Jérôme Fourquet : "La tendance porteuse des grandes métropoles est sans doute derrière nous"

En prévision des rencontres Coeur de ville organisées par la Banque des Territoires le 15 décembre, Jérôme Fourquet, directeur du département "Opinion" de l'Ifop, revient pour Localtis sur les résultats du baromètre 2020 de Villes de France. Cette enquête a montré un réel engouement des Français pour les villes moyennes dans le contexte de crise sanitaire. Environ 400.000 habitants de grandes villes pourraient décider de s'y installer. Ce qui implique de nombreux enjeux en termes d'aménagement du territoire.

Localtis : Le baromètre 2020 de Villes de France témoigne d'une attractivité nouvelle pour les villes moyennes. Comment expliquez-vous ces résultats ?

Jérôme Fourquet : Cette enquête a été réalisée en juillet dernier, la France sortait de la première épreuve du confinement très pénible à subir, en particulier pour les habitants des grandes métropoles vivant en appartement sans espace vert. Cette épreuve est venue amplifier un bruit de fond, une tendance préexistante depuis quelques années, faisant la part belle aux villes moyennes à taille humaine, en lieu et place des grandes métropoles considérées pendant longtemps comme le nec plus ultra, avec pour effet une augmentation très importante des prix de l’immobilier, que ce soit à Paris ou à Bordeaux, sans parler des problématiques de congestion urbaine, des difficultés de déplacement. Parallèlement, on a assisté à la montée en puissance des préoccupations environnementales. Tous ces ingrédients ont fait que la cote d’amour des grandes métropoles avait un peu pâli.  La crise du Covid est venue rajouter une dimension supplémentaire. 

Ainsi, 84% des Français considèrent qu’il est préférable d’habiter dans une ville moyenne que dans une grande métropole. Quand on leur demande dans quel type de ville ils souhaitent habiter, 50% préfèrent une ville moyenne, contre 30% une grande métropole et 13% une petite ville. La crise n’a fait qu’accélérer un climat déjà en gestation.

 

Pourtant si on regarde l’évolution démographique de ces dernières années, la balance penche plutôt du côté des métropoles…

On s’est concentré sur la dimension des souhaits, des imaginaires, des désirs. Cet air du temps est très favorable. La tendance porteuse des grandes métropoles est sans doute derrière nous. Mais de l’imaginaire aux choix concrets il y a un pas à franchir. Or il existe un certain nombre de freins extrêmement puissants. Il s’agit rien moins que de changer de vie avec toutes les conséquences que cela suppose : la scolarisation des enfants, les trajectoires professionnelles… Autant sur la bataille des représentations, la balance penche très clairement en faveur des villes moyennes, autant la concrétisation ne s’est pas encore faite. Mais il est un peu tôt pour mesurer de manière très tangible les déplacements de population.

Parmi les actifs qui travaillent dans les villes de plus de 100.000 habitants, 23% souhaitent déménager de leur ville actuelle. Je rappelle que c’était avant le 2e confinement qui est sans doute venu conforter cette volonté. En extrapolant ces résultats, on peut estimer que 400.000 individus seraient prêts à déménager. On verra à la suite du 2e confinement si des résultats tangibles s’observent. On a déjà des remontées de presse ici ou là, de maires de villes moyennes, des professionnels de l’immobilier qui montrent qu’un certain nombre de familles ont décidé de franchir le pas.

 

Quel est le profil type de ces candidats au déménagement ? Et vers quelles villes souhaitent-ils aller ?

Il s’agit souvent de familles avec enfants, avec un certain niveau de vie, qui peuvent se permettre de changer de lieu de résidence, tout en bénéficiant du télétravail. Ce à quoi on pourrait assister, c’est à une amplification du développement des activités pendulaires, de foyers bi-résidentiels : la famille vit à un endroit et un membre quitte cet endroit une partie de la semaine pour travailler dans une grande métropole ou en région parisienne.

