pervers" et "risque de se retourner contre tous ceux qui luttent sur le terrain pour améliorer la situation des plus démunis et qui sont choqués par la situation actuelle". Il souhaite donc un débat "sur la réalité de la pauvreté aujourd'hui". Au-delà de la question des seuils, d'autres questions méritent en effet d'être posées, comme les aspects géographiques de la pauvreté. Par exemple, avec 954 euros par mois, est-on pauvre de la même façon à Paris et à Aurillac ? De même, qu'en est-il réellement du phénomène des "travailleurs pauvres", qui semble assez largement exagéré ? L'Observatoire plaide donc pour une distinction entre la population pauvre et des catégories les plus modestes ou "à bas revenus", comme les qualifie la Caisse nationale d'allocations familiales. L'article de l'Observatoire des inégalités ne prétend pas apporter de réponse simple à ces questions complexes. Mais il a au moins le mérite de poser les bases d'un vrai débat sur un sujet de fond. 

 

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