Pour le Crédoc, la crise a fragilisé quatre millions de personnes

"Quatre millions de Français fragilisés par la crise sanitaire". Sous ce titre, le Credoc publie les résultats d'une étude d'opinion basée sur le ressenti des répondants quant à leurs conditions de vie. Les Français seraient aujourd'hui plus nombreux à se définir comme "vulnérables". Avec, souvent, un cumul de difficultés ou de craintes. Le Credoc pointe aussi chez les "nouveaux vulnérables" une "défiance dans les institutions".

Le Crédoc (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) publie une étude intitulée "Quatre millions de Français fragilisés par la crise sanitaire". A la différence des études de l'Insee, celle du Crédoc ne repose pas sur des données statistiques ou économétriques, mais sur une enquête d'opinion et donc sur le ressenti des répondants. Il s'agit en l'occurrence de l'enquête "Conditions de vie et aspirations", mise en place en 1978 et menée trois fois par an auprès d'un échantillon national représentatif de 3.000 personnes âgées de 15 ans et plus.

Un Français sur trois se sent "vulnérable", dix point de plus qu'en 2018

Sa dernière vague, administrée au mois de septembre, montre que près d'un Français sur trois (31%) se sent tout à fait (6%) ou plutôt (25%) en situation de vulnérabilité. Ce taux est en hausse de 10 points par rapport à 2018. Il reste cependant que le terme de "vulnérabilité" a une acception très large et peut renvoyer, chez certains répondants, à la notion de vulnérabilité face au danger sanitaire de la pandémie de Covid-19. Selon le Crédoc, "un quart des personnes qui s'estiment vulnérables expliquent que la crise de la Covid-19 a beaucoup joué dans leur situation", ce qui correspond, ramené à l'ensemble de la population, à 8% des Français de 15 ans et plus, soit "quatre millions de personnes, qui ont basculé dans une situation préoccupante". Mais il n'apparaît pas non plus si cette influence de la pandémie vise sa dimension sanitaire ou ses conséquences économiques (ou les deux à la fois).

Toutefois, les trois quarts (74%) de ces "nouveaux vulnérables" – comme les qualifie le Crédoc (autrement dit ceux qui pointent l'impact négatif de la crise sanitaire sur leur situation) – sont confrontés à un cumul de fragilités (logement, emploi, santé, isolement, relégation territoriale), contre seulement 30% parmi les Français qui estiment ne pas être en situation de vulnérabilité.

Un typologie très spécifique

Ces nouveaux vulnérables présentent une typologie spécifique. Il s'agit en effet de personnes jeunes (47% de moins de 40 ans contre 31% chez ceux qui disent ne pas être en situation de vulnérabilité), chargées de famille (37% contre 27%), actifs en emploi ou au chômage (68% contre 58%), appartenant au secteur privé (74% contre 64%) et n'ayant pas le baccalauréat (50% contre 35%). Près d'un tiers (31%) d'entre elles disent avoir connu le chômage technique et elles sont nombreuses à exercer dans des secteurs ayant eu recours au chômage partiel (commerce, hébergement, restauration, activités culturelles, services aux ménages...) et à habiter en Ile-de-France, qui concentre un fort contingent de salariés en activité partielle.

La précarité professionnelle de ces nouveaux vulnérables semble s'être accrue avec la crise sanitaire puisque 42% d'entre eux évoquent de forts obstacles pour accéder à l'emploi ou s'y maintenir (contre 23% parmi les personnes "non vulnérables"). Cette situation s'explique par une proportion plus importantes de personnes en CDD (34% contre 16%) ou au chômage (14% contre 6%).

De même, 61% des nouveaux vulnérables déclarent que leur situation financière s'est dégradée en raison de la crise sanitaire, contre seulement 17% parmi les non vulnérables. Et 40% d'entre eux disent avoir été en défaut de paiement sur au moins une charge (électricité, téléphone, internet, loyer, emprunt immobilier, impôts, assurance habitation et véhicule, frais de scolarité ou crédits). Cette proportion n'est que de 13% parmi les personnes qui se disent non vulnérables. A ces difficultés économiques et sociales s'ajoute le volet sanitaire, puisque 13% des nouveaux vulnérables disent avoir été infectés par le Covid-19, contre 7% chez les non vulnérables.

Des conséquences sur le lien social et la radicalité

Malgré la reprise économique et le net recul de la pandémie, la moitié des nouveaux vulnérables n'imagine pas d'issue positive et pense que sa situation va continuer de se détériorer, contre 33% parmi les personnes se disant non vulnérables (ce qui semble malgré tout une proportion élevée). Et seuls 32% des premiers disent se sentir heureux dans leur vie actuelle contre 73% des non vulnérables.

Pour le Crédoc, une telle situation n'est pas sans conséquence sur le lien social et le vivre ensemble. L'étude observe en effet que "la défiance dans les institutions, émanant de personnes fragilisées par les mesures d'endiguement de la pandémie, est marquée. En particulier, les nouveaux vulnérables se montrent moins confiants dans la protection sociale (60%, soit 12 points de moins que les non vulnérables) et dans les entreprises privées (50%, -13 points)". Les nouveaux vulnérables se montrent "plus compréhensifs vis-à-vis d'actions violentes pour s'opposer à une décision ou faire triompher une cause", ce qui n'est pas sans rappeler le contexte des gilets jaunes. Un sur deux estime d'ailleurs que la France a besoin de "changements radicaux", soit 10 points de plus que chez les non vulnérables.

Un point plus encourageant – et significatif alors que le gouvernement annonce ou travaille à des aides pour réduire l'impact de la hausse du coût des énergies – apparaît toutefois dans le fait que "les aides ont un impact positif malgré des trous dans la raquette". La "réaction massive" des pouvoirs publics et des associations durant la crise sanitaire fait qu'un tiers des nouveaux vulnérables a bénéficié d'aides, contre 13% des non vulnérables. Et surtout, lorsqu'elles ont été aidées par ces dispositifs exceptionnels, les personnes vulnérables sont 83% à "se sentir libres de vivre leur vie comme elles l'entendent", soit la même proportion que les non vulnérables.

  • La France "n'a pas éradiqué la misère"

Dans un article du 15 octobre, intitulé "Minima sociaux, aide alimentaire, mal-logement : la misère persiste en France", l'Observatoire des inégalités rappelle qu'"en France, plusieurs centaines de milliers de personnes ne connaissent pas des difficultés de fin de mois, mais un manque d'argent permanent. Elles vivent avec 600 ou 700 euros par mois, parfois bien moins, et doivent se contenter du strict minimum".
L'article passe en revue différents aspects de cette situation, en s'appuyant sur diverses sources externes. Il recense ainsi  2,3 millions de personnes vivant avec au mieux 735 euros par mois pour une personne seule, niveau de vie correspondant à 40% du niveau de vie médian. Par ailleurs, quatre millions de ménages vivent de minima sociaux, ce qui représente plus de six millions de personnes si on prend en compte les conjoints et les enfants.
Autre éclairage : les cinq millions de personnes qui ont eu recours à l'aide alimentaire (donnée 2017), chiffre corroboré par l'Insee indiquant que 3,8% de la population n'avait pas pris de repas complet durant une journée entière au cours des deux dernières semaines précédant une enquête menée en 2019. Enfin, selon la fondation Abbé-Pierre, 2,4 millions de personnes vivent dans des logements dégradés. Deux millions d'entre elles vivent dans des logements très inconfortables, 934.000 dans des logements surpeuplés et 810.000 personnes n'ont pas de domicile personnel, dont plus de 600.000 hébergées de façon contrainte chez des tiers. Conclusion : "La France est l'un des pays les plus riches au monde, mais notre pays n'a pas éradiqué la misère."

 

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