Réindustrialisation : "Si la dynamique locale n'existe pas, on arrose le sable"

Certains territoires créent des emplois industriels, d'autres sont en déclin, mais aucun modèle n'est en mesure d'expliquer ces évolutions différenciées. Dans une note publiée le 18 mai 2021, la Fabrique de l'industrie tente toutefois d'identifier les facteurs nécessaires pour favoriser les implantations industrielles. Au premier rang desquels : la mobilisation des acteurs locaux autour de projets communs, les compétences, le foncier et les effets d'agglomération.

En perte de vitesse depuis plusieurs décennies, l'emploi industriel n'évolue pas de manière uniforme sur notre territoire. Certains territoires créent des emplois industriels, comme les arcs littoraux de l'ouest et du sud de la France notamment, ou le nord des Alpes et le Grand Paris, d'autres sont en déclin, le quart Nord-Est en particulier, et parfois depuis soixante ans. "Aucun modèle n'est aujourd'hui en mesure d'expliquer ces évolutions différenciées", estime La Fabrique de l'industrie, dans une note intitulée "Ces territoires qui cherchent à se réindustrialiser" publiée le 18 mai 2021.Mais elle identifie plusieurs facteurs susceptibles de favoriser le mouvement : les ressources naturelles, matérielles, le foncier, les ressources financières, humaines et la présence de réseaux d'acteurs locaux qui permettent la coordination et la réalisation des activités productives.

"Ces ressources peuvent déjà exister sur le territoire ou être construites par les acteurs, a signalé Caroline Granier, docteure en sciences économiques et cheffe de projet à la Fabrique de l'industrie, durant la présentation de l'étude, mais il faut les activer pour réussir à atteindre des performances, et pour cela, un élément apparait essentiel : la mobilisation des acteurs locaux autour de projets communs, d'un horizon commun, voire d'une identité industrielle. Cette identité industrielle était très clairement visible sur le territoire de Saint-Nazaire, où on a vraiment cette culture autour des chantiers de Saint-Nazaire qui permet à la ville de se caractériser comme territoire industriel."

Partager un horizon commun

Tous les territoires étudiés dans la note ont ainsi une histoire industrielle : la fonderie dans le bassin marnais, la métallurgie dans le Grand Chalon… Pour certains, cette tradition est encore vivante. Elle fait partie de leur identité et favorise la mobilisation de tous les acteurs concernés. A Dieppe, les parties prenantes du territoire se réunissent ainsi au sein d'un "club interentreprises du littoral" durant des dîners et petits-déjeuners entre chefs d'entreprises, une dizaine de fois par an, permettant aux entrepreneurs localisés sur trois zones d'activités différentes de mieux se connaître. Les rencontres prennent parfois un caractère plus formel, comme la maison des entrepreneurs à Saint-Nazaire qui réunit en un seul lieu l'ensemble des partenaires dont les entrepreneurs ont besoin pour commencer leur activité.

La note insiste aussi sur les compétences des territoires, considérées comme une ressource-clé. Une accumulation dans le temps de connaissances et de compétences qui, au même titre que la spécialisation autour de la fabrication d'un même produit, peuvent donner au territoire sa spécialisation industrielle. "A Chalon-sur-Saône, par exemple, les compétences en métallurgie se sont déplacées au fil des années vers le secteur de la construction de bateaux et dans la fabrication de générateurs de vapeur et autres composants nécessaires à la filière nucléaire, détaille la note. La société Thuasne, à Saint-Etienne, s'est reconvertie en passant de la fabrication textile traditionnelle à celle de dispositifs médicaux tels que les bas de contention et les ceintures lombaires." Cette diversification d'activités, qui s'appuie sur le socle de compétences disponibles, s'observe aussi à Nogent-sur-Marne (de la coutellerie aux prothèses médicales) ou à Châtellerault (de la coutellerie mécanisée aux équipements automobiles). Principal atout : ces spécialisations qui évoluent permettent aux territoires de ne pas être dépendants d'une seule industrie et de mieux réagir en temps de crise. Reste encore à conserver ces compétences sur les territoires et à éviter l'exode des étudiants et des jeunes actifs à travers notamment des écoles de production, comme sur le territoire du Grand Chalon et de Saint-Nazaire, des campus des métiers et des qualifications (Lacq-Pau-Tarbes, Nord Franche-Comté) ou encore des Fablabs (Nord Franche-Comté).

