Interview - Thomas Rivoire : de notaire à fondateur de LegaLife

Ancien notaire, Thomas Rivoire a co-fondé en 2013 la solution d’automatisation des documents juridiques LegaLife (LegaLife.fr) et dirige depuis 2018 la plateforme immobilière Unlatch. Ce pionnier de la LegalTech française a suivi de près l’évolution des relations entre professions juridiques et startups du droit et a vu le secteur se saisir des outils numériques, notamment pendant le confinement. Huit ans après l’arrivée des premières LegalTech sur le marché français, nous avons fait le point avec lui sur les évolutions du secteur.

Vous avez cofondé en 2013 la plateforme de rédaction automatisée de documents juridiques LegaLife. Pourquoi vous êtes vous lancé sur ce marché à l’époque ? 

Avec mon associé François, nous avions envie de créer une entreprise en sortant d’école de commerce mais nous n’avons pas tout de suite eu d’idée pertinente sur laquelle se lancer. Nous avons donc tous les deux commencé à travailler en tant que salariés. François était consultant en stratégie chez Roland Berger et moi qui avais fait des études de notaire, j’ai rejoint une étude parisienne spécialisée dans l’immobilier en tant que collaborateur. 

Nous regardions de très près ce qui se faisait aux États-Unis où la LegalTech existait depuis quelques années avec des sociétés comme LegalZoom et RocketLawyer qui automatisaient la rédaction de documents juridiques pour les TPE et les particuliers. D’autres sites proposaient des mises en relation avec des avocats pour que chacun puisse accéder de manière plus économique et plus rapide à des conseils juridiques. Nous avons fait une analyse du marché et nous nous sommes rendu compte qu’en France, il existait des sites sur lesquels vous pouviez trouver des documents juridiques gratuitement mais qui étaient peu qualitatifs et compliqués à prendre en main. D’un autre côté, les gens n’osaient pas forcément aller voir un avocat par peur que cela coûte trop cher. Il y avait tout un marché à inventer. Avec LegaLife.fr, nous avons voulu apporter une solution simple, économique et rapide aux consommateurs. Nous avons été parmi les premiers à lancer une LegalTech en France avec Captain Contrat et LegalStart. 

Vous êtes passé par HEC et vous avez aussi une formation de notaire. C’était indispensable pour vous lancer dans ce secteur d’avoir une légitimité dans le monde juridique ? 

Il ne faut pas nécessairement être juriste pour monter une LegalTech : de nombreux exemples montrent qu’on peut réussir sans être passé par le droit. Mais c’est un avantage parce qu’on connaît bien le marché, parce qu’on sait ce qui ne va pas, pourquoi ça coûte cher… On a une connaissance fine du métier sur lequel on va. 

Quand nous avons créé LegaLife.fr, il y avait très peu d’entrepreneurs parmi les avocats et les notaires, c’était très rare. Aujourd’hui, ça a pas mal évolué : de nombreux incubateurs se sont créés pour dynamiser le secteur. 

Quels sont les points de blocage que vous aviez identifiés en tant que notaire et que vous avez souhaité résoudre ? 

J’ai constaté que la rédaction de documents juridiques était extrêmement chronophage. Il y a des documents qui nécessitent plusieurs rendez-vous avec le client pour faire du sur-mesure lorsqu’il s’agit de cas spécifiques ou compliqués. Mais quand on vous demande de faire des statuts de société, dans la plupart des cas, il s’agit de copier-collers intelligents. Quand vous êtes notaire ou avocat, vous avez fait au moins 7 ans d’études. Alors quand vous vous retrouvez junior dans un cabinet ou une étude et que vous passez vos journées à faire des tâches manuelles ou répétitives avec peu de valeur ajoutée, c’est extrêmement frustrant !

Avec mon associé, nous avons donc créé un algorithme qui permet de générer un contrat en prenant en compte tous les cas possibles. Vous rentrez les informations une seule fois et l’ensemble des documents est rempli automatiquement. Les outils que nous proposons sont des outils qui vont dans le bon sens : ils permettent de libérer du temps aux professionnels pour qu’ils puissent le consacrer à de la stratégie et du conseil. C’est positif pour les collaborateurs parce que leur travail gagne en intérêt. 

La mission que vous vous êtes donnée avec LegaLife.fr était de faciliter l’accès au droit des particuliers et des PME. Vous diriez que le pari est réussi ? 

Oui, tout à fait. Beaucoup de concurrents sont arrivés après la première vague de 2013. À l'époque, nous n’étions que trois acteurs à proposer des services d’automatisation des services juridiques ! De nombreuses sociétés se sont lancées sur le même modèle en essayant de faire la même chose que nous parce qu’il y avait un vrai besoin. 

Les clients sont là parce qu’ils veulent pouvoir faire rapidement et en autonomie des documents comme des contrats de travail ou des statuts de société : ils les génèrent de façon instantanée, ils peuvent les modifier… Si vous voulez le faire à minuit, libre à vous. Je pense que ça répond aux attentes des consommateurs d’aujourd’hui. Les métiers du juridique sont en train d’évoluer dans ce sens. 

En 2018, vous avez lancé Unlatch, une solution immobilière à destination des notaires. Pouvez-vous nous présenter ce projet ?

