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L'habitat de demain, sujet de grand oral à l'AG 2019 des ESH

Après des mois tourmentés par la mise en place de la réforme HLM, la Fédération des ESH s'est offert le 18 juin, pour son assemblée générale parisienne, une brochette d'"intellectuels" discourant sur leurs visions de l'habitat demain et du monde en général. En guest-star : Jacques Attali.

Dans notre monde moderne, il y aurait les "anywhere" et les "somewhere" :  "les citoyens du monde", mobiles, agiles, à fort capital culturel et financier, et ceux qui "s'associent à un territoire", enracinés, frustrés, cultivant le sentiment d'être méprisés. Cette vision, empruntée au britannique David Goodhart dans son livre "The Road to Somewhere" sortie en 2017, a été largement partagée, ce 18 juin, par les "intellectuels" invités par la Fédération des ESH à son assemblée générale parisienne. Dans la salle, on comprenait assez vite que les personnalités qui parlaient en tribune, derrière le comptoir, se sentaient appartenir au premier groupe, et que les locataires HLM devaient sans doute faire partie du second. 

"L'endroit où on habite"

De plus en plus, nous nous définirions donc d'abord par "l'endroit où on habite". Pour Olivier Babeau, professeur à l’université de Bordeaux et porte-parole du think tank économique Fondation Concorde, les "anywhere" sont ceux qui bénéficient du mouvement de métropolisation. "Il y a plus de différence entre un Parisien et un habitant de la Creuse qu'entre un Parisien et un New-Yorkais", a résumé Christophe Guilluy, présenté comme consultant géographe et théoricien de la "France périphérique" depuis la sortie de son ouvrage éponyme en 2014*. D'ailleurs, "la société n'a jamais été aussi séparée", observe-t-il, et "cela se traduit dans les choix résidentiels" : il y a selon lui "une recomposition de l'espace qui induit une immobilité". Les "mobiles" ou "anywhere" habiteraient dans les grandes métropoles "citadelles médiévales du XXIe siècle retranchées derrière les murs de l'argent, avec de fortes pressions foncières", où "le parc privé qu'on appelait avant le 'parc social de fait' se gentrifie". Mais les métropoles ont également leurs poches de pauvreté. 

La "France périphérique", copier-coller de la carte des gilets jaunes

"Les espaces métropolitains sont très inégalitaires mais cela marche très bien (Ndlr : du point de vue du marché)", grince le géographe, qui appelle à continuer de construire du logement social pour répondre à la demande des ménages pauvres et des ménages de la classe moyenne dont font partie les fonctionnaires qui font "tourner la ville". 
Autour des métropoles, la "France périphérique" de Christophe Guilluy se compose de petites villes, villes moyennes et espaces périurbains. Elle constitue "le socle de ce qu'on appelle les classes moyennes populaires" (et qui "ne sont pas des pauvres", précise-t-il), qui "vit très loin des marchés de l'emploi actifs". Un "copier-coller de la carte des gilets jaunes", résume le géographe. Là, le logement social aurait besoin de se renouveler, et aussi faire face à un parc privé dégradé et "beaucoup de mal-logement". Sur ces territoires, la politique de logement social devrait davantage "faire dans la dentelle".

Temps, espace, racines, les trois "luxes" de demain ?

Dans ce décor, la mixité sociale serait de plus en plus un vœux pieu. "Il y a tout lieu d’être très sceptique quant à la possibilité d’enrayer le mouvement prodigieusement puissant de regroupement des semblables entre eux", pense Olivier Babeau.
Le représentant de la Fondation Concorde identifie trois "luxes" pour l'avenir : le temps et l'espace mais aussi les racines dans lesquelles il voit possiblement "le retour du somewhere" et l'idée de "prolonger un désir d'être ensemble". Ce serait là, selon le sociologue Gérard Mermet, une opportunité à saisir pour le logement social, porteur selon lui de "solidarité, partage, participation, capacité à se valoriser…" Pour le fondateur de Francoscopie, "l'avenir du logement social passera par la recherche de convivialité", au travers de l'habitat participatif, de conciergeries, de services aux habitant, d'accompagnement social…
Aux trois "luxes" d'Olivier Babeau, il en ajoute un quatrième, "culturel" cette fois : "la capacité à comprendre le monde dans lequel on est et à s'y adapter". 

Vous avez dit égo-logique ?

Connus pour ses néologismes chocs, Gérard Mermet a livré aux ESH sa vision du logement idéal de demain en quatre concepts. Il devra être écologique, mais aussi "écono-logique" (accessible aux personnes modestes), "égo-logique" (chaque membre de la famille pourra y "déployer sa personnalité" parce qu'il y aura des espaces personnels et des espaces collectifs, des espaces de convivialité") et "techo-logique" (dit autrement : "hyperconnecté").
Le sociologue, présenté comme le "spécialiste du changement social", voit également un logement du futur tout en modularité (à l'échelle d'une vie mais aussi de la journée) et réel et virtuels se mélangeront.
On aura aussi de plus en plus envie de s'y retrouver, parce que dans "un monde dur, on cherche le doux", dit Gérard Mermet. Il estime déjà à 18h49 le temps passé, en moyenne, par jour et par Français, dans son logement (soit 10 à 11 heures de temps éveillé). En partie selon lui parce que beaucoup d'achats autrefois réalisés en dehors du logement auraient été rapatriés à l'intérieur. Il cite : le sport, l'ordinateur (film, réseaux sociaux…), le sauna… 

Jacques Attali prédit "une révolte du logement dans la décennie qui vient"

Gérard Mermet a aussi rappelé aux ESH ce qu'elles ont tous les jours en tête : le logement représente, en moyenne, 24% du budget des ménages. Et pour Jacques Attali, intervenant en solo après les autres, ce pourcentage va encore augmenter. Présenté comme "économiste, professeur, écrivain", Jacques Attali prédit d'ailleurs "une révolte du logement dans la décennie qui vient", une "crise pire que celle de 2008". L'avenir tel qu'il le voit, ce sont : "de fortes croissances démographique, technologique, urbaine" et "de fortes incertitudes financières, de la valeur des patrimoines boursiers et des investissements publics (car on atteint un seuil de tolérabilité fiscale et de dette publique)". Dès lors "quelque chose va se passer", dit-il, "le modèle devra changer". Il pense lui aussi que "l'évolution des mœurs" ira dans le sens d'un "attachement de plus en plus à l'endroit où on habite". Que "dans un monde de plus en plus nomade, la sédentarité sera réduite au logement". Que "face à l'insécurité croissante, il y aura une demande de retour aux besoins de base : le logement et l'alimentation". Que "le logement sera ressenti de plus en plus comme un ensemble de services" et plus comme "un équipement". Que "en France, nous avons l'espace pour cela, dans la diagonale du vide". 

*La France périphérique : Comment on a sacrifié les classes populaires, Christophe Guilluy, ed. Flammarion, 2014. 
 

 

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