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Soignants, pompiers, policiers, éboueurs... l'Assemblée cherche où sont les masques

La séance de questions au gouvernement de jeudi s'est focalisée sur les masques de protection, en évoquant notamment tous les agents publics au contact de la population. Le gouvernement a apporté un certain nombre de précisions et informations inédites, que ce soit sur les stocks, la production ou la doctrine d'emploi.

Entièrement consacrée à la crise du coronavirus, la séance de questions au gouvernement du jeudi 19 mars a revêtu un caractère exceptionnel, que l'Assemblée nationale n'avait pas connu depuis les attentats de 2015 et 2016. Par les appels répétés à l'union nationale, tout d'abord. Par le ton très policé des échanges ensuite. Mais aussi et surtout par l'omniprésence de la question de l'équipement en masques de protection et, plus largement, en moyens de prévention des risques de contamination et de lutte contre la maladie. Sur les 17 questions posées au cours de cette séance, près des trois quarts ont évoqué ce sujet, amenant Édouard Philippe et Olivier Véran à apporter de nombreuses précisions et informations inédites.

"Que dire des pompiers, des forces de l'ordre, des caissiers ou encore des éboueurs !"

Toutes les questions ont exprimé de fortes interrogations, sinon des inquiétudes, sur le manque de masques et la lenteur de leur mise à disposition. Inquiétude pour les soignants bien sûr, mais aussi pour les personnels des services de l'État et des collectivités territoriales, qui continuent de remplir leurs missions. Après avoir évoqué les professionnels de santé, Christine Pires Beaune, députée (PS) du Puy-de-Dôme, a ainsi lancé : "Que dire par ailleurs des pompiers, des forces de l'ordre, des caissiers ou encore des éboueurs, c'est-à-dire de tous ceux qui travaillent au contact de la population, eux aussi sans masques !" Valérie Rabault, députée du Tarn-et-Garonne et présidente du groupe Socialiste, évoquait elle aussi les "millions de Français - caissiers, postiers, sapeurs-pompiers et, bien sûr, tous les personnels médicaux – [qui] continuent de travailler sans masque" et "partent au travail pleins d'angoisse pour eux-mêmes et pour leur famille".

Même son de cloche chez Fabien Roussel, député du Nord et secrétaire national du PCF, expliquant qu'"ils sont des dizaines de milliers à mener un travail admirable, nécessairement au contact d'autres personnes, sans comprendre pourquoi ils ne peuvent pas faire garder leurs enfants, ou pourquoi ils n'ont ni masque, ni gel hydroalcoolique, ni gants". Dans un propos liminaire, Richard Ferrand, le président de l'Assemblée nationale, avait, lui aussi, rendu hommage "à tous les fonctionnaires et citoyens mobilisés et engagés qui assistent, souvent dans l'inquiétude et parfois dans la détresse, nos compatriotes en souffrance".

"Faire en sorte que cette ressource rare soit bien utilisée"

Pressé de questions sur le manque de masques et les difficultés de leur distribution, Édouard Philippe a répondu que "notre objectif est de faire en sorte que cette ressource rare soit bien utilisée, ce qui n'est pas facile, en fixant une doctrine et en veillant à ce que chacun la respecte. Nous cherchons aussi à garantir les sources d'approvisionnement – nationales et internationales – de ces masques".

Sur la doctrine d'emploi, le Premier ministre a expliqué que "ce sont évidemment les autorités de santé qui la déterminent compte tenu de la disponibilité et de la demande". Elles estiment en l'occurrence que "le port du masque par la population générale n'est pas recommandé, d'abord parce qu'il est inutile quand, en se promenant dans la rue, on respecte les gestes barrières et les distances de sécurité, ensuite parce qu'il prive de masques ceux qui en ont besoin du fait de leur activité - les soignants, bien entendu, et tous ceux qui sont directement en contact avec les malades - ou les malades déclarés, qui doivent les porter pour limiter la propagation du virus. Il faut donc réserver les masques disponibles à ces catégories de population".

