Habitat - Logement social : et si les chercheurs allaient un peu voir ailleurs ?

Trop franciliennes, les recherches en logement social ? Trop centrées sur le monde HLM sans analyses des interactions avec le marché du logement ? Trop timorées à aborder les "sujets qui fâchent" sur la réalité de la mixité sociale et du "vivre ensemble" ? Les chercheurs adorent critiquer (et se critiquer entre eux) et c'est ce qu'ils ont fait aux dernières rencontres nationales "Quoi de neuf chercheurs ?" organisées par le réseau des acteurs de l'habitat. En creux, ils dessinent de bien utiles perspectives pour la recherche dans le domaine de l'habitat social.

Dans le domaine de l'habitat social, 100 recherches sont en cours, plus de 70 nouvelles études ont été lancées en 2015 et au total, 29 laboratoires consacrent tout ou partie de leur activité au logement social. Mais nombre de recherches s'intéressent principalement au contexte de la région parisienne, regrette Marie-Christine Jaillet, directrice de recherche au CNRS et animatrice du Rehal (le réseau français "Recherche Habitat Logement"). "C'est sans doute l'une des conséquences de la concentration de doctorants sur ce territoire", a-t-elle supposé, lors des 3es rencontres nationales "Quoi de neuf chercheurs ?", organisées le 17 novembre 2015 par le réseau des acteurs de l'habitat.

Peu de recherches consacrées au milieu rural, aux villes moyennes, aux "sujets qui fâchent"...

De fait, peu de recherches sont consacrées aux petits organismes HLM, au milieu rural, aux villes moyennes et petites, regrette-t-elle, et "le logement social est rarement appréhendé avec les autres segments du marché".
"Il est pour l'heure urgent que la recherche traite de sujets qui fâchent. Il est temps de disposer de travaux sur la mixité sociale et le vivre ensemble sur de multiples territoires", ajoute Valérie Fournier, directrice générale d'Habitat en région. Certes, mais "encore faudrait-il qu'elles intéressent des financeurs...", a glissé Marie-Christine Jailler.
Valérie Fournier observe aussi que "le fait d'ouvrir sa porte à un chercheur peut apparaître, chez certains organismes HLM, comme un risque" de pointer du doigt leurs pratiques. "Il y a eu beaucoup de traumatismes dans le secteur suite à certaines recherches sur les attributions de logements sociaux", confirme Cédric Van Styvendael, directeur de l'entreprise Est Métropole Habitat. "Parfois, les hypothèses de départ étaient poursuivies tout au long de l'enquête, sans que d'autres approches ne soient seulement tentées", regrette-t-il. "Nous devons donner les clés de nos maisons respectives, mais la confiance doit se reconstruire."
"Les organismes HLM connaissent des changements profonds dans leurs rôles et postures, rarement examinés par les sachants", regrette de son côté Emmanuel Raoul, secrétaire permanent du Puca, qui insiste sur la nécessité d'identifier et "d'investiguer les bons sujets, ceux qui ne l'ont jamais été, assez tôt avant qu'ils arrivent dans le débat".

Deux sociologues primés

En ce sens, l'Union sociale pour l'habitat fait en sorte depuis 2014 de "rendre audibles par le citoyen" les études menées sur l'habitat social à travers le prix de la thèse, lancé en partenariat avec la Caisse des Dépôts, a rappelé Dominique Belargent, responsable des partenariats institutionnels à l'USH. Ce prix s'est transformé en 2015 en "Prix de l'article scientifique sur l'habitat social". Il a été décerné, lors du congrès HLM de septembre dernier, le sociologue Pierre Gilbert pour son article "Devenir propriétaire en cité Hlm. Petites promotions résidentielles et évolution des styles de vie dans un quartier populaire en rénovation", publié en 2013 dans la revue Politix éditée par De Boeck, et à la sociologue Pascale Dietrich-Ragon pour un article intitulé "Qui rêve du logement social ?", publié en 2013 dans la revue Sociologie éditée par les Presses universitaires de France.
Pierre Gilbert a mené l'enquête aux Minguettes à Vénissieux. Son travail pourrait faire partie de ces "sujets qui fâchent", dans le sens où il touche aux limites des politiques en faveur de la mixité sociale. Pierre Gilbert montre ainsi que la politique d'encouragement à l'accession à la propriété au cœur des cités Anru, n'a pas fait venir les "classes moyennes attendues", mais que "les accédants à la propriété appartiennent aux fractions stables des classes populaires" habitant déjà la cité.

Devenir propriétaire, devenir respectable

"Devenir propriétaire en cité HLM leur permet de connaître une petite mobilité résidentielle tout en préservant les liens familiaux et de proximité essentiels à leur équilibre domestique. Leur trajectoire et les efforts imposés par ce nouvel habitat les conduisent à investir intensément leur monde privé et à mettre à distance le quartier et ses habitants les moins 'respectables'", a constaté le sociologue. Et de conclure : "Si la rénovation urbaine modifie le peuplement des cités en freinant les logiques centrifuges qui suscitaient jusque-là le départ des catégories stables, la cohabitation de celles-ci avec les plus précaires ne se traduit donc pas par leur rapprochement social".
La sociologue Pascale Dietrich-Ragon s'est quant à elle penchée sur la manière dont on devient demandeur de logement social en Ile-de-France car, a-t-elle constaté, dans ce territoire pourtant tendu, "beaucoup de personnes, notamment issues des classes moyennes préfèrent ne pas effectuer de démarche quand bien même leurs conditions de logement laissent à désirer". Dès lors, "Quels sont les justifications, les représentations et les arbitrages dans ce choix ?". Il en ressort que "La socialisation dans un milieu populaire est en premier lieu déterminante, de même que les expériences négatives sur le marché immobilier et les ruptures professionnelles et familiales. Parallèlement, il faut construire une représentation positive du logement social. Dans ce processus, l'entourage, souvent logé dans ce secteur, joue un rôle primordial. Aux yeux des demandeurs, cet habitat représente un moyen d'échapper à l'humiliation vécue sur le marché privé ainsi qu'un gage de sécurité et de qualité de vie. Ils y voient même une porte de sortie à la condition populaire et à la précarité et une façon de faire face au déclassement et aux injustices sociales".