Les atouts du regroupement des firmes sur un territoire

Autre levier : parier sur les effets d'agglomération. Alstom et Kem One à Marseille, PSA et Alstom dans le Nord Franche-Comté, Air France sur le territoire de Grand-Orly Seine Bièvre, Framatome dans le Grand Chalon… L'importance pour les entreprises d'être localisées à proximité de grands groupes industriels pour tirer profit d'effets d'entraînement n'est plus à démontrer. "Le regroupement des firmes sur un territoire favorise les flux d'information et de matières premières entre les entreprises, tout en réduisant les coûts de transport, de recherche des partenaires industriels, de coordination et de contrôle", insiste la note.  Encore une fois, en temps de crise, ces relations locales contribuent à la résilience des entreprises. Et quand ces externalités jouent à plein, l'économie locale en ressort plus dynamique. Exemple avec le pôle de compétitivité Nuclear Valley sur le territoire du Grand Chalon. "Localisée à Saint-Marcel, Framatome est entourée de 540 fournisseurs locaux, dont 210 dans le territoire du Grand Chalon. Or, 80% des projets de R&D développés dans le pôle le sont à destination d’une pluralité de filières. En d’autres termes, la recherche initialement développée pour la filière nucléaire est aussi mobilisée par les autres filières du territoire", détaille le document. La Fabrique de l'industrie indique aussi que la réalisation d'un projet ne peut se faire sans ressources matérielles (des infrastructures, des ressources naturelles comme les gisements de matières premières, d'énergies fossiles…), financières et sans foncier. "Nombre de dirigeants d'entreprises industrielles témoignent que la disponibilité de terrains et le fait d'obtenir rapidement les autorisations nécessaires pour y construire une usine jouent un grand rôle dans leurs décisions d'implantation ou d'extension", précise ainsi la note. Le dispositif des sites clés en main, ajouté au fonds dédié au financement des opérations de recyclage des friches abandonnées, dont le montant vient d'être doublé à 650 millions d'euros par le gouvernement, est destiné à faciliter les démarches des industriels sur les territoires dans ce domaine.

Territoires d'industrie : "un grand intérêt de la part des territoires"

Enfin, l'intégration de la dimension socio-environnementale dans les projets territoriaux peut pousser les territoires à faire émerger de nouvelles relations entre les acteurs économiques. Exemple avec le port de Marseille-Fos qui réoriente sa stratégie autour de projets liés à la transition écologique. Le site dispose depuis 2017 d'un système de branchement électrique pour les bateaux, leur permettant de couper complètement les moteurs lorsqu'ils sont à quai. "Toutefois, des tensions peuvent cependant émerger entre l'objectif d'essor industriel et ces préoccupations environnementales", insiste le document, citant la voie ferrée qui desservait autrefois la zone d'Arques-la-Bataille, à côté de Dieppe, transformée en piste cyclable contre l'intérêt des industriels qui auraient préféré le réaménagement des voies ferrées pour le transport des marchandises…

Alors, face à ces enjeux, comment l'action publique peut-elle intervenir ? "Elle n'existe qu'en appui des dynamiques locales, a assuré Louis Gallois, si cette dynamique n'existe pas, on arrose le sable !" Selon le co-président de la Fabrique de l'industrie, l'action publique peut se développer en créant les conditions de l'attractivité du territoire : les infrastructures, le très haut débit, auquel une grande partie du territoire national n'a pas accès, les systèmes de formation, l'accueil des familles… "Il va falloir réinventer un aménagement du territoire, c'est ce que peuvent faire l'Etat et les régions", a insisté Louis Gallois. Autres leviers de l'action publique : la simplification des règlementations, sachant qu'il faut à peu près deux ans pour implanter une industrie en France contre six mois en Allemagne, et la disponibilité du foncier, avec des règles environnementales qui ne paralysent pas les industriels. Cité comme facteur accélérateur, le programme Territoires d'industrie répond à plusieurs de ces enjeux. "La démarche est intéressante et suscite un grand intérêt de la part des territoires", a souligné Louis Gallois. "1.700 projets ont été remontés depuis deux ans sur 148 territoires, soit une dizaine de projets par territoire d'ampleur variable", a indiqué Guillaume Basset, délégué aux Territoires d'industrie. Le programme fait partie du volet territorial de la partie "compétitivité" du plan de relance. Initialement crédité de 400 millions d’euros, il a été réabondé à hauteur de 300 millions d’euros par l’Etat et les régions.

 

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