Des opérations de distribution "techniquement délicates", avec les vols en plus

La distribution est en cours dans les hôpitaux, les Ehpad, mais aussi les pharmacies d'officine, "afin que les médecins libéraux, les infirmières et l'ensemble de ceux qui ont vocation à en disposer puissent y avoir accès". Mais ces opérations "sont techniquement délicates, d'abord parce que la réquisition a compliqué la logistique, mais aussi du fait de comportements qui ne sont pas majoritaires, mais qu'il serait irréaliste d'ignorer, et qui ne sont pas à la hauteur des enjeux". Édouard Philippe vise en particulier les vols dans les hôpitaux ou sur les lieux de stockage, qui "mettent en danger les soignants et [...] minent la cohérence et la confiance nationales".

Mais le gouvernement met également en avant d'autre difficultés plus imprévues. Répondant à une question, Muriel Pénicaud a ainsi évoqué "une entreprise qui fabrique des cartons d'emballage [et a] a arrêté son activité il y a quelques jours. Or certains de ses cartons servent à l'agroalimentaire, pour emballer la farine livrée aux boulangers, et d'autres servent à emballer les packs de gel hydroalcoolique livrés aux hôpitaux. En définitive, peu d'activités peuvent s'arrêter complètement".

Près de 30 millions de masques déstockés et livrés en trois jours

Pour sa part, Olivier Véran a apporté des précisions sur le stock de masques. À l'origine, le "stock d'État" comprenait environ 150 millions de masques chirurgicaux et aucun masque de type FFP2. Le ministre des Solidarités et de la Santé a indiqué : "Nous avons déstocké, à ma demande, 25 millions de masques chirurgicaux, au début du mois de mars, et nous avons eu recours à une réquisition de l'ensemble des stocks et des capacités de production de notre pays, le 3 mars." Grâce à cette réquisition, le stock, qui était tombé à 89 millions de masques, est remonté à 100 millions.

À propos de la protection de professionnels de santé libéraux, Olivier Véran a précisé que 12,3 millions de masques chirurgicaux et FFP2 ont été déstockés les 17 et 18 mars, à destination des 20.000 pharmacies d'officine, en priorité dans les départements les plus tendus. Cette livraison s'est achevée le 19 mars. De nombreux professionnels de santé ont donc pu se rendre à leur officine pour en recevoir, "dans le respect d'une logique de rationnement, présentée à chaque syndicat et chaque corporation". En outre une nouvelle livraison de 17 millions de masques est en cours depuis le 18 mars au soir et doit durer jusqu'au 20. Au total, "près de 30 millions de masques ont été déstockés et livrés en trois jours". Olivier Véran a également présenté la doctrine de distribution des masques : "Les médecins de ville, les biologistes médicaux et les infirmiers de ville se voient attribuer dix-huit masques par semaine et par professionnel, tout comme les pharmaciens d'officine. Les masseurs-kinésithérapeutes reçoivent six masques par semaine, pour pouvoir faire des choix et gérer les urgences. Le même nombre de masques est alloué aux sages-femmes. Les chirurgiens-dentistes – dont j'ai rencontré récemment le conseil de l'ordre national – ont réussi à s'organiser pour assurer des livraisons de masques et seront capables de répondre à toutes les urgences en France pendant au moins six semaines. Nous travaillons également avec les services d'aide à domicile afin de simplifier le système d'acheminement et d'approvisionnement."

Une capacité de production de 8 millions de masques par semaine

Olivier Véran a également indiqué, "en toute transparence", qu'après avoir mobilisé les entreprises qui produisent des masques pour qu'elles fonctionnent 24 heures sur 24, "la capacité de production est désormais de 8 millions d'exemplaires par semaine". Un chiffre qui montre bien qu'une diffusion généralisée n'est pas envisageable. Des entreprises du secteur du textile et du papier sont toutefois en train de réorienter leur production vers la fabrication de masques.

Sur l'utilisation de ces masques, le ministre de la Santé l'a d'ailleurs redit avec force : "Les masques FFP2 et les masques chirurgicaux sont des biens précieux, indispensables, vitaux ; nous devons les utiliser avec la plus grande parcimonie. Des indications sont posées pour les professionnels de santé et certains malades, à qui ils sont prescrits. Celles et ceux à qui ils n'ont pas été recommandés ne doivent pas en porter." Il ne devrait donc pas y avoir de distribution aux autres agents publics et encore moins au grand public, pour lesquels les gestes barrière constituent une protection suffisante.

Un milliard de masques en 2013, 150 millions en 2020

Olivier Véran a également tenu à répondre aux reproches sur l'impréparation du pays en matière de stocks de masques. Il a ainsi révélé que, jusqu'en 2013, le stock d'État comptait un milliard de masques. Mais "il a été décidé, en 2011 puis en 2013, que ce stock n'était plus indispensable, tant les capacités de production mondiale de masques étaient élevées, notamment en Asie. Or la crise sanitaire a frappé le premier pays producteur au monde, la Chine, qui a exploité la totalité de ses stocks et de ses moyens de production".

Édouard Philippe a, lui aussi, reconnu que "pendant très longtemps, nous nous sommes reposés sur des approvisionnements venant principalement de Chine [...]. À cet égard, il y aura des choses à corriger".

Gel hydroalcoolique, gants, respirateurs, tests…​​​​​​​

La séance de questions au gouvernement a aussi été l'occasion d'aborder, de façon plus cursive, d'autres aspects de la réponse sanitaire au coronavirus. Sur les gels hydroalcooliques, par exemple, Olivier Véran a rappelé la mesure de plafonnement des prix de vente et l'autorisation donnée aux pharmaciens qui le peuvent de fabriquer eux même du gel. Il a cité également des exemples de solidarité de la part d'entreprises, comme "le groupe LVMH Moët Hennessy Louis Vuitton [qui] s'est mis à produire du gel hydroalcoolique [dans ses usines de parfums et de cosmétiques, ndlr], qu'il met gracieusement à la disposition des hôpitaux". C'est le cas aussi du groupe Pernod Ricard, qui a fait don de 70.000 litres d'alcool pur, qui doivent permettre de produire l'équivalent d'environ 1,8 million de flacons individuels de 50 ml. De son côté, Emmanuelle Ménard, députée (non inscrite) de l'Hérault a indiqué, lors des questions, que "la mairie [de Béziers] a réquisitionné le reste des gels utilisés pour les opérations de vote du dimanche 15 mars" et l'a remis aux infirmiers libéraux de la ville. Un geste partagé dans plusieurs communes au lendemain du premier tour.

Sur les respirateurs, le ministre des Solidarités et de la Santé a indiqué que "la France a passé une commande publique pour acquérir 1.132 respirateurs auprès d'une entreprise française. Les stocks étant disponibles, nous avons pu récupérer cette quantité de respirateurs, ce qui va nous permettre de monter en charge et d'augmenter le nombre de lits de réanimation, notamment dans le cadre des hôpitaux de campagne que nous pourrions être amenés à construire, comme c'est déjà le cas à proximité de Mulhouse".

Enfin, sur la polémique qui commence à monter autour des tests, Édouard Philippe a expliqué, qu'après un nombre élevé de tests durant la phase 1 "lorsqu'il s'agissait d'éviter l'introduction du virus sur le territoire" (ce qui a fonctionné dans les Alpes et pour contrer l'apparition d'un cluster de cas dans le Morbihan), "désormais, la doctrine consiste à tester les personnes qui présentent des symptômes de l'infection au Covid-19 et qui sont hospitalisées, les personnels soignants qui présentent des symptômes, ainsi que les deux premières personnes à présenter des symptômes au sein d'un Ehpad, de manière à pouvoir prendre très rapidement des mesures de confinement lorsque c'est nécessaire". La doctrine a en effet évolué en fonction du passage en phase 3 : "Il ne servirait désormais à rien de tester tout le monde, préventivement ou en fonction des symptômes, car cela emboliserait nos capacités d'analyse et ne nous permettrait donc pas de réagir assez rapidement là où c'est absolument nécessaire."

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