On a une deuxième typologie, celle des villes d’accueil qui offrent une bonne qualité de vie (plus près des 50.000 habitants que de 100.000 habitants) mais qui doivent préserver un certain nombre de caractéristiques : être accessibles ou relativement proches d’une grande métropole, ce qui plaide pour la ville TGV, dans un rayon de 200 km autour de Paris : Orléans, Tours, Beauvais… Ces villes peuvent profiter de cette volonté de décentrage, sans que ce soit trop coûteux pour la famille.
En troisième lieu, on privilégiera autant que faire se peut des villes à fort potentiel touristique, telles que La Rochelle, Biarritz…

De la même manière que la connexion ferroviaire, le degré de couverture en 4G ou 5G devient déterminant. Ce sera décisif dans le choix de ces familles qui exigent une qualité de services absolue. Il est clair que toutes les villes moyennes ne vont pas bénéficier d’un afflux de population important.

 

Quelles leçons les pouvoirs publics peuvent-ils en tirer en termes d’aménagement du territoire ?

Les pouvoirs publics locaux se lancent déjà dans des campagnes de communication pour débaucher des actifs des grandes métropoles. On assite ainsi à une compétition dans le marketing territorial. Il y aura une concurrence pour capter ces talents, ces familles. Il faut à la fois développer une communication séduisante, renforcer l‘attractivité des territoires à partir de la qualité de services publics, du cadre de vie, des écoles, de l’offre culturelle, etc.

Les villes moyennes relativement bien loties, avec le TGV, qui sont en bord de mer ou à proximité d’une grande ville, vont engendrer une population supplémentaire. Mais il y aussi celles qui sont dans des angles morts, dans le Nord-Est par exemple, qui ont connu le déclin industriel, qui sont moins bien desservies et où les cadres n’ont pas spontanément envie d’aller. Alors il faudrait amplifier les politiques de délocalisation, de déconcentration d’un certain nombre d’administrations : si le marché joue son rôle pour les plus attractives, il faut compenser pour les autres. L’Etat s’y retrouve avec des locaux moins chers, les fonctionnaires, eux, bénéficieront quand même d’une meilleure qualité de vie. Pour les villes, c'est la garantie de la fonction publique : elles ne risquent pas de plan social. C’est une réflexion à avoir.

 

Beaucoup de voix s’élèvent pour dire que la période de relance risque d’accentuer les inégalités territoriales. Est-ce que vous partagez cette crainte ?

Avec les deux vagues de confinement, il est possible que des villes comme Biarritz ou La Rochelle gagnent quelques centaines de familles de cadres. Pour Bourges ou Moulins, ce n’est pas du tout évident. Comment le plan de relance peut accompagner ces villes et sortir du principe "les premiers arrivés seront les mieux servis" ? En fléchant les crédits vers les départements considérés comme moins attractifs. Il faut les aider en permettant l’arrivée de fonctionnaires, d’administrations… Pendant très longtemps l’Etat a joué ce rôle. On est aujourd’hui dans la nostalgie de De Gaulle : dans la grande période gaullienne, la Datar avait imaginé les "métropoles d’équilibre". Il faut réfléchir aujourd'hui à un aménagement humain du territoire.

 

Le programme Action Cœur de ville a-t-il contribué au regain d’attractivité des villes moyennes ?

23% des Français ont déjà entendu parler du programme. La proportion est de 30% dans les villes moyennes et de 45% dans les villes moyennes bénéficiaires du dispositif. On double le niveau de notoriété dans les villes bénéficiaires, ce qui montre que le programme a déjà contribué à faire bouger les lignes. Le dispositif Action Cœur de ville est tout à fait utile. L’intérêt se fait surtout sentir au niveau local, dans le bassin de vie, en rendant plus agréable le centre-ville, mais le programme peut permettre dans un second temps de donner une bonne image aux touristes. Si les pouvoirs publics parviennent à des résultats assez tangibles, ce sera bon pour l’attractivité vis-à-vis des grandes métropoles.

 

Quel peut-être l’impact de la crise sur le bénéfice du programme ?

La crise et les deux confinements peuvent annihiler les efforts engagés depuis des années par de nombreux maires pour faire revenir des commerces. Beaucoup risquent de fermer. Ce sera un enjeu très important des mois à venir.

 

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