Jean-Noël Escudié / P2C pour Localtis

Culture - Rapport Savoy-Sarr : les musées de collectivités sont-ils concernés par la restitution d'œuvres africaines ?

Tourisme, culture, loisirs

Europe et international

Le "Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain" remis le 23 novembre au chef de l'État soulève en enjeu de taille étant donné le nombre d'oeuvres et objets présents dans les collections publiques françaises... y compris celles des musées de collectivités. Faudrait-il purement et simplement les restituer ? La question est complexe. L'Élysée envisage aussi d'autres formes de "circulation" des oeuvres et invite les musées à s'impliquer dans ce "processus". 

Bénédicte Savoy, titulaire d'une chaire internationale au Collège de France, et Felwine Sarr, professeur à l'université Gaston-Berger de Saint-Louis (Sénégal), ont remis à Emmanuel Macron, le 23 novembre, leur "Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain - Vers une nouvelle éthique relationnelle". Le chef de l'État leur en avait passé commande après son discours à l'université de Ouagadougou (Burkina Faso), le 28 novembre 2017. Il avait alors souhaité que "d'ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique" (voir notre article ci-dessous du 11 décembre 2017).

Des propositions plutôt radicales

La commande a été entendue et le rapport Savoy-Sarr, en plus de 230 pages, formule des propositions plutôt radicales. Confrontés à la définition du terme "restitution", les auteurs expliquent que, jugeant ambiguë la notion de restitution temporaire, le rapport "explore et défend le chemin qui mène aux restitutions permanentes". Une position qui ne manquera pas de faire bondir les conservateurs de musées, très attachés au principe de l'inaliénabilité des collections, comme on l'a vu avec les affaires touchant à des restes humains, aujourd'hui réglées (Vénus hottentote, têtes maories...) ou avec celles des manuscrits sacrés coréens restitués sous forme d'un cadeau à l'occasion d'une visite d'État.  
Il est vrai que l'enjeu est de taille, puisque le rapport estime à 90.000 le nombre d'objets originaires d'Afrique subsaharienne présents dans les collections publiques françaises, dont 70.000 au musée du Quai Branly à Paris. Mais les musées de collectivités sont également concernés. Environ 20.000 œuvres et objets se trouveraient en effet dans d'autres musées, à commencer par ceux situés dans des villes portuaires (le rapport cite notamment Bordeaux, Cherbourg, La Rochelle, Le Havre, Marseille et Nantes).
Cela ne signifie toutefois pas que tous les objets seraient à restituer. Mais les quatre types d'objets proposés dans cette perspective par le rapport représentent néanmoins une très forte proportion des 90.000 œuvres recensées. Il s'agit en effet des objets saisis - pillés serait sans doute plus juste - dans le cadre d'opérations militaires antérieures à 1899 (date de la première convention de La Haye qui codifie notamment les lois de la guerre), des objets réquisitionnés durant la période coloniale (1885-1960) par des militaires, des administrateurs ou leurs descendants, des objets pris ou "achetés de force" lors des grandes expéditions scientifiques françaises en Afrique au 20e siècle (organisées notamment par le musée de l'Homme) et, enfin, des objets acquis illégalement après les indépendances africaines, en particulier par le biais de trafics. Sachant que la grande majorité des objets africains présents dans les musées français ont été acquis pendant la période coloniale 1885-1960, on mesure l'ampleur de l'enjeu...
En termes géographiques, le rapport cite six pays, sans que la liste soit exhaustive : le Bénin, le Cameroun, l'Ethiopie, le Mali, le Nigéria et le Sénégal. 

La crainte du syndrome de la boîte de Pandore

Le rapport ne cache pas la complexité du problème. Par exemple, de nombreuses œuvres présentes dans les musées français proviennent de pays qui n'ont jamais été colonisés par la France (Ethiopie, Ghana, Nigéria...), même si leur présence sur le sol national s'explique parfois par des pillages ou des acquisitions douteuses opérés par d'autres pays.
Ensuite, la mise en œuvre, même partielle, des préconisations du rapport Savoy-Sarr suppose une réforme du code du patrimoine, les collections étant inaliénables (ou, plus précisément, supposant des démarches très lourdes pour être déclassées et déclarées aliénables). Il est facile de deviner qu'une telle réforme entraînerait des débats aussi passionnés que houleux. 
De même, si le gouvernement peut dicter la conduite des musées nationaux, il n'a pas la main sur ceux des collectivités. Il faudrait donc des négociations au cas par cas.
Enfin, les conservateurs ne manquent pas de faire valoir le syndrome de la boîte de Pandore. Les Européens n'ont pas seulement pillé l'Afrique subsaharienne. Ils ont aussi pillé ou acquis illégalement des biens sur d'autres continents (par exemple la France en Indochine, l'Espagne en Amérique du Sud...). Et ils se sont également abondamment pillés entre eux (par exemple, la campagne d'Italie de Napoléon). Or de nombreuses réclamations existent déjà, comme celles de l'Égypte vis à vis de l'Europe, ou de la Grèce à l'encontre du Royaume-Uni (pour les frises du Parthénon).

Les musées appelés à jouer un "rôle essentiel"

Le chef de l'État est conscient de ces difficultés et paraît s'en tenir aujourd'hui à une ligne moins tranchée que celle de son discours de Ouagadougou, qui semblait pencher plutôt en faveur de la restitution pure et simple. Dans le communiqué de l'Élysée du 23 novembre, après la remise du rapport, "le président de la République souhaite que toutes les formes possibles de circulation de ces œuvres soient considérées : restitutions, mais aussi expositions, échanges, prêts, dépôts, coopérations, etc.". 
Il invite donc les musées à "jouer un rôle essentiel dans ce processus : identifier des partenaires africains, organiser les éventuelles restitutions, la circulation et la diffusion des œuvres, déployer les moyens nécessaires, avec la collaboration des enseignants et chercheurs spécialisés dans ce domaine, à l'établissement rapide et à la mise en ligne d'un inventaire des collections africaines qu'ils conservent, intégrant une recherche systématique de provenance". Emmanuel Macron souligne aussi "la nécessité d'un travail approfondi avec les autres États européens qui conservent des collections de même nature, acquises dans des circonstances comparables".

Musées ou "spécialistes de la réparation mémorielle" ?

En attendant, le chef de l'État a souhaité néanmoins effectuer un geste fort pour bien marquer une orientation. Ainsi "sur proposition du musée du Quai Branly et du ministère de la Culture", il a décidé "de restituer sans tarder 26 œuvres réclamées par les autorités du Bénin, prises de guerre du général Dodds [paradoxalement le premier général métis de l'armée française moderne, ndlr] dans le palais de Béhanzin, après les sanglants combats de 1892". Le communiqué précise que "les mesures opérationnelles, et le cas échéant législatives, seront prises pour que ces œuvres puissent retourner au Bénin, accompagnées du savoir-faire du musée qui les a conservées jusqu'à présent".
Preuve que le dossier est très sensible (et que le musée du Quai Branly s'est fait quelque peu forcer la main) : Stéphane Martin, préfigurateur et président du musée depuis 1998, explique, dans une interview au "Journal des Arts" du 28 novembre, que le rapport Savoy-Sarr "met beaucoup trop les musées sur la touche au profit des spécialistes de la réparation mémorielle". Et plaide très clairement en faveur d'une "large circulation" des œuvres, plutôt que d'une restitution de ces dernières.

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