Caroline Cayeux : malgré la crise, les prémices d'une nouvelle attractivité

Pour Caroline Cayeux, maire de Beauvais et présidente de Villes de France, le programme Action cœur de ville, auquel des rencontre vont être consacrées le 15 décembre, était sur de bons rails. L'enjeu face à la crise : "Tout faire pour éviter que les pas en avant accomplis ne soient réduits à néant." Mais cette crise a aussi doté les villes moyennes d'un nouveau capital séduction. Le plan de relance va être mis à profit. À condition que les collectivités aient les moyens d'investir.

Localtis : Quel bilan d'ensemble feriez-vous du programme Action cœur de ville ? Ou faisiez-vous avant l'avènement de la crise sanitaire…

Caroline Cayeux : Ce programme a été, rappelons-le, coconstruit par Villes de France et le ministère de la Cohésion des territoires, en s'appuyant sur des partenaires que sont la Banque des Territoires, l'Anah, Action logement, qui ont permis de mettre 5 milliards d'euros sur la table. Au terme de deux ans et demi, beaucoup de choses avaient été lancées. À la fois en termes d'études, d'ingénierie portée par la Banque des Territoires, de projets immobiliers – je pense notamment à des projets de relogement en centre-ville sur des friches commerciales ou des copropriétés abandonnées – et, naturellement, de commerce de centre-ville. Je dirais que l'attractivité des villes moyennes commençait à se renforcer. Plus de 1 milliard d'euros a été distribué par les acteurs partenaires, sans compter la DSIL [dotation de soutien à l'investissement local] abondée pour ce programme avant le premier confinement.

 

Dans quelle mesure ce confinement a-t-il marqué un coup d'arrêt ?

Il est clair que la fermeture des commerces a été une épreuve. Elle est venue freiner une dynamique qui commençait à porter concrètement ses fruits quant à la revitalisation de nos centres-villes. Nous avons tous très vite mis en place des aides d'urgence et des fonds de soutien locaux pour nos commerçants. Je pense par exemple à Saint-Nazaire, Angers, Limoges, Narbonne… Et aujourd'hui, il y a aussi toutes les mesures que nous terminons de mettre en place en faveur de la numérisation et modernisation des commerces. Nous avons été nombreux à développer des plateformes de commerce en ligne. Je pense là à Chartres, Nogent-le-Rotrou, Bayonne… et nous avons aidé à la mise en place de drive, du click & collect. Ceci, à travers nos communautés d'agglomération, dans la mesure où ce sont elles qui ont la compétence économique. Nous avons aussi beaucoup communiqué pour encourager nos habitants à fréquenter les commerces de centre-ville. Il fallait tout faire pour éviter que les pas en avant accomplis avant la crise ne soient réduits à néant.

Je dirais toutefois que malgré la crise, l'ensemble des outils ont été de nature à donner une nouvelle attractivité à nos villes. Ainsi, les opérations de revitalisation de territoire, les "ORT", qui ont été mises en place par presque tous les maires concernés par le programme, demeurent un outil très important plébiscité par les communes. Et notre attractivité s'est même révélée encore plus forte depuis le confinement.

Le Baromètre des territoires que nous avons mis en place avec l'Agence nationale de cohésion des territoires et la Banque des Territoires [sur ce baromètre, voir aussi dans notre édition du jour notre interview de Jérôme Fourquet, directeur du département "Opinion" de l'Ifop, Ndlr] montre bien cette nouvelle attractivité dans le paysage territorial. La crise sanitaire et le confinement du printemps dernier ont conduit un certain nombre d'habitants de métropoles à s'interroger sur leur qualité de vie. Les villes moyennes qui avaient amorcé leur renouveau ont alors attiré leur attention. D'aucuns se rendent compte que pour 70 mètres carrés à Toulouse ou à Bordeaux, ils auront au bas mot 150 mètres carrés dans une ville moyenne, à proximité d'un parc ou peut-être même dans une maison avec jardin… Ainsi, dans l'"imaginaire" et les ambitions des Français, un déclic a eu lieu. Nous le vérifions sur le terrain. On aurait pu penser que ce nouvel intérêt cesserait après le confinement, et que les Français n'auraient plus les moyens d'investir. Or je le vois par exemple à Beauvais, où deux programmes immobiliers sont en cours : les investissements n'ont pas été freinés. Et les notaires de nos villes notent bien une arrivée importante de nouveaux habitants. Le développement du télétravail y contribue sans doute. Le dernier maillon pour séduire ceux qui quittent les métropoles étant celui de la mobilité : TGV, présence d'un aéroport, mobilités douces…

 

Ce mouvement ne risque-t-il pas de concerner davantage la périphérie de vos agglomérations que les centres-villes ?