Avec mes associés François et Olivier, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait beaucoup de documents relativement standardisés dans la vente dans le neuf (VEFA). Il était donc possible d’y apporter l’automatisation et la dématérialisation. 14 Pyramides, qui est une des plus grosses études françaises, a investi un ticket chez nous pour développer ce projet basé sur notre générateur de documents juridiques. 

En 2018, nous avons lancé Unlatch et nous avons commencé à travailler avec le promoteur immobilier Quartus sur la génération du contrat de réservation, l’équivalent du compromis de vente dans le neuf. Toutes les informations sont transmises sur la plateforme collaborative et partagées entre le promoteur, l’acquéreur - particulier ou investisseur - et le notaire. La plateforme permet d’accélérer les délais entre la réservation du bien immobilier et la signature de l’acte authentique et le notaire a accès à une gestion simplifiée de ses programmes immobiliers. 

Avant l’arrivée des solutions LegalTech, quel était le niveau d’adoption des pratiques numériques par les métiers du juridique ?

Les notaires pâtissent parfois d’une image très traditionnelle alors que c’est une profession dynamique. Dans les études, la grande majorité des actes sont signés de manière électronique depuis un moment. Les notaires sont plus avancés sur l’adoption du digital que ce que l’on pense, c’est une profession qui est très intéressée par les questions d’innovation. 85% des études sont équipées du logiciel GenApi qui permet de rédiger les compromis de vente et les promesses de vente, puis de télépublier les actes authentiques. Mais si le notaire veut aller plus loin et créer ses propres trames ou ses propres documents, il y a encore peu d’outils existant. 

Avez-vous constaté une accélération du virage numérique des professionnels du droit avec le confinement ?

Au lancement d’Unlatch, nous avons attiré beaucoup d’early adopters, essentiellement des promoteurs immobiliers et des notaires qui étaient déjà très digitalisés et qui voulaient essayer une solution innovante de vente d’appartements. Et puis il y a eu le confinement. Au mois d’avril, nous avons vu arriver beaucoup de nouveaux clients qui voulaient signer des ventes, ce qui était tout simplement impossible en restant au papier. Il fallait qu’ils trouvent une solution digitale pour pouvoir faire les signatures à distance. Nous avons donc connu une grosse augmentation du nombre de clients au printemps. Aujourd’hui près de 300 promoteurs utilisent la plateforme Unlatch et nous sommes leaders de la vente dématérialisée résidentielle. 

Lors de votre arrivée sur le marché, les acteurs du juridique vous ont parfois perçus comme une menace. Leur regard vis-à-vis des startups juridiques a-t-il changé ? 

En 2013, le lancement de LegaLife.fr a déclenché un certain scepticisme de la part du bâtonnier de Paris. Il n’y avait aucune distinction faite entre les sociétés sérieuses qui opéraient avec une forme de déontologie, en respectant les règles et les autres. Les gens du métier nous disaient que notre plateforme était illégale, par exemple. C’était les débuts de la LegalTech et ça a créé pas mal de frictions. Depuis, les mentalités ont bien changé : le barreau a son incubateur et met en avant les LegalTech. Quand nous sommes arrivés sur le marché, on en était très loin !

Les LegalTech sont-elles davantage perçues comme des partenaires des professions juridiques ?

Lors de notre lancement en 2013, nous avons très vite senti une pression de la part des avocats qui ont vu dans notre plateforme une forme de disruption de leur métier. Une concurrence s’est créée sur certains actes comme les créations de société que nous vendons 500 euros alors qu’elles pouvaient en coûter 2000 chez un avocat. Mais une forme de complémentarité s’est aussi mise en place : les clients de LegaLife.fr viennent sur notre site parce que nous répondons à leur besoin. Il est important de comprendre que nous ne prenons pas de clients aux avocats. Les gens qui font appel à nos services ne seraient de toute façon pas allés chez eux faute de moyens. 

Par ailleurs, chez LegaLife.fr, nous ne faisons pas de conseil juridique. Si vous appelez notre service, vous verrez que nous ne délivrons même pas d’information juridique. D’autres sociétés sont à la frontière de la légalité : elles font un peu de conseil juridique par téléphone, ce qui peut être considéré comme de l’exercice illégal de la profession d’avocat. Il y a toujours des vilains petits canards dans tous les business. 

La LegalTech est un secteur encore jeune en France mais déjà très concurrentiel. De nombreuses sociétés proposent des services similaires aux vôtres. Qu’est-ce qui vous différencie de vos concurrents ? 

Nous sommes aussi bien référencés et identifiés. Nous avons acquis une certaine notoriété qui permet à nos clients de venir en toute confiance. Créer un site d’automatisation de documents juridiques, c’est relativement facile à faire, même si vous avez des concurrents. Le plus compliqué, c’est de faire venir les gens sur votre site et de réussir à gagner leur confiance. C’est la clé pour qu’ils veuillent acheter les documents qui se trouvent sur la plateforme.  

Quel conseil donneriez-vous à un aspirant entrepreneur qui voudrait lancer une startup juridique ?

Souvent les entrepreneurs donnent ce conseil-là : il faut être persévérant. Quand vous essayez de créer une startup, vous devez souvent faire face à des gens qui essayent de vous décourager, surtout dans les milieux très règlementés comme la LegalTech. Il y a toujours de bonnes raisons de ne pas le faire. Il ne faut pas être trop frileux pour opérer dans ces secteurs. Quand on croit à ce qu’on fait, il faut aller au bout.