Le programme Cœur de ville permet justement de réaménager des logements de centre-ville avec des conditions financières intéressantes. Certes, les communes rurales de nos agglomérations sont elles aussi concernées. Néanmoins, les jeunes ménages préfèrent souvent le centre-ville pour les commodités scolaires, hospitalières, sportives, culturelles… Une étude réalisée à Beauvais montre que ce sont surtout les jeunes ménages qui arrivent, ainsi que les seniors.

 

Estimez-vous que le plan de relance va permettre de donner un "coup d’accélérateur" à Action cœur de ville ?

Nous allons en effet, dans le cadre du plan de relance, continuer à travailler sur l'enjeu des centres-villes. Et en parallèle, notamment, sur l'axe de la transition écologique. Là-dessus, nous sommes en train de finaliser nos dossiers. Une relance que nous souhaitons la plus territorialisée possible pour qu'avec les préfets de département et préfets de région, nous puissions travailler à sa bonne articulation sur les territoires. Ce plan doit pouvoir soutenir des projets propres à chacun : nous n'avons pas tous besoin des mêmes équipements. Certes, nous aurons tous besoin de nouvelles solutions de mobilités douces avec des aménagements de pistes cyclables, besoin de transition écologique pour nos bâtiments publics… ou encore besoin de continuer à préserver notre patrimoine historique et culturel, sachant que la présence d'une cathédrale ou d'un musée exceptionnel contribue évidemment à la fréquentation de nos centres-villes.

J'exprime toutefois une réserve. Nos collectivités ont été mises à mal avec des pertes de nombreuses recettes de fonctionnement qui ne sont pas prises en compte dans l'indemnisation Covid prévue par l'État. Il s'agit notamment de toutes les recettes de fiscalité domaniale : les terrasses et parkings que nous avons rendus gratuits, la fermeture de nos piscines ou salles de spectacle… Tout ceci représente de grosses pertes budgétaires qui, pour l'heure, ne seront pas compensées. À Beauvais, ce sont 500.000 euros de pertes. Or pour participer à la relance de l'investissement public, encore faut-il avoir de l'autofinancement, sans quoi nous ne pouvons pas emprunter. Nous continuons à discuter avec le gouvernement sur ce point. Celui-ci avait prévu 750 millions d'euros de "compensation Covid", ce ne sera finalement que 250 millions. On nous avait parlé d'un "filet de sécurité", or celui-ci ne concerne qu'une part minime de collectivités. Ainsi, aucune de nos villes [membres de Villes de France] n'en bénéficiera. En outre, la compensation ne porte pour l'heure que sur 2020, alors que l'impact pour les agglomérations sera sur 2021. Nous avions pour notre part proposé que soit isolé un "budget Covid" que nous aurions pu amortir.

 

Cet enjeu financier est donc pour vous un dossier prioritaire…

Oui, aujourd'hui c'est l'enjeu majeur. Nous avons tous du mal à boucler nos budgets. Et cela va être particulièrement difficile pour les intercommunalités, qui subissent notamment des pertes sur les transports, sans oublier par ailleurs la baisse des impôts de production… Là-dessus, nous sommes un peu pris en tenaille : on ne peut que se réjouir que les entreprises puissent aller mieux mais j'espère que nous serons compensés de manière dynamique. Même sujet, d'ailleurs, avec la taxe d'habitation. Nous sommes donc inquiets sur les finances locales. Si nous voulons mener à bien des projets pendant ce mandat, nous sommes dans une alternative très compliquée. Comment continuer à investir ? Non seulement pour profiter de l'opportunité du plan de relance mais aussi, sachant que le plan de relance ne concerne pas toutes nos actions, pour que villes et agglomérations puissent emprunter et mener à bien leurs propres projets. Nous comptons en tout cas nous appuyer sur Action cœur de ville, mais aussi Territoires d'industrie, deux vecteurs déjà opérationnels.

 

Les élections municipales ont-elles eu une influence sur le cours des choses au printemps dernier ?

Parmi les maires représentés par Villes de France, on constate qu'il y a eu une grande stabilité. Au moment du premier tour, nous étions déjà entrés dans la crise sanitaire. Au-delà du travail accompli pendant le précédent mandat, cela a pu renforcer la volonté des habitants de garder une équipe qu'ils connaissaient, dans un moment qui s'annonçait difficile. Nombre d'entre nous ont été réélus dès le premier tour, ce qui nous a permis d'être immédiatement efficaces dans la gestion de nos villes pendant la crise.